La politisation de la science sonne-t-elle son glas ?

Aux USA, une frange de scientifiques armés de « faits » se lancent en politique. Est-ce une bonne idée ? Faut-il la reproduire en France ? Quel en serait le prix pour la démocratie et le pays ?


Par Norman Lewis
Paru sur RT sous le titre The death knell of science is being sounded, not by politicians but by partisan scientists themselves


La campagne visant à élire des scientifiques à des postes politiques aux États-Unis peut bien remporter des victoires rapides, mais elle est dangereusement illusoire car elle dépolitise la politique tout en politisant la science – ce qui sape totalement son autorité.

Pendant la pandémie de Covid-19, les rôles des scientifiques et des politiciens se sont imbriqués comme jamais auparavant. L’élévation des épidémiologistes au niveau des présidents et des premiers ministres dans les médias a attiré une énorme attention sur le rôle des experts et leur relation avec la prise de décision politique.

Suivre « la science » et être dirigé par des experts sont devenus des mantras, une nouvelle vérité du 21e siècle que peu d’entre nous osent remettre en question ou critiquer. Et lorsqu’ils le font, comme l’a fait Trump non seulement sur le Covid-19 et le port de masques, par exemple, mais surtout sur le changement climatique, la colère et la fureur de l’élite politique et médiatique sont dignes du Vésuve.

C’est ce qui a motivé un ancien chercheur et chimiste, Shaughnessy Naughton, à mettre sur pied un groupe de campagne appelé 314 Action en 2016. Naughton a fait progresser 314 Action dans le cadre d’une importante vague de résistance des scientifiques et de leurs partisans à la victoire de Donald Trump en 2016.

Nommée d’après les trois premiers chiffres de pi, 314 Action se décrit comme l’avant-garde de la « résistance pro-science » – presque comme une nouvelle mission des Blues Brothers, celle-ci n’étant pas menée au nom de Dieu mais à celui des scientifiques. Son objectif est de faire élire davantage de scientifiques au Congrès, aux assemblées législatives des États et à des postes politiques locaux.

Avec un réseau de base engagé de plus de deux millions de sympathisants dans toutes les régions du pays, 314 recrute et forme des scientifiques et autres en STIM (science, technologie, ingénierie et mathématiques) pour qu’ils se présentent à des postes publics. Lors du cycle électoral de 2018, 314 a contribué à l’élection de huit scientifiques à la Chambre des représentants, d’un au Sénat américain et de plus de 30 autres dans les assemblées législatives des États du pays. Avec des plans visant à distribuer plus de 10 millions de dollars aux candidats dans tout le pays cette année, ils se mobilisent pour obtenir plus de succès.

La pandémie de Covid-19 a encore enflammé le zèle missionnaire de 314. Ils notent que dans un récent sondage, les électeurs ont non seulement fait confiance aux professionnels des STIM pour répondre à la pandémie de coronavirus, mais qu’ils ont été plus écoutés que toute autre profession pour traiter « les plus grands problèmes auxquels les États-Unis sont confrontés en ce moment ». Deux tiers des électeurs, selon eux, affirment qu’il est très important que les élus comprennent la science, alors que la nation est confrontée à cette pandémie.

Il y a sans aucun doute un réel besoin pour les politiciens d’avoir une meilleure compréhension de la science, non seulement pour traiter du Covid-19, mais aussi de certains des problèmes insolubles auxquels est confrontée la société du XXIe siècle. Nous sommes tous d’accord sur ce point. Nous pouvons également convenir qu’il n’y a rien de mal à ce que des scientifiques veuillent se lancer en politique, se présenter aux élections et ensuite faire partie d’un gouvernement. Certes.

Mais, et c’est un point essentiel, lorsqu’un scientifique se présente à un poste politique, il cesse d’être un scientifique et devient un politicien, ce qui est une chose très différente. 314 Action brouille cette distinction, parce qu’il a prédéterminé ce que la « science » a besoin de réparer, et entre donc sur le champ de bataille politique avec une perspective fixe qui représente l’opposé même de la méthodologie ouverte qui sous-tend la science elle-même.

La politique n’est pas la science. De par sa nature, elle traite d’idées et de visions concurrentes. Elle couvre le champ de mines du sens social et culturel, des valeurs, de la morale et des intérêts économiques, et de vérités qui ne sont pas réductibles à des expériences ou à des tests reproductibles de laboratoire.

La science, par ailleurs, est basée sur la glorieuse et ironique prémisse que tout est contingent, que la « vérité » n’est qu’éphémère parce que ce qui est soutenu aujourd’hui peut être démoli demain. La science est un savoir qui ne cesse de croître, et non de s’ossifier.

Alors que la politique doit nécessairement ossifier des vérités contestées afin d’élaborer des politiques, la science, si elle veut rester fidèle à elle-même, accepte l’exigence par défaut. Il n’existe pas de notion telle que « la science », à savoir de vérités incontestables à tout jamais.

La campagne, bien qu’elle se dise « ouverte » au soutien de scientifiques se présentant sous la bannière républicaine, est ardemment partisane, tous ses candidats étant Démocrates (parfois au grand dam des Démocrates sortants qui ne sont pas des scientifiques). Le site web de 314 Action le précise : « Il est essentiel de faire passer le Sénat des Républicains aux Démocrates en 2020. Mitch McConnell et les Républicains du Sénat sont déterminés à détruire les soins de santé, à mettre fin aux protections environnementales essentielles, à nier l’impact du changement climatique et à nommer des juges à la Cour suprême et d’autres juges qui partagent leur extrémisme. Rencontrez nos leaders STIM qui aideront à reprendre le Sénat ».

La bannière sur leur site web les trahit. On peut y lire « Élisons des scientifiques qui se fonderont sur des faits pour lutter contre le changement climatique et réparer notre système de santé défaillant ».

La conclusion de tout cela est que les faits ne sont pas utilisés par ceux qui sont sceptiques sur le changement climatique. L’attaque contre le scepticisme de Trump en matière de climat suppose que tout ce dont on a besoin, c’est d’encore plus de faits, ce que savent sans doute les scientifiques de 314 Action en lice. Non seulement ils en feront part au gouvernement, mais ils s’en serviront aussi pour éduquer les électeurs de Trump qui, de toute évidence, sont des ignares.

Nous avons ici une vision technocratique élitiste qui considère que la source de la politique qu’elle n’aime pas est l’ignorance de ceux qui promulguent et soutiennent des points de vue erronés. En essayant de transformer la politique en un ensemble de vérités fondées sur des faits, 314 Action tente de dépolitiser la politique en la transformant en un ensemble de vérités qui échappent à tout questionnement politique.

Le véritable danger est que l’autorité de la science soit mobilisée pour miner la démocratie. Si la politique peut être réduite à des faits, alors ceux qui possèdent cette sagesse devraient diriger la société pour le reste d’entre nous. En effet, nous, les petites gens, qui par défaut ne sommes pas des scientifiques, devrions avoir moins le droit de parler, ou même, ne pas avoir le moindre mot à dire sur ce qui est bien ou mal. Ce dont la société a besoin, selon cette perspective, c’est de plus de déférence envers les experts et de moins de contestation démocratique.

Ce que 314 Action finit inévitablement par faire, c’est renforcer la dépolitisation de la politique tout en politisant la science jusqu’au point où elle ne sera plus de la science, mais un dogme, une nouvelle forme de préjugé élitiste utilisé pour maintenir le statu quo. Cela n’élèvera pas la science. Cela ne sauvera pas la science. Au contraire, cela sapera l’autorité de la science et de la connaissance.

Norman Lewis est conférencier et consultant en matière d’innovation et de technologie. Il était récemment directeur chez PriceWaterhouseCoopers, où il a mis sur pied et dirigé leur service d’innovation participative.

Traduction Entelekheia
Photo Engin Akyurt / Pixabay

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