‘Procès du siècle’ de Julian Assange : 10 raisons pour lesquelles il menace notre liberté d’expression

Par Fidel Narvaez, traduit en anglais par Ben Norton
Paru sur The Grayzone Project sous le titre Julian Assange faces the ‘trial of the century’: 10 reasons why it threatens freedom of speech


Fidel Narvaez, le diplomate équatorien qui avait accordé l’asile politique à Julian Assange rend compte du procès d’extradition du journaliste de WikiLeaks, et explique pourquoi il s’agit de « l’affaire la plus importante contre la liberté d’expression de toute une génération ».

Á l’issue des audiences qui visent à extrader le journaliste Julian Assange vers les États-Unis, le 1er octobre, son équipe d’avocats aurait dû se sentir triomphante. Car avec plus de 30 témoins et témoignages, pendant tout le mois de septembre, ils ont donné une raclée à l’accusation représentante des États-Unis.

Si l’affaire à Londres était jugée uniquement sur la base de la justice, comme cela devrait être le cas dans un État de droit, cette bataille aurait été gagnée par Assange.

Mais ce « procès du siècle » est avant tout un procès politique, et il laisse le sentiment d’une décision prise à l’avance, indépendamment de la loi.

Le procès a débuté le 7 septembre, avec des centaines de manifestants à l’extérieur, contrairement aux restrictions que le tribunal a imposées à l’intérieur – dans ce qui est le cas le plus important contre la liberté d’expression de toute une génération.

Le tribunal n’a autorisé l’entrée que de cinq personnes sur la liste des « membres de la famille » et de cinq personnes du public, qui ont été placées dans une pièce adjacente d’où elles ont à peine pu suivre la transmission vidéo.

La juge Vanessa Baraitser, qui supervise l’affaire, a, sans raison convaincante, coupé l’accès au flux vidéo qui avait été précédemment autorisé à près de 40 organisations de défense des droits de l’homme et d’observateurs internationaux, dont Amnesty International, Reporters sans frontières et PEN International.

Chaque jour, à partir de 5 heures du matin, des militants désintéressés faisaient la queue pour que des observateurs comme Reporters sans frontières, par exemple, puissent entrer et prendre l’un des cinq sièges disponibles. Grâce à eux et aux membres de la famille d’Assange, j’ai pu assister à la majorité des audiences.

Julian lui-même a également été réveillé, tous les jours, à 5 heures du matin et, nu et menotté, soumis à des inspections humiliantes et à des scanners à rayons X, avant d’être mis dans une voiture de police et de traverser la circulation londonienne pendant plus d’une heure et demie.

À 10 heures, lorsque le tribunal siégeait finalement, Julian avait déjà enduré cinq heures d’insultes avant d’être mis dans une cage de verre pour le reste de la journée.

Pour communiquer avec ses avocats, Julian devait se mettre à genoux pour leur parler à travers une fente de la cage, à quelques mètres seulement des oreilles des procureurs – ce qui constitue clairement une violation des règles de procédure.

La défense a commencé par demander un report des audiences, compte tenu du fait que les États-Unis avaient déposé une nouvelle demande d’extradition à la dernière minute, avec de nouvelles accusations qu’ Assange lui-même n’avait pas pu examiner.

Au cours des six mois précédents, Julian n’avait pratiquement pas eu accès à ses avocats. La juge a cependant rejeté tout report.

La défense avait fondé sa stratégie sur la preuve selon laquelle la procédure judiciaire avait été violée de nombreuses manières interdépendantes. Dans ce résumé détaillé, permettez-moi d’expliquer 10 raisons que je considère comme des facteurs importants contre l’extradition.

Pour cet exercice, je me suis en outre appuyé sur les reportages du journaliste américain Kevin Gosztola et sur ceux de l’ancien diplomate britannique Craig Murray, avec qui je partageais un siège au tribunal.

1) L’accusation porte sur un « crime politique », qui ne peut pas faire l’objet d’une extradition. La publication d’informations confidentielles et véridiques n’est pas un crime.

Julian Assange serait poursuivi en vertu de la loi américaine sur l’espionnage pour un « crime » politique qui est exclu des accords d’extradition entre le Royaume-Uni et les États-Unis.

Le bureau du procureur général des États-Unis a par ailleurs déclaré qu’Assange, en tant qu’étranger, ne pourrait pas bénéficier des droits accordés par le Premier Amendement [des USA sur la protection de la liberté d’expression, NdT]. C’est-à-dire que, pour les États-Unis, les sanctions s’appliquent aux étrangers, mais pas les protections juridiques.

Le directeur de la Fondation pour la liberté de la presse, Trevor Timm, a déclaré à la cour que l’extradition d’Assange signerait la « fin du journalisme d’investigation » car elle criminaliserait tous les reporters qui reçoivent des documents secrets.

Il a critiqué l’accusation selon laquelle le fait d’avoir SecureDrop est un crime, car The Guardian, le Washington Post, le New York Times et plus de 80 autres organisations de presse, dont le Consortium international des journalistes d’investigation, utilisent également SecureDrop actuellement.

Timm a déclaré que le ministère de la Justice a une orientation politique, que l’accusation ne peut pas décider qui est journaliste et qui ne l’est pas, et que les accusations portées contre Assange « réécriraient radicalement » le Premier amendement.

Cela a également été affirmé dans le témoignage écrit du directeur du Knight First Amendment Institute de l’Université de Columbia, Jameel Jaffer, qui a insisté sur le fait que l’accusation portée contre Assange vise à décourager le journalisme, qui est essentiel pour la démocratie, et représente une grave menace pour la liberté de la presse.

Le professeur de journalisme et ancien journaliste d’investigation Mark Feldstein a expliqué dans son témoignage que les fuites sont un « élément vital » du journalisme, que la collecte d’informations classifiées est une « procédure opérationnelle standard » pour les journalistes, et que les publications de WikiLeaks sont protégées par la Constitution.

L’avocat américain Eric Lewis, ancien professeur de droit à l’université de Georgetown, a noté que l’administration Obama avait finalement décidé de ne pas juger Assange en raison de ce que l’on appelle « le problème du New York Times » – c’est-à-dire qu’il n’y a pas moyen de le poursuivre pour avoir publié des informations classifiées sans que le même principe ne s’applique à de nombreux autres journalistes.

Lewis a témoigné que l’administration Trump avait fait pression sur les procureurs du district Est de la Virginie, et a cité un article du New York Times en référence à Matthew Miller, l’ancien porte-parole du ministère de la Justice sous Obama, qui a averti que l’affaire pourrait établir un précédent menaçant pour tous les journalistes.

Cette même préoccupation a été exprimée devant la cour par l’avocat Thomas A. Durkin, ancien procureur adjoint des États-Unis et professeur de droit, selon qui « l’ordre de rouvrir l’affaire par administration Trump était clairement une décision politique ».

Durkin et Lewis ont tous deux affirmé qu’Assange serait condamné à vie, étant donné que les peines pour espionnage aux États-Unis sont généralement la prison à vie, et que les plus clémentes sont de 20 à 30 ans.

L’avocat Carey Shenkman, qui a écrit un livre sur l’histoire et l’utilisation de la loi sur l’espionnage, a témoigné que la loi est « extraordinairement large » et l’une des lois les plus clivantes des États-Unis. « Jamais, dans l’histoire de la loi sur l’espionnage, il n’y a eu d’accusation contre un éditeur américain … et il n’y a pas eu non plus d’accusation extraterritoriale contre un éditeur non américain. »

Pour sa part, l’accusation, dans ce qui a été l’un des aveux les plus terrifiants entendus au tribunal, a reconnu que, si la loi sur l’espionnage n’avait jamais été utilisée contre un journaliste, sa portée étendue leur permettait de l’utiliser en cette occasion.

L’avocate Jennifer Robinson, membre de l’équipe juridique d’Assange, a soumis à la cour un témoignage écrit détaillant une offre de grâce du président Trump, en échange de laquelle Assange devait identifier la source des fuites du Comité national démocratique (DNC) publiées par WikiLeaks en 2016.

L’offre avait été faite par l’intermédiaire de la représentante américaine Dana Rohrabacher, lors d’une visite à l’ambassade de l’Équateur. Ce membre du Congrès avait expliqué que les informations d’Assange sur la source des fuites seraient « intéressantes, utiles » pour le président, et qu’elles « résoudraient les spéculations en cours sur l’implication de la Russie ».

L’offre de la Maison Blanche a démontré la nature politisée de l’affaire, puisque les accusations ont été portées après qu’Assange ait refusé de fournir la moindre information.

Le journaliste primé Patrick Cockburn, qui a écrit pour The Independent pendant plus de 30 ans, a présenté un témoignage écrit dans lequel il a déclaré qu’Assange est persécuté parce qu’il « a révélé la façon dont les États-Unis, en tant que seule superpuissance mondiale, menaient réellement leurs guerres – ce que les institutions militaires et politiques ont considéré comme un coup porté à leur crédibilité et à leur légitimité ».

Pour sa part, le journaliste Ian Cobain, qui a travaillé pour le Guardian lors de la publication des documents de WikiLeaks en 2010, a déclaré dans un témoignage écrit qu’Assange est persécuté parce que « il est toujours bien compris – si clairement qu’il n’est pas nécessaire de le dire – que toute personne ayant connaissance de crimes d’État et qui s’avance pour corroborer ces crimes peut être poursuivie ».

Le professeur renommé Noam Chomsky a déclaré à la cour, dans un témoignage écrit, qu’Assange « a rendu un énorme service à tous les peuples du monde qui chérissent les valeurs de la liberté et de la démocratie et qui exigent donc le droit de savoir ce que font leurs représentants élus. Ses actions l’ont à leur tour conduit à être poursuivi de manière cruelle et intolérable ».

Cependant, s’il subsiste des doutes sur la nature politique de l’affaire, il y a aussi la juge Baraitser elle-même, et sa déclaration au tribunal selon laquelle son intention initiale était d’obtenir le verdict avant les élections présidentielles américaines, et qui a demandé à la défense et à l’accusation quelles seraient les implications d’un jugement après lesdites élections.

Pourquoi une juge britannique, qui est censée rendre la justice uniquement sur la base de faits et de preuves, attend-elle un événement purement politique dans un autre pays pour révéler son verdict ?

2) Il n’y a jamais eu de divulgation imprudente de noms. Personne n’a été mis en danger par les publications de WikiLeaks.

Le légendaire lanceur d’alerte des Pentagon Papers, Daniel Ellsberg, a déclaré à cette cour qu’il « est en total désaccord avec la théorie du « bon Ellsberg / mauvais Assange »« . Il a déclaré que Julian avait fait « tout son possible » pour expurger les informations préjudiciables, en accord avec les médias dans le processus d’expurgation.

Les Pentagon Papers étaient top secrets, mais les documents de WikiLeaks n’étaient pas classés confidentiels et donc, par définition, il ne devait rien y avoir de vraiment sensible.

Ellsberg a déclaré qu’Assange avait retenu 15 000 fichiers de l’Afghan War Diary pour protéger les noms, et avait également demandé l’aide du Département d’État et du Département de la défense pour expurger lesdits noms, mais le gouvernement américain a refusé d’aider, bien qu’il soit de pratique journalistique courante de consulter les responsables pour minimiser les dommages.

Lors du procès en cour martiale de Manning, a noté Ellsberg, le Département de la défense a admis qu’il n’avait pas pu pas identifier un seul décès causé par les publications de WikiLeaks.

Le co-fondateur de l’organisation Iraq Body Count (IBC), John Sloboda, dont le travail a été reconnu par les Nations Unies et l’Union européenne, a témoigné avoir travaillé avec WikiLeaks et les médias pour préparer les Iraq War Logs avant leur publication. Sloboda a raconté qu’Assange avait exigé et dirigé un « processus de rédaction très strict » pour éviter tout préjudice éventuel.

WikiLeaks a utilisé un logiciel capable d’éditer des milliers de documents, identifiant chaque mot qui ne figurait pas dans le dictionnaire de langue anglaise et le supprimant automatiquement, comme les noms arabes par exemple. Ensuite, les fichiers ont été scannés à nouveau pour supprimer les professions, comme « médecin » ou « chauffeur », afin de mieux protéger les identités.

Ce travail de révision a pris « des semaines » et a été un « processus méticuleux », a raconté Sloboda. « Il y avait une pression considérable sur WikiLeaks parce que d’autres médias voulaient le pousser à publier plus rapidement », mais « la position d’Assange et de WikiLeaks était d’être prudents à l’excès ».

John Goetz, l’actuel directeur des enquêtes de la télévision publique allemande NDR, a confirmé que lorsqu’il a travaillé avec Assange en 2010, représentant Der Spiegel, WikiLeaks avait un « processus de rédaction rigoureux », et qu’Assange était obsédé par la nécessité de garder les documents classifiés en sécurité et d’empêcher les divulgations nuisibles.

« Je me souviens avoir été très irrité par les rappels constants et interminables d’Assange sur le fait que nous devions protéger les noms », et que WikiLeaks « a fini par retirer plus de choses que même le ministère de la Défense », a déclaré Goetz. Assange a fréquemment discuté de « la façon de trouver des noms confidentiels afin que nous puissions les expurger et prendre des mesures pour nous assurer que personne ne court de risque ».

Le journaliste Nicky Hager, auteur du livre « Other People’s Wars : New Zealand in Afghanistan, Iraq and the war on terror », a témoigné que l’une de ses tâches consistait à « identifier tout câble qui ne devrait pas être diffusé pour des raisons telles que la sécurité personnelle des personnes mentionnées », et que le personnel de WikiLeaks était « engagé dans un processus prudent et responsable ».

Il a été « choqué » de voir le soin qu’ils prenaient à censurer des informations qui pourraient nuire à des tiers. « Les gens travaillaient en silence pendant des heures et des heures » à examiner des documents », se souvient-il.

La journaliste italienne chevronnée Stefania Maurizi, dont les reportages ont montré comment les procureurs britanniques ont fait pression sur leurs homologues suédois pour qu’ils n’interrogent pas Assange à Londres, a déclaré dans son témoignage écrit :

J’ai moi-même eu accès à 4 189 câbles… Je me suis assise avec Assange et j’ai parcouru les câbles aussi systématiquement que possible… Tout a été fait avec la plus grande responsabilité et la plus grande attention… C’était la première fois que je travaillais dans une entreprise d’édition impliquant des procédures strictes de ce genre. Même des collègues internationaux expérimentés ont trouvé les procédures lourdes, impliquant des protections bien au-delà de celles que chacun d’entre eux était habitué à exercer… Même le travail effectué par des collègues proches sur la mafia italienne ne nécessitait pas de précautions et une sécurité aussi extrêmes, il n’a jamais atteint ces niveaux.

3) Les publications de WikiLeaks sont des informations véridiques et historiquement pertinentes.

L’avocat américano-britannique Clive Stafford Smith, fondateur de l’organisation de défense des droits de l’homme Reprieve, a déclaré que WikiLeaks avait fait la lumière sur la torture des détenus de Guantánamo et révélé que beaucoup d’entre eux n’étaient pas des terroristes, mais avaient été arrêtés en Afghanistan dans le cadre d’un système de primes. Les pires accusations avaient été « mises en scène » contre des prisonniers, qui étaient parfois contraints par de la torture.

Stafford Smith a expliqué que c’est grâce à WikiLeaks que l’on connaît l’utilisation de ces techniques de torture, comme la poulie, ou le fait de suspendre quelqu’un par les poignets jusqu’à ce que ses épaules soient disloquées, et a cité en exemple Binyam Mohamed, un citoyen britannique dont les parties génitales étaient quotidiennement coupées avec un rasoir.

Les poursuites judiciaires contre le programme américain d’assassinat par drones au Pakistan auraient été impossibles sans WikiLeaks, a déclaré Stafford Smith.

John Sloboda, de Iraq Body Count, a déclaré que les registres de guerre en Irak constituent « la plus grande contribution à la connaissance publique des pertes civiles en Irak », révélant environ 15.000 morts auparavant inconnues.

Patrick Cockburn, de l’Independent, a insisté sur le fait que « Wikileaks a fait ce que tous les journalistes devraient faire, c’est-à-dire mettre des informations importantes à la disposition du public, permettant aux gens de porter des jugements éclairés sur le monde qui les entoure et, en particulier, sur les actions de leurs gouvernements ».

Les dossiers publiés par WikiLeaks reflètent la réalité de la guerre « bien mieux que les comptes rendus journalistiques les mieux informés », a ajouté Cockburn, en montrant comment « les morts ont été automatiquement identifiés comme des « terroristes » pris sur le fait, malgré les preuves du contraire ».

L’ancien journaliste Dean Yates, qui était chef du bureau de Reuters à Bagdad en 2007 et 2008, a déclaré dans sa déclaration écrite que ce n’est qu’en 2010, lorsque WikiLeaks a publié la célèbre vidéo sur les meurtres collatéraux, qu’il a su la vérité sur la mort de ses collègues journalistes Namir Noor-Eldeen et Saeed Chmagh.

Yates a raconté les tentatives des États-Unis de dissimuler la vérité, et que les militaires ne lui ont montré qu’une partie de la vidéo. La seule personne à avoir dit la vérité était Assange.

« Sans Chelsea Manning et Julian Assange, la vérité sur ce qui est arrivé à Namir et Saeed, la vérité sur ce qui s’est passé dans cette rue de Bagdad le 12 juillet 2007, n’aurait pas été révélée au monde », a déclaré Yates. « Ce que Julian Assange a fait était un acte de vérité à 100%, révélant au monde ce qu’était en fait la guerre en Irak et comment l’armée américaine s’est comportée et a menti ».

Sur ce point, la juge Baraitser a interrompu le témoignage de Yates, à la suite de pressions répétées de l’accusation. Il est ironique qu’un tribunal cherche à criminaliser le journalisme tout en refusant d’entendre parler des crimes révélés par le journalisme.
C’est également ce qui s’est passé lors du témoignage très attendu du citoyen germano-libanais Khaled el-Masri, qui avait été kidnappé et torturé par la CIA – et qui, en raison de « problèmes techniques » liés à la transmission en ligne, n’a pas pu témoigner en personne.

La juge a cessé de l’écouter, également sous la pression de l’accusation. C’est ce qui a provoqué une réaction d’indignation de Julian Assange, qui a crié : « Je ne censurerai pas le témoignage d’une victime de la torture devant ce tribunal… Je ne l’accepterai pas ! »

Enfin, l’accusation a permis la lecture du résumé de la déclaration écrite : El-Masri a été amené dans un site noir de la CIA en Afghanistan, où il a été battu, fouillé à nu, sodomisé, nourri de force avec un tube dans le nez, et soumis à une privation sensorielle totale et à d’autres formes de traitement inhumain pendant six mois.

Enfin, lorsque les tortionnaires ont réalisé qu’ils se trompaient d’homme, El-Masri a été abandonné les yeux bandés sur une route isolée en Albanie. Lorsqu’il est rentré en Allemagne, sa maison était vide et sa femme et ses enfants étaient partis.

Sur une chaîne de télévision publique allemande, le journaliste John Goetz a démontré que l’histoire d’El-Masri était vraie et avait traqué les agents de la CIA qui étaient impliqués. Les procureurs allemands ont envoyé des ordres pour l’arrestation des ravisseurs [de la CIA, NdT], mais ils n’ont jamais été exécutés.

Les publications de WikiLeaks ont prouvé que les États-Unis ont fait pression sur le gouvernement allemand pour bloquer une enquête légale sur ce crime.

La Cour européenne des droits de l’homme, utilisant les câbles de WikiLeaks, a donné raison à El-Masri, qui a écrit à la cour :

Les publications de WikiLeaks ont été essentielles pour faire accepter la vérité sur le crime et la dissimulation… sans la divulgation dévouée et courageuse des secrets d’État en question, ce qui m’est arrivé n’aurait jamais été reconnu et compris.

4) WikiLeaks n’a pas été le premier à publier les câbles diplomatiques sans les expurger, mais seul Julian Assange est persécuté.

Trois des 18 accusations portées contre Assange l’accusent spécifiquement d’avoir publié des câbles diplomatiques américains sans rien en censurer. Mais la défense et ses témoins ont démontré que WikiLeaks n’était pas le premier média à publier ces fichiers, et ceux qui l’ont fait n’ont pas été poursuivis. WikiLeaks avait pris soin de crypter les archives, mais des actions échappant au contrôle d’Assange ont conduit à leur publication.

Le professeur d’informatique allemand Christian Grothoff a témoigné à propos de son enquête sur la chronologie des événements de 2011. Grothoff avait passé en revue la chronologie : Au cours de l’été 2010, WikiLeaks a partagé les câbles avec le journaliste du Guardian David Leigh, par le biais d’un fichier sur un site web temporaire protégé par un mot de passe. Assange n’avait écrit qu’une partie du mot de passe sur papier. WikiLeaks et ses partenaires médiatiques ont commencé à publier des câbles expurgés en novembre 2010.

WikiLeaks subissait des attaques constantes sur ses serveurs et des copies miroirs de ses archives ont été créées dans le monde entier pour protéger les informations. Ces copies n’étaient pas accessibles sans un code sécurisé. En février 2011, les journalistes du Guardian David Leigh et Luke Harding ont publié un livre dont le titre d’un chapitre était le mot de passe complet des câbles non expurgés. Lorsque le livre a publié la clé, WikiLeaks n’avait plus la possibilité de supprimer les archives miroirs ou de modifier le cryptage.

Le 25 août 2011, le journal allemand Der Freitag a publié un article où il expliquait que le mot de passe révélé par Leigh et Harding pouvait être utilisé. En quelques jours, l’archive complète, sans censure ni coupe, est parue sur Cryptome.org, une page créée aux États-Unis. Les sites web MRKVA et Pirate Bay ont également publié des copies de l’archive. Le 1er septembre, le gouvernement américain a accédé pour la première fois au cache non expurgé, par l’intermédiaire de Pirate Bay.

Le professeur Grothoff a témoigné qu’il n’avait pas pu trouver un seul exemple du code publié en ligne avant que les journalistes du Guardian ne le publient dans leur livre.

Assange et sa collègue de WikiLeaks Sarah Harrison ont appelé le Département d’État américain pour l’avertir que les câbles non expurgés étaient en ligne, mais leurs avertissements ont été ignorés. La journaliste Stefania Maurizi a raconté dans son témoignage qu’elle s’était réunie avec WikiLeaks le jour même où elle avait découvert que les câbles avaient été publiés, hors du contrôle d’Assange.

« Je me souviens que lorsque je suis arrivée, il y avait des discussions féroces sur ce qu’il fallait faire. Julian était manifestement très inquiet de la situation à laquelle Wikileaks était confronté », s’est-elle souvenue. Depuis plus d’un an, il avait pris toutes les mesures possibles pour éviter cela. « Assange faisait lui-même des tentatives urgentes pour avertir le Département d’État (américain) sur les informations qui circulaient hors du contrôle de Wikileaks ».

WikiLeaks a dû diffuser les câbles le 2 septembre 2010 et a publié une note éditoriale indiquant que « Un journaliste du Guardian a divulgué par négligence les mots de passe de décryptage top secret de WikiLeaks de centaines de milliers de câbles diplomatiques américains non révisés et non publiés ».

Le journaliste Glenn Greenwald, qui a remporté le prix Pulitzer pour les révélations d’Edward Snowden, a écrit ce jour-là :

Une fois que WikiLeaks a réalisé ce qui s’était passé, ils en ont informé le Département d’État, mais se sont trouvés face à un dilemme : pratiquement toutes les agences de renseignement des gouvernements auraient eu accès à ces documents à la suite de ces événements, mais pas le reste du monde – y compris les journalistes, les lanceurs d’alerte et les militants identifiés dans les documents. À ce moment-là, WikiLeaks a décidé – de manière tout à fait raisonnable – que la meilleure et la plus sûre solution était de divulguer tous les câbles dans leur intégralité, afin que non seulement les agences de renseignement du monde entier, mais aussi tout le monde puissent les avoir, de sorte que des mesures puissent être prises pour protéger les sources.

Le journaliste Jakob Augstein, rédacteur en chef de Der Freitag, a confirmé dans son témoignage écrit qu’en août 2010, son média a publié un article intitulé « Leak at WikiLeaks » (« Fuite à Wikileaks »), à propos de la divulgation du mot de passe par les journalistes du Guardian. Assange l’a appelé et lui a demandé de ne rien publier qui pourrait révéler où se trouvaient les archives, s’inquiétant de « la sécurité des informateurs » du gouvernement américain.

Enfin, John Young, le représentant de Cryptome.org, a confirmé dans son témoignage écrit que son site web basé aux États-Unis avait d’abord publié les câbles diplomatiques non expurgés, avant que WikiLeaks ne les republie :

J’ai publié sur Cryptome.org des câbles diplomatiques non expurgés le 1er septembre 2011… et cette publication est toujours disponible à l’heure actuelle… aucune autorité policière américaine ne m’a notifié que cette publication des câbles était illégale, qu’elle était criminelle ou qu’elle contribuait à des crimes de quelque manière que ce soit, et personne n’a demandé qu’ils soient retirés.

5) Assange n’a jamais aidé Chelsea Manning à accéder à des informations relatives à la sécurité nationale

L’une des accusations portées contre Julian Assange est qu’il aurait conspiré avec le soldat Chelsea Manning pour obtenir un accès aux bases de données gouvernementales et qu’il aurait caché son identité pour ce faire.

L’argument est que Manning a parlé dans un « chat » crypté avec l’utilisateur « Nathaniel Frank » (que les États-Unis accusent Assange d’avoir été, mais sans le prouver) et lui a demandé de l’aide pour craquer une partie cryptée d’un mot de passe. La défense soutient que Manning a demandé de l’aide pour protéger son identité, ce que les journalistes sont tenus de faire avec leurs sources.

La défense a fait comparaître devant le tribunal le meilleur expert possible en la matière : Patrick Eller, un expert en informatique employé pendant deux décennies par l’armée américaine, aujourd’hui professeur en criminologie et président de Metadata Forensics, une firme qui enquête sur des affaires civiles et pénales. Eller a examiné les transcriptions du procès en cour martiale de Manning en 2013 et est arrivé aux conclusions suivantes :

a) La tentative de décryptage du mot de passe était technologiquement impossible et « non viable sur le plan informatique » en mars 2010, lorsque la conversation a eu lieu entre Manning et « Nathaniel Frank ».

b) Même si cela avait été faisable, cela n’aurait pas donné à Manning un plus grand accès aux bases de données du gouvernement. À la date de la conversation de Manning avec « Nathaniel Frank » au sujet du décryptage de la clé, Manning avait déjà divulgué tous les documents à Wikileaks, à l’exception des câbles du Département d’État, qui étaient stockés sur un réseau ne nécessitant pas de données de connexion pour Manning, car il y avait déjà accès.

c) Et même si cela avait été possible, le but n’aurait pas été de dissimuler l’identité de Manning. Ce qui est beaucoup plus probable, a déclaré Eller, qui a interrogé des membres de l’unité militaire de Manning, c’est qu’ils voulaient utiliser ce compte administratif pour télécharger des films, de la musique et des jeux non autorisés, ce qui nécessitait le décryptage du mot de passe. Manning, a déclaré Eller, était la « personne à qui s’adresser » dans son unité pour aider ses collègues à faire cela.

Dans son témoignage, Eller a également établi que ni lui, ni le gouvernement américain ne peuvent prouver que « Nathaniel Frank » était vraiment Julian Assange, ou toute autre personne.

6) Assange ne bénéficierait pas d’un procès équitable devant la « Spy Court » américaine

Julian Assange serait jugé par la « Spy Court » (tribunal des espions, basé en Virginie) des États-Unis, où sont traitées les affaires de « sécurité nationale », et qui a ouvert en 2010 une enquête « secrète » contre WikiLeaks et Assange, pour laquelle il avait demandé l’asile politique à l’Équateur.

Nous parlons ici du district de l’Est de la Virginie, où sont basés la CIA et les principaux sous-traitants de la sécurité nationale. Le jury vient donc de l’endroit où se trouve la plus grande concentration de membres de la communauté du renseignement américain, où Assange n’aurait aucune chance d’obtenir un procès équitable.

Daniel Ellsberg a déclaré à la cour que les personnes accusées d’espionnage ne peuvent même pas argumenter des raisons qui justifient leurs actions. « Je n’ai pas eu de procès équitable, personne n’en a eu depuis le mien pour ces accusations, et Julian Assange ne pourrait pas, même de loin, obtenir un procès équitable avec ces accusations s’il était jugé. »

Cela a également été confirmé par l’avocat Carey Shenkman, dans sa déclaration à la cour selon laquelle la loi sur l’espionnage ne permet pas aux accusés de plaider « l’intérêt public » dans leur défense.

Trevor Timm a fait remarquer à la cour que 99,9 % des grands jurys portent des accusations sur la base de ce que l’accusation établit, et qu’une étude portant sur 162 000 grands jurys a révélé qu’historiquement, seuls 11 d’entre eux ont rejeté les demandes de charges d’accusation d’un procureur fédéral.

Eric Lewis a déclaré que le juge du district Est de la Virginie donnerait à Assange une peine extrêmement lourde.

Le professeur Mark Feldstein a déclaré à la cour qu’une grande quantité de dossiers légaux démontrent que les grands jurys sont malléables et font ce que les procureurs leur disent de faire.

7) Assange serait confronté à des conditions inhumaines aux États-Unis.

En étant accusé d’espionnage, Julian Assange serait emprisonné en vertu de « mesures administratives spéciales » (MAS). Il serait placé en isolement, n’aurait aucun contact avec sa famille et ne pourrait parler qu’à des avocats, qui ne pourraient pas transmettre de messages de sa part sans être passibles de sanctions pénales. De telles conditions constituent une condamnation à mort vivante.

Pendant toute la durée de son procès, Assange serait incarcéré dans le centre de détention d’Alexandria (ADC), et il purgerait ensuite une peine de prison à vie dans la prison de haute sécurité ADX Florence, dans le Colorado.

L’accusation a tenté d’édulcorer les conditions, dans le témoignage écrit de l’assistant du procureur des États-Unis du district Est de Virginie, Gordon Kromberg, qui a tenté de dépeindre l’enfer des prisons de sécurité maximale comme amical, ce que les témoins de la défense ont qualifié de fiction.

Yancey Ellis, un ancien avocat de la défense des Marines américains, qui a défendu de nombreux clients emprisonnés dans l’ADC, a déclaré à la cour que la situation avec Assange serait « cruelle et oppressive », avec une période inconnue en isolement, où il serait soumis à de « la torture et à des peines inhumaines et dégradantes ».

Assange passerait 22 à 23 heures par jour sans aucun contact dans une cellule de moins de cinq mètres carrés. Normalement, la nourriture est consommée à l’intérieur de la cellule, et il n’aurait accès à aucun des programmes thérapeutiques. La prison d’Alexandria ne dispose pas d’espace extérieur pour les loisirs ou l’exercice physique.

L’avocat Joel Sickler, expert en conditions carcérales et fondateur du Justice Advocacy Group en Virginie, qui a également des clients dans l’ADC et connaît la prison ADX Florence dans le Colorado, a déclaré à la cour qu’Assange « n’aura absolument aucune communication avec les autres détenus ». Il a ajouté : « Votre monde entier tient dans les quatre coins de cette pièce ».

En général, ils autorisent un appel téléphonique avec la famille pendant 15 à 30 minutes par mois, et tous les appels sont surveillés, a-t-il expliqué. Sickler a décrit le système comme « barbare ». Il a ajouté que les possibilités de faire appel dans les cas de mesures administratives spéciales vont de « distantes à nulles », et a dit qu’il avait eu un client soumis à l’isolement pendant 23 ans.

Le témoin Maureen Baird, une ancienne directrice de trois prisons américaines, dont le Metropolitan Correctional Center (MCC) de New York, où se trouvent des prisonniers sous mesures administratives spéciales, a déclaré qu’Assange serait confronté à des conditions « désolantes et dégradantes » avant et après le procès.

Les mesures administratives spéciales ne sont pas discrétionnaires ; il s’agit de directives imposées uniquement par le procureur général, avec le soutien des agences de renseignement. Les prisonniers qu’ils mettent sous mesures administratives spéciales sont techniquement isolés 24 heures sur 24. Les conditions sont si mauvaises qu’il est difficile de croire qu’elles existent encore, étant donné toutes les études et les rapports sur les horribles effets physiques et psychologiques qu’elles ont sur les prisonniers.

Un autre témoin a été Lindsay Lewis, l’avocat du prédicateur musulman britannique Abou Hamza al-Masri, qui est détenu à ADX Florence dans le Colorado, malgré le fait que les États-Unis aient garanti aux tribunaux britanniques et à la Cour européenne des droits de l’homme qu’il ne serait pas détenu dans de telles conditions sans un examen médical adéquat.

Abou Hamza est un amputé qui a perdu ses deux mains, est aveugle d’un œil et souffre d’une affection cutanée appelée hyperhidrose. Il a été emprisonné dans le cadre de mesures administratives spéciales et à l’isolement au cours de ces huit dernières années. Son lit, ses toilettes et son lavabo n’étaient pas adéquats compte tenu de ses handicaps et d’autres problèmes médicaux, notamment un diabète grave, une hypertension et une dépression, qui ne sont pas traités de manière adéquate.

Lewis a déclaré que la « nature peu fiable des assurances du gouvernement américain » devrait préoccuper les autorités britanniques quant à l’extradition ou non d’Assange vers les États-Unis.

L’avocat a déclaré que les restrictions sont tellement absurdes qu’Abou Hamza a été accusé d’avoir violé les mesures administratives spéciales lorsqu’il a essayé d’exprimer son amour pour son petit-fils dans une lettre à l’un de ses enfants, parce que le petit-fils, un bébé d’un an, n’était pas un « contact approuvé ».

8) Assange est confronté à un risque élevé de suicide aux États-Unis.

Les conditions entourant la santé physique et psychologique de Julian Assange ont été évoquées en détail au tribunal. C’est le seul domaine où l’accusation a présenté ses deux uniques témoins.

Il est important de rappeler que, peu après la détention d’Assange dans la prison de Belmarsh, des spécialistes des Nations unies l’ont examiné et ont déterminé qu’il souffrait d’effets multiples de torture psychologique, en résultat de près d’une décennie de persécutions aggravées par sa dernière année de détention à l’ambassade équatorienne, lorsque le gouvernement du président Lenín Moreno l’a soumis à l’isolement et à un harcèlement cruel – ce dont j’ai personnellement connaissance.

Le docteur Michael Kopelman, professeur émérite de neuropsychiatrie au King’s College de Londres, a déclaré qu’Assange avait été diagnostiqué comme souffrant de dépression clinique et d’un syndrome d’Asperger, pour lesquels il court un risque élevé de suicide s’il était extradé. Kopelman a cité une étude selon laquelle le risque de suicide est neuf fois plus élevé chez les patients atteints d’un syndrome d’Asperger.

Chelsea Manning a tenté de se suicider dans l’établissement même où Assange serait détenu en préventive.

Le Dr Kopelman a constaté qu’Assange présentait « une perte de sommeil, une perte de poids, un sentiment de préoccupation et d’impuissance à la suite de menaces contre sa vie, la dissimulation d’une lame de rasoir comme moyen d’automutilation et des idées obsessionnelles sur les façons de se suicider ».

« Je suis aussi certain qu’un psychiatre peut l’être qu’en cas d’extradition imminente, M. Assange trouverait effectivement un moyen de se suicider », a écrit M. Kopelman.

Son diagnostic est étayé par l’ensemble des antécédents médicaux d’Assange depuis sa petite enfance, par de multiples entretiens avec des membres de sa famille et des amis de longue date, et par des antécédents familiaux de suicide indiquant peut-être une prédisposition génétique.

L’état dépressif d’Assange était particulièrement grave en décembre 2019, lorsqu’il a envoyé des lettres d’adieu aux membres de sa famille et à ses amis, a rédigé un testament et s’est même confessé à un prêtre catholique.

Le docteur Quinton Deeley, spécialiste en neuropsychiatrie de l’autisme et professeur au King’s College de Londres, a témoigné qu’Assange avait passé un test ADOS (Autism Diagnostic Observation Schedule, Echelle d’Observation pour le Diagnostic de l’Autisme) et qu’on lui avait diagnostiqué un « autisme de haut niveau » avec « psychorigidité », un symptôme typique du syndrome d’Asperger.

Assange « broie longuement du noir », et cela provoque un « sentiment d’horreur », a déclaré Deeley. Il croit qu’on en fait un « exemple », ce qui augmente énormément le risque de suicide.

Le docteur Sondra Crosby, professeur de médecine à l’université de Boston et spécialiste de l’impact psychologique de la torture, a visité Assange à l’ambassade d’Équateur et à la prison de Belmarsh. En 2018, Crosby a publié son opinion professionnelle selon laquelle l’isolement d’Assange est physiquement et mentalement dangereux et constitue une violation claire de son droit à la santé.

A l’ambassade, Assange présentait des symptômes de stress post-traumatique (PTSD) et de détresse psychologique, un « traumatisme psychologique aigu comparable à celui des réfugiés fuyant les zones de guerre », selon le Dr Crosby. Elle a ajouté qu’il court un risque élevé de suicide s’il est extradé.

« Il est dans le même état psychologique qu’une personne qui a été poursuivie par un homme armé d’un couteau, et qui s’enferme ensuite dans une pièce et ne veut pas en sortir », a expliqué le Dr Crosby. En octobre 2019, Assange « remplissait tous les critères d’une dépression majeure… et il avait des pensées suicidaires tous les jours », a-t-elle témoigné.

9) Assange et ses avocats ont été illégalement espionnés par les États-Unis, ce qui rend impossible un procès équitable

Les témoignages de deux témoins protégés, anciens employés de l’entreprise de sécurité espagnole UC Global, qui a espionné Julian Assange à l’ambassade d’Équateur, ont été partiellement lus au tribunal.

Les témoins ont confirmé que la société, suivant les instructions du directeur David Morales, a enregistré les conversations entre Assange et ses avocats et a donné l’information aux responsables des services de renseignement américains.

Morales, un ancien officier militaire espagnol qui se disait « mercenaire », a même parlé d’empoisonner Assange ou de faciliter son enlèvement possible.

À son retour, Morales a rencontré ses employés et leur a dit : « Désormais, nous jouons dans la cour des grands ». Plus tard, il a admis en privé qu’ils étaient passés du « côté obscur », faisant référence à leur coopération avec les autorités américaines, et que « les Américains nous obtiendront des contrats dans le monde entier ».

Morales a commencé à faire des voyages réguliers aux États-Unis pour parler avec « nos amis américains », et lorsqu’on lui a demandé qui étaient ces amis, il a répondu « les services secrets américains ».

Selon le témoin protégé n°1, Morales avait développé un système sophistiqué pour compiler les informations obtenues dans l’ambassade, en remplaçant le système de caméras internes pour pouvoir enregistrer l’audio. UC Global a rassemblé des rapports que Morales a personnellement apportés aux autorités américaines, avec des détails qui ont violé la vie privée d’Assange, de ses avocats, de ses médecins et d’autres visiteurs.

Morales était obsédé par l’enregistrement des avocats de l’ « invité » Assange, parce que « les amis américains » lui avaient dit de le faire, a déclaré le témoin.

Le témoin protégé n°2 a admis devant la cour qu’il avait installé des microphones secrets et de nouvelles caméras avec enregistrement audio, et que, sur ordre de David Morales, il avait nié, face aux diplomates équatoriens, que ses caméras pouvaient enregistrer l’audio.

Vers juin 2017, Morales a demandé que les caméras transmettent les images et le son en direct, afin que « nos amis aux États-Unis » puissent avoir accès à l’intérieur de l’ambassade en temps réel.

Le témoin a avoué : « Je ne voulais pas collaborer à un acte illégal de cette ampleur », ajoutant que « Morales m’a dit de mettre un micro dans la salle de réunion… et un autre micro dans la salle de bain au bout de l’ambassade, un endroit devenu stratégique pour Assange, qui soupçonnait être une cible d’espionnage, et qui y tenait de nombreuses réunions pour essayer d’en préserver le secret ».

« Toute l’ambassade était criblée de microphones », a déclaré le témoin. Morales avait également insisté pour « mettre certains autocollants sur toutes les fenêtres extérieures de l’ambassade », ce qui permettrait à des microphones laser externes sophistiqués de « capter toutes les conversations » pour « nos amis américains ».

Le témoin n°2 a également déclaré : « À une occasion, David [Morales] a déclaré que les Américains étaient si désespérés qu’ils ont même suggéré de prendre des mesures extrêmes contre Assange ». Il a ajouté : « Concrètement, la suggestion était qu’ils laissent ouverte la porte de l’ambassade, ce qui leur permettrait de soutenir que c’était une erreur, et qui permettrait aux gens d’entrer et de kidnapper le réfugié » [Assange].

En outre, le témoin a poursuivi, « ils ont discuté de la possibilité d’empoisonner M. Assange. Toutes ces suggestions, disait Morales, étaient envisagées dans le cadre de négociations avec ses contacts aux États-Unis ».

Un professeur de droit international à l’université d’Oxford, Guy Goodwin-Gill, a fait un témoignage écrit dans lequel il a déclaré que, lorsqu’il a assisté à une réunion à l’ambassade sur « les aspects juridiques internationaux de l’asile politique », le 16 juin 2016, ses appareils électroniques étaient espionnés par UC Global.

Cela a été confirmé par le témoin protégé n°2, qui a rappelé qu’un des employés d’UC Global lui avait montré l’iPad de Goodwin-Gill avec « de nombreux messages et e-mails sur l’écran d’accueil », lui assurant que « le contenu de l’iPad avait été copié ».

Le professeur Goodwin-Gill a qualifié l’espionnage « d’ingérence légale » dans les « affaires souveraines » de l’Équateur, dans le but de mener un procès contre une personne que l’ambassade essayait de protéger. « La violation de la souveraineté d’un État serait alors jointe à la violation probable des droits fondamentaux de l’individu à un procès équitable et à l’égalité des armes », a-t-il déclaré.

Il a ajouté que l’espionnage et l’échange d' »informations confidentielles privilégiées » devraient être considérés comme un signe de motivation politique, avec l’intention et dans le but d’influencer la demande d’extradition.

Sur ce point, je dois ajouter qu’en ma qualité d’ancien diplomate de l’ambassade de l’Équateur à Londres, je suis témoin dans l’enquête criminelle contre UC Global à Madrid, et j’ai pu examiner, personnellement, une abondance de documents non seulement contre Assange et ses avocats, mais aussi contre tous ses visiteurs et même les fonctionnaires de l’ambassade.

L’espionnage comprenait, en outre, le suivi de mes activités en dehors de l’ambassade, ce qui a été avoué par des témoins sous serment.

En ce qui concerne l’espionnage américain, l’accusation a demandé au tribunal de ne pas confirmer, ou de nier, que les déclarations des témoins sont « vraies ou fausses ».

Néanmoins, l’ancien directeur de la CIA, Leon Panetta, a déclaré à la télévision d’État allemande : « Cela ne me surprend pas… Ce genre de choses se produit tout le temps. Dans le domaine du renseignement, le but est d’obtenir des informations par tous les moyens possibles, et je suis sûr que c’est ce qui était en jeu ici ».

10) L’Équateur a illégalement remis aux États-Unis des documents confidentiels sur Assange, notamment des documents concernant sa défense juridique

Gareth Peirce, avocat renommé spécialisé dans les droits de l’homme et membre de l’équipe juridique de Julian Assange, a soumis son propre témoignage écrit à la cour, affirmant que depuis le 8 avril 2019 – trois jours avant l’arrestation de Julian Assange à l’ambassade – le Département américain de la justice avait ordonné à l’Équateur de confisquer des biens et de fournir des « preuves » à un « représentant du FBI britannique », comme l’a documenté le journaliste Kevin Gosztola.

Un document du 9 avril 2019, marqué « hautement confidentiel du bureau du directeur adjoint des affaires internationales », contenait des instructions pour transmettre les biens d’Assange au gouvernement américain.

« Une partie des archives d’Assange a été volée, sans quoi il a été plus difficile pour la défense de faire valoir ses arguments contre son extradition. Selon Peirce, le jour où Assange a été arrêté, elle « a immédiatement pris contact avec l’ambassade au sujet de documents légalement privilégiés, une question extrêmement préoccupante », mais « les demandes répétées par téléphone, courriel et courrier recommandé ont été entièrement ignorées par l’ambassade ».

Lorsque l’équipe juridique d’Assange a pu rassembler ses affaires peu après, « tout le matériel légalement privilégié manquait, à l’exception de deux volumes de documents de la Cour suprême et d’un certain nombre de pages de correspondance en vrac ».

La police métropolitaine britannique a nié toute implication dans la saisie de matériel légalement privilégié. Cela suggère que c’est donc l’Équateur qui a illégalement donné les documents aux États-Unis.

Gareth Peirce a témoigné que, dans les jours qui ont suivi l’arrestation d’Assange, des agents de sécurité « sont entrés et sortis des salles concernées » de l’ambassade, en compagnie d’un fonctionnaire diplomatique dénommé Pablo Roldan, qui est lié à l’ambassadeur équatorien et proche du président Lenín Moreno.

Bien que les pièces étaient censées être sous scellés, le personnel de l’ambassade, qui n’avait pas été autorisé à y retourner pendant environ une semaine, a vu que les scellés originaux avaient été remplacés, les nouveaux scellés portant la mention « à des fins judiciaires » », a témoigné M. Peirce.

Comme Gosztola l’a également rapporté, Carlos Poveda, un avocat équatorien représentant Assange, a demandé au procureur en Équateur de faire une copie des documents sur les biens d’Assange pour la procédure d’extradition de décembre 2019″. Mais Peirce a noté : « Le procureur équatorien a refusé cette demande ».

Parmi les documents examinés par l’avocat d’Assange figuraient des photographies montrant que les scellés des portes de l’ambassade avaient été brisés.

Dans son témoignage, Peirce a confirmé qu’il était espionné lorsqu’il assistait à des réunions juridiques à l’ambassade.

En janvier 2021, le juge Vanessa Baraitser rendra sa décision sur la plus importante extradition du siècle, décidant, pour la première fois dans l’histoire, si un journaliste sera poursuivi en vertu de la loi américaine sur l’espionnage.

L’importance de cette décision est qu’elle menace non seulement la vie de Julian Assange, déjà détruite dans une prison londonienne, mais aussi l’avenir même du journalisme d’investigation.

J’ajouterai d’ailleurs que ce verdict déterminera la validité de l’État de droit, et même la souveraineté du Royaume-Uni.

La juge dispose de tout un arsenal juridique pour empêcher cette extradition, protéger l’avenir du journalisme et se placer du bon côté de l’histoire. La question est de savoir si elle le fera.

Fidel Narváez a été consul de l’Équateur au Royaume-Uni de 2010 à juillet 2018. Il a aidé à obtenir l’asile politique pour Julian Assange, et a régulièrement communiqué avec le rédacteur en chef de WikiLeaks lorsqu’il était bloqué à l’ambassade de Londres.

Traduction Entelekheia
Photo Jody Davis / Pixabay

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