USA : un coup d’État en préparation ?

Par Alastair Crooke
Paru sur Strategic Culture Foundation sous le titre And Then What? – We Daren’t Not Look Into the Abyss


Le millénarisme laïque – la croyance selon laquelle une certaine catharsis transformatrice dans l’histoire a le pouvoir d’effacer les crimes et les folies du passé – a une longue et sanglante histoire. Cette notion vient à l’origine de la religion. Les théories du « Progrès » humain comme continuum linéaire ascendant conduisant inévitablement à « une meilleure destinée humaine », bien que revêtues aujourd’hui de « miracles » technologiques, n’ont jamais été des hypothèses empiriques. Il s’est toujours agi de mythes artificiellement construits, répondant à un besoin humain de sens, mais manipulés sans pitié dans l’intérêt du pouvoir.

Mais quelle est la place de tels mythes dans une élection présidentielle américaine moderne ? C’est assez étrange. Abruptement, la politique américaine actuelle (dans l’ensemble) s’est mise à éviter les politiques détaillées et se définit plutôt comme une lutte manichéenne entre les forces de la lumière et des ténèbres ; de la liberté contre le despotisme ; de la justice contre l’oppression et la cruauté.

L’élection n’est plus une « politique », mais plutôt une « croisade » contre un mal cosmique – un démon, ou un démiurge. Plus étrange encore, les deux camps semblent se refléter l’un l’autre dans ces passions.

« Article après article, les intellectuels et les militants libéraux parlent depuis des mois de la façon dont Trump pourrait voler l’élection ou refuser de quitter la Maison-Blanche même s’il perd. Mais si la droite ose souligner que les démocrates sont en train de changer les règles du processus électoral et qu’ils parlent publiquement de refuser de se retirer même s’ils perdent, eh bien, cela prouve seulement que la droite va voler l’élection et refuser de se retirer si elle perd ! (extrait d’un article, « Stop the Coup ! »)

Que se passe-t-il ?

Ce qui semble presque certain, c’est que l’élection sera irrémédiablement contestée soit par l’un, soit par les deux grands partis. Une crise constitutionnelle majeure se profile à l’horizon, et ensuite ?

C’est l’abîme que nous n’osons pas contempler.

Une partie du millénarisme « de gauche » libérale reflète effectivement quelque chose de substantiel : un changement dans la façon dont les Américains (et de nombreux Européens) conçoivent le monde. Mais d’une autre manière, ce manichéisme est une manipulation politique cynique : il prépare le terrain pour le récit médiatique selon lequel Trump va perdre. Il perdra lors du vote populaire (même s’il obtient la majorité au Collège électoral), et refusera ensuite de quitter son poste – au mépris flagrant du (soi-disant) « verdict » public. La constitution américaine est cependant claire. Le candidat qui remporte 270 voix au Collège électoral est le président.

Les Démocrates et les Républicains anti-Trump ont publié un rapport de 22 pages intitulé « The Transition Integrity Project » (« Projet Intégrité de la transition »), un exercice de simulation d’une élection contestée. Le résultat de chaque scénario du TIP entraîne une mobilisation de masse et une impasse politique, qui, selon les auteurs, peut et doit conduire à l’élimination de Trump.
Le point ici est que le plan TIP est perversement présenté comme n’étant pas un coup d’État. Au contraire, il est mis en avant comme un effort héroïque pour sauver le pays – pour sauver la démocratie du despotisme. C’est peut-être cynique, mais cela ne le rend pas moins efficace.

Le nouveau livre d’Anne Applebaum, Twilight of Democracy (Le crépuscule de la démocratie), offre quelques indications importantes sur les racines de ce récit manichéen de l’ « ombre contre la lumière ». C’est une éminente journaliste américaine et l’épouse de Radek Sikorski, un homme politique polonais de premier plan. Rod Dreher le résume ainsi : « Elle commence son livre en parlant d’une fête du Nouvel An dans leur maison de campagne polonaise, au tournant du millénaire. La Pologne avait été libérée du communisme depuis une dizaine d’années. Tout le monde était joyeux. Mais aujourd’hui, la moitié des personnes présentes ce jour-là à la fête ne parlent pas à l’autre moitié ».

Selon Applebaum, ce consensus anticommuniste clé a été fracturé entre les internationalistes libéraux classiques comme elle – pro-mondialisme, valeurs sociales pro-libérales, pro-immigration – et, de l’autre côté du schisme, les populistes nationalistes comme les partisans du parti polonais Droit et justice, du Fidesz hongrois – et Donald Trump. Autrement dit, le terrain commun est vide et a migré soit vers les « woke », soit vers la nouvelle droite.

Sa conclusion est que les États-Unis ne se dirigent pas vers un totalitarisme de gauche (woke), mais plutôt vers un autoritarisme de droite. (L’autoritarisme se définit ici comme l’émanation d’un dirigeant national fort, exerçant quelque chose qui s’approche du monopole du pouvoir, tandis que le totalitarisme n’est pas seulement de l’autoritarisme, mais exige une « emprise » idéologique dans laquelle « tous » sont tenus de « vivre » l’idéologie – dans toutes les facettes de leur pensée et dans leur conduite quotidienne).

Ici, nous allons à la racine du problème : Applebaum présente un monde où tout s’est inversé : Le conservatisme n’est plus conservateur. Et les progressistes ne sont plus progressistes, mais cherchent plutôt à « conserver » ce qui existe. Elle écrit : « La nouvelle droite ne veut pas du tout conserver ou préserver ce qui existe … Elle a rompu avec l’ancien conservatisme avec un c minuscule de Burke,* celui qui se méfie des changements rapides sous toutes leurs formes. Bien qu’elle déteste cette phrase, la nouvelle droite est plus bolchevique que burkéenne : ce sont des hommes et des femmes qui veulent renverser, contourner ou miner les institutions existantes, détruire ce qui existe ».

Trump devient donc un dangereux révolutionnaire radical qui veut faire tomber tout ce qui est « bon », ce qu’Applebaum définit comme l’ordre laïque, libéral, capitaliste et mondialiste. Les membres de la « nouvelle droite », dit-elle, considèrent les institutions existantes (l’ordre mondial à l’américaine) comme une menace pour leurs traditions et leur souveraineté, et ont donc l’intention de perturber à la fois ces institutions et l’ordre mondial en tant que tel. Ce qui amène l’Amérique au type de despotisme qui censément, était typique des régimes d’Europe de l’Est.

Ivan Krastev a écrit que les « livres d’histoire très appréciés d’Applebaum sur les goulags soviétiques et l’établissement des régimes communistes en Europe centrale ont été son introduction historique à « l’inéluctabilité de 1989″. Pour elle, la fin de la Guerre froide n’était pas une histoire géopolitique : C’était une histoire morale, un verdict prononcé par l’Histoire elle-même. Elle a tendance à voir le monde de l’après-Guerre froide comme une lutte entre la démocratie et l’autoritarisme, entre la liberté et l’oppression ».
« Marx qui a cru que le communisme était inévitable parce que l’Histoire – une force dotée de pouvoirs de détermination divins – l’exigeait. Eh bien, le millénarisme des démocrates repose maintenant précisément sur la conviction commune selon laquelle l’humanité a entrepris une « grande marche » vers le « progrès ». Elle continue encore et encore, malgré les obstacles, car obstacles il doit y avoir si la Marche doit être la Grande Marche ».

Et si le progrès est « inévitable » et que le Parti démocrate dirige la grande marche de la société pour préserver l’avenir, la « marche » devient une lutte contre les forces réactionnaires qui s’opposent à l’avenir, et à l’histoire aussi. Quant à ceux qui s’opposent ou perturbent la Marche : « Il est nécessaire – et même noble – que le Parti démolisse ces obstacles à la Grande Marche, et aplanisse la route de demain ».

L’image symétrique du récit d’Applebaum est que de nombreux conservateurs américains voient précisément cette gauche de plus en plus illibérale – et elle a raison – comme l’ennemie de ces traditions et de cette morale des débuts des États-Unis qui, selon eux, ont fait la grandeur de l’Amérique d’autrefois – et qu’ils souhaiteraient voir restaurer.

Les pro-Trump, quant à eux, voient clairement le projet de destitution forcée du président Trump (même s’il devait obtenir une majorité au sein du Collège). Le TIP est explicite : « Nous estimons qu’il est très probable que les élections de novembre seront marquées par un paysage juridique et politique chaotique. Nous estimons également que le président Trump est susceptible de contester le résultat par des moyens légaux et extra-légaux, dans une tentative de s’accrocher au pouvoir ».

Selon le professeur Mike Vlahos, les scénarios du TIP seront inévitablement présentés comme visant à « sauver la démocratie » – de Trump – et à éviter l’ « aberration » d’un collège électoral qui pourrait attribuer la présidence à Trump, même s’il perdait le vote populaire (un résultat qui s’était produit en 2016). Vlahos prévoit donc la possibilité que le Collège électoral (et même la Constitution elle-même) soit considéré comme « l’ennemi », faisant obstacle à la démocratie – cette dernière devant être sauvée sous les applaudissements du public, par la destitution d’un président « illégitime ».

L’objectif du dualisme manichéen devient donc clair : l’élection américaine doit être imaginée comme une lutte à mort entre les forces de la démocratie et du despotisme. C’est dans ce sens qu’Applebaum est une « 1989iste » classique, écrit Krastev : elle a été façonnée par la Guerre froide sans jamais vraiment la vivre : « La Guerre froide a été aux 1989istes ce que la résistance antifasciste a été aux étudiants révolutionnaires occidentaux des années 60, les jeunes de 1968 – une période d’inspiration sur l’héroïsme et la clarté morale. C’est précisément cet état d’esprit qui a poussé de nombreux jeunes de 1989 à détecter le danger provenant de la Russie de Vladimir Poutine, mais aussi du parti polonais Droit et justice, du Fidesz hongrois et de Donald Trump ».

Ce qui se passe ici est, bien sûr, de la gestion classique de psychologie de masse de type « révolution de couleur » – bien que perpétrée de l’intérieur des États-Unis, contre son propre président sortant. Ce que le TIP représente, c’est la mise en place d’une mosaïque de narratives : il ne propose rien d’abrupt. Le Collège électoral est simplement « déplacé » progressivement de la catégorie « en besoin de réforme » à la catégorie « obstacle à la démocratie » qui « devrait être abandonné » (voir ici, par exemple).

Le but du TIP est de manipuler les perceptions du public sur le mauvais comportement électoral probable de Trump, raconte Vlahos (en tant qu’historien et ancien professeur du War College), afin de cacher son élimination sous un manteau apaisant de légalité et d’acceptabilité.

Le projet permettra également aux gens de laisser derrière eux le choc de ce qui est sur le point de se produire : d’une part en leur donnant le temps et l’espace nécessaires pour embrasser ce « nouveau monde » et en leur faisant comprendre que le monde dans lequel ils vivaient est devenu insupportable et inacceptable. (C’est une création classique de mythe instrumentalisé à des fins politiques).

Tout cela est orchestré de manière à ce que les gens puissent avancer en douceur et se préparer à la violence et à l’agitation – de ce qui est à venir.

Et qu’est-ce qui va arriver ? Des manifestations massives (par millions, qui sont déjà en préparation) de façon à donner l’impression que toute l’Amérique est contre le président, posant ainsi la question à l’armée américaine : « De quel côté êtes-vous ? Démocratie ou despotisme ? » Le TIP l’explique clairement : « Une manifestation de masse dans les rues – et des actions – peuvent être des facteurs décisifs pour déterminer ce que le public perçoit comme un résultat juste et légitime ». Ou, en d’autres termes, les événements vont conspirer pour suggérer aux gens et au commandement militaire la seule réponse « correcte ».

Cela fonctionnera-t-il ? Cela pourrait bien être le cas. Seule une victoire nette lors du vote populaire pourrait être un obstacle, mais cela semble peu probable. Les hauts responsables militaires vont-ils changer de côté? On peut en débattre.

Alastair Crooke est un ancien diplomate et agent du MI6 britannique. Il a fondé un think tank géopolitique, le Conflicts Forum, basé à Beyrouth.

Traduction Entelekheia
Image Pixabay

* Note de la traduction : Edmund Burke (1729-1797), homme politique et philosophe libéral, est considéré comme « le père du conservatisme  moderne ».

Ajouter un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :