Par leur refus de prolonger le New Start, les USA sont-ils sur la voie du suicide ?

Ceci est un texte sombre qui peut refléter ou non la réalité. Les USA semblent certes enfermés dans une bulle d’omnipotence sans rapport avec la réalité, or ces bulles narcissiques, quand elles explosent parce que l’illusion n’est plus soutenable, peuvent faire de gros dégâts. A un niveau individuel, le narcissique dont la bulle d’illusions sur sa toute-puissance explose face à la réalité est confronté à un danger majeur : le suicide. D’où une volonté têtue, voire désespérée, de maintenir sa bulle coûte que coûte. Quid d’un pays entier ? A quel point les USA sont-ils encore rationnels, à quel point ont-ils décroché ? Quand leur bulle explosera comme elle y est vouée, chercheront-ils à entraîner le reste du monde dans leur chute ou seront-ils paralysés par la peur de subir le traitement qu’ils souhaitent infliger aux autres, comme ils l’ont été tout au long de la Guerre froide ?

Si l’auteur est pessimiste, nous le sommes moins.


Par Scott Ritter
Paru sur RT sous le titre In refusing to extend New START, the US puts the world on the path of collective suicide


Les déclarations de l’envoyé en chef américain pour le contrôle des armements montrent clairement que les États-Unis sont engagés dans une course aux armements nucléaires sans s’encombrer du traité New START. Cependant, c’est une course qu’ils ne peuvent pas gagner et le monde n’y survivra pas.

Dans une fable attribuée au fabuliste et conteur de la Grèce antique Ésope, un scorpion et une grenouille se rencontrent au bord d’une rivière. Le scorpion demande à la grenouille de l’emmener sur l’autre rive. La grenouille refuse la demande du scorpion, notant que celui-ci va le piquer à mi-chemin et le tuer. Le scorpion lui répond que cela signifierait une mort certaine pour les deux, et que, par conséquent, cela serait illogique. La grenouille accepte de porter le scorpion. Comme elle le craignait, le scorpion la pique, les envoyant tous les deux à la mort. Avant qu’elle ne coule, la grenouille demande au scorpion pourquoi il a fait cela, à quoi le scorpion répond : « C’est ma nature ».

J’utilise cette fable dans l’introduction de mon livre ‘Scorpion King: America’s Suicidal Embrace of Nuclear Weapons from FDR to Trump’ (‘Le Roi Scorpion : L’étreinte suicidaire de l’Amérique avec les armes nucléaires de FDR à Trump’). Il a été publié au printemps dernier, alors qu’il y avait encore de l’espoir pour que l’administration actuelle reste raisonnable et accepte une prolongation de cinq ans du dernier traité de contrôle des armements encore en vigueur, le New START qui limitait les ambitions nucléaires des États-Unis et de la Russie.

Les récentes déclarations de Marshall Billingslea, l’envoyé spécial du président américain pour le contrôle des armements, dans une interview au journal russe Kommersant, ont clairement démontré que l’administration Trump n’a pas l’intention de demander une prolongation du programme New START, qui expirera en février 2021.

Tout d’abord, Billingslea a déclaré que les États-Unis ne cherchent pas à obtenir la prolongation automatique de cinq ans prévue par le traité, mais plutôt un « mémorandum d’intention » d’une durée inférieure à cinq ans qui présente aux Russes une proposition « à prendre ou à laisser » : accepter un accord qui n’impose aucune contrainte aux armes nucléaires de l’OTAN, sans quoi les États-Unis iront de l’avant avec un programme de modernisation nucléaire sans la contrainte d’accords de contrôle des armements. En outre, la Russie a jusqu’aux élections présidentielles américaines de novembre pour accepter l’accord ou, comme Billingslea a menacé, « après la réélection de Trump, le « péage », comme on dit aux États-Unis, augmentera ».

Sans surprise, l’ultimatum américain ait été rejeté par la Russie, le vice-ministre des affaires étrangères Sergey Rybakov déclarant « Nous [la Russie] ne pouvons pas parler de cette manière » et notant que la position américaine ne constituait guère plus qu’un ultimatum qui a finalement réduit toute chance pour que les deux nations parviennent à un accord sur la prolongation du New START.

En plus de fixer des conditions inacceptables concernant l’arsenal nucléaire de l’OTAN, l’insistance américaine sur des négociations trilatérales a également été considérée comme mort-née par la Russie et la Chine. L’effort visant à transformer le traité bilatéral New START en accord trilatéral a pratiquement anéanti les perspectives d’une extension du New START, ouvrant la porte à la perspective d’une nouvelle course aux armements à un moment où les États-Unis et la Russie cherchent à se doter d’armes nucléaires stratégiques avancées. Cette réalité n’a pas semblé stopper Billingslea, qui a noté « la Russie a largement achevé la modernisation de son arsenal nucléaire ».

Nous commençons tout juste le nôtre. Et nous serons extrêmement heureux de le poursuivre sans les restrictions du programme START », a-t-il ajouté.

La plupart des experts en matière de contrôle des armements s’accordent presque unanimement à dire que l’extension du nouveau traité START est une étape essentielle pour assurer un minimum de stabilité au regard des positions nucléaires stratégiques des États-Unis et de la Russie, en particulier à un moment où les relations entre ces deux nations se sont détériorées dans tous les domaines. La décision de l’administration Trump de se retirer du traité sur les forces nucléaires intermédiaires (FNI) en août 2019 a encore compliqué l’équilibre stratégique entre les États-Unis et la Russie. En éliminant de l’Europe les armes à portée intermédiaire susceptibles de frapper Moscou dans les minutes suivant leur lancement, le traité FNI contribuait à réduire la possibilité d’un conflit nucléaire à grande échelle entre les États-Unis et la Russie.

Le nouveau traité START est la dernière contrainte qui pèse encore sur les armes nucléaires stratégiques américaines et russes, tant en termes de nombre que de capacité. S’il venait à expirer, les États-Unis et la Russie iraient de l’avant avec le déploiement de nouveaux systèmes avancés, y compris de nouveaux vecteurs nucléaires hypersoniques, ce qui ne ferait qu’exacerber les positions nucléaires de la part des deux nations qui fonctionnent déjà à un niveau d’alerte proche du seuil de déclenchement.

L’histoire pourrait très bien montrer un jour que le point de bascule concernant la viabilité de l’expérience démocratique américaine se sera produite lorsqu’elle a tenté de financer une course inutile aux armements nucléaires à un moment où l’économie et la société américaines, affaiblies par des années de négligence, et encore fracturées par les tensions imposées par la pandémie de Covid-19, étaient déjà au bord de l’effondrement. Déjà, l’administration Trump a été contrainte de réduire les dépenses de défense pour 2021 en raison des exigences imposées au budget global par la pandémie. L’attitude cavalière de Billingslea à l’égard du financement de la prochaine course aux armements – « nous pouvons nous le permettre » – ne reflète pas la réalité.

L’économie américaine est en train de subir un réalignement fondamental, tant en ce qui concerne son fonctionnement interne que ses interfaces avec le reste du monde. Les demandes sociales créées par une économie qui ne peut fonctionner que grâce à des injections massives d’apports gouvernementaux et un système de santé qui, pour de nombreux Américains, brille par son absence, ne peuvent pas être financées par des emprunts ad vitam æternam, surtout lorsque l’un des plus grands consommateurs de dette américaine, la Chine, est engagé dans une guerre commerciale dans laquelle le dumping de dette américaine est très présent.

Dans un avenir très proche, les politiciens américains feront face au type de crise existentielle à laquelle tous les empires en déclin finissent par être confrontés, où, quelle que soit la décision prise, il n’y a rien à faire pour se relever du gâchis qu’ils ont eux-mêmes créé. L’idée selon laquelle le Congrès américain continuera à financer une nouvelle génération d’armes nucléaires stratégiques dans ces conditions est absurde. Cela ne signifie pas pour autant que la crise a été évitée, loin de là.

Comme je l’écris dans la conclusion du « Roi Scorpion » :

Le monde vit sur la croyance erronée selon laquelle les États-Unis sont un acteur rationnel, et donc non enclin au type d’actions irrationnelles qui mèneraient à un échange nucléaire apocalyptique. Mais les faits disponibles ne permettent pas d’étayer cette conclusion. La désinvolture avec laquelle les États-Unis se sont débarrassés de l’encombrement des traités et accords contraignants de contrôle des armes nucléaires tout en s’engageant dans une course aux armements nucléaires où les armes acquises sont considérées comme un élément viable de projection de puissance militaire suggère que les États-Unis endossent le rôle du scorpion d’Ésope.

Ayant adopté l’idée selon laquelle la sécurité américaine est fondée sur une nouvelle génération d’armes nucléaires, non limitée par les restrictions imposées par les accords de contrôle d’armements, le fait de pouvoir se procurer ces armes malgré l’effondrement social et financier ne fait qu’exacerber la menace que ces armes étaient censées dissuader. Peu importe qu’une telle menace n’existe pas ; la perception crée sa propre réalité, et la perception de ceux qui, comme le maréchal Billingsley, plaident en faveur de nouvelles armes nucléaires est qu’une telle menace existe.

Comme la grenouille d’Ésope, le reste du monde cherchera plus que probablement à aider les États-Unis à naviguer dans les temps troublés qui s’annoncent. Et comme le scorpion d’Ésope, les États-Unis récompenseront très probablement cette gentillesse en s’engageant dans des politiques irresponsables basées sur l’armée et destinées à compenser leurs propres défaillances sociales et économiques, et à déclencher un conflit nucléaire qui les détruira, eux et le reste du monde.

Parce que c’est notre nature.

Scott Ritter est un ancien officier du renseignement du corps des Marines américains. Il a servi en Union soviétique en tant qu’inspecteur chargé de la mise en œuvre du traité FNI, dans l’état-major du général Schwarzkopf pendant la guerre du Golfe et de 1991 à 1998, il était inspecteur en désarmement aux Nations-Unies.

Traduction et note d’introduction Entelekheia
Illustration Mohamed Hassan / Pixabay

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