Le RCEP chinois : un méga-accord commercial dont les médias occidentaux n’aiment pas parler

Par B.
Paru sur Moon of Alabama sous le titre The Huge New Trade Deal ‘Western’ Media Do Not Like To Talk About


Aujourd’hui, un nouvel accord commercial sera signé entre 15 États asiatiques. Il sera bientôt considéré comme un jalon dans l’histoire économique mondiale. Mais seuls quelques rares médias « occidentaux » en ont pris note, ainsi que des énormes conséquences qu’aura ce nouvel accord.

L’accord est également une victoire éclatante de la Chine sur l’hégémonie américaine en Asie  :

Quinze pays d’Asie-Pacifique, dont la Chine et le Japon, ont prévu de signer ce week-end le plus important accord de libre-échange au monde. L’accord de libre-échange permettra d’abaisser les droits de douane, de renforcer les chaînes d’approvisionnement grâce à des règles communes et de codifier de nouvelles règles en matière de commerce électronique.

Le partenariat économique régional global (Regional Comprehensive Economic Partnership, RCEP) devrait être annoncé lors du sommet de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN), que le Vietnam accueille virtuellement. Il réunira les dix États membres du bloc de l’ ASEAN – Brunei, le Cambodge, l’Indonésie, le Laos, la Malaisie, le Myanmar, les Philippines, Singapour, la Thaïlande et le Vietnam – ainsi que leurs partenaires commerciaux l’Australie, la Chine, le Japon, la Nouvelle-Zélande et la Corée du Sud.

Le nouveau bloc économique représentera ainsi environ un tiers du produit intérieur brut et de la population mondiale.

Il deviendra le tout premier accord de libre-échange à inclure la Chine, le Japon et la Corée du Sud – les première, deuxième et quatrième économies d’Asie.

Les économies des membres du RCEP connaissent une croissance plus rapide que le reste du monde. L’accord est susceptible d’encore accélérer leur croissance.

Le plus gros accord commercial du monde. RCEP : 15 pays, 2, 2 milliards de personnes, un PIB global de 26 billions de dollars. Pays du RCEP en orange. Source : FMI-Bloomberg

L’Inde est le seul pays qui a été invité, mais qui est absent de l’accord. Le régime ultranationaliste hindou de Modi avait misé sur l’initiative anti-chinoise QUAD emmenée par les États-Unis et préconisée par Trump et Pompeo, et a ainsi raté sa chance en termes commerciaux :

Les remarques du Premier ministre Narendra Modi lors du 17e sommet ASEAN-Inde, le 12 novembre dernier, offrent une bien triste lecture. Elle s’inscrit dans le contexte spécifique de la signature du Partenariat économique régional global (RCEP) prévu dimanche – le méga accord de libre-échange centré sur l’ASEAN, plus la Chine, le Japon et la Corée du Sud.

Modi a évité de mentionner le RCEP, bien qu’il représente une occasion aussi joyeuse dans la vie de l’ASEAN que Diwali l’est pour un Indien [Diwali, le « festival des lumières », est une fête indienne célébrée sur cinq jours entre octobre et novembre, NdT]. Il a contourné la question avec des phrases comme : « Fabriquez en Inde », « Initiative sur des océans indo-pacifiques », « centralité de l’ASEAN ».

Il est certain que le RCEP annonce l’aube d’une nouvelle chaîne d’approvisionnement régionale post-Covid. Alors que la nouvelle chaîne d’approvisionnement du RCEP prend forme, l’Inde s’en est non seulement auto-exclue, mais elle facilite involontairement la tâche de son « ennemi juré », la Chine, en la laissant devenir le principal moteur de la croissance dans la région Asie-Pacifique.

D’autre part, les liens économiques extra-régionaux cessent d’être une priorité pour l’ASEAN, en importance relative. Il n’y aura personne, dans la région Asie-Pacifique, pour accepter même un « découplage » partiel entre les États-Unis et la Chine. Le RCEP est en réalité une initiative menée par l’ASEAN, qui repose sur les six accords de libre échange ASEAN+1, et qui ancre l’ASEAN au cœur des institutions économiques régionales.

Le programme américain « Pivot asiatique », lancé sous l’administration Obama, ainsi que les initiatives de « découplage » anti-chinoises de l’administration Trump ont ainsi échoué.

On aurait pu s’attendre à ce qu’un accord commercial aussi gigantesque, avec ses conséquences géopolitiques étendues, trouve un certain écho dans les médias américains. Mais en cherchant « RCEP » sur le site du New York Times, on ne trouve qu’une seule mention à partir de 2017. Il s’agit d’une lettre que cinq ambassadeurs américains avaient envoyée pour avertir de la disparition de l’accord commercial transpacifique, une initiative d’Obama qui excluait la Chine :

Ce partenariat, appelé le TPP, était un fleuron de l’administration Obama. Il aurait été l’un des plus grands accords commerciaux de l’histoire, couvrant environ 40 % de l’économie mondiale et fixant de nouvelles conditions et normes commerciales pour les États-Unis et onze autres pays du Pacifique. La Chine n’était pas incluse dans l’accord mais aurait pu s’y joindre.

Dans leur lettre, les ambassadeurs avertissent que « s’éloigner du TPP pourrait être perçu par les générations futures comme le moment où l’Amérique a choisi de céder le leadership à d’autres dans cette partie du monde et d’accepter un rôle réduit ».

« Un tel résultat serait un motif de célébration pour ceux qui sont en faveur de ‘l’Asie pour les Asiatiques’ et du capitalisme d’État », ajoutent-ils.

Les ambassadeurs avaient raison. Mais la politique intérieure des États-Unis (et la résistance à la « libéralisation » des pays asiatiques) n’a pas permis la conclusion d’un accord de ce type :

La course à la présidence de 2016 a été marquée par des tendances antimondialisation. Donald J. Trump a promis de détruire le pacte s’il devenait président. Hillary Clinton l’a également dénoncé, même si elle en a soutenu une forme en tant que secrétaire d’État.
Le sénateur Mitch McConnell, républicain du Kentucky et leader de la majorité, a déclaré après l’élection de novembre que le Congrès ne le reprendrait pas. Cela signifiait qu’il était mort.

Le RCEP est moins controversé en Asie que ne l’aurait été le TPP centré sur les États-Unis :

Contrairement au TPP, ou Partenariat Trans-Pacifique, et à d’autres accords commerciaux dirigés par les États-Unis, le RCEP n’exige pas de ses membres qu’ils prennent des mesures pour libéraliser leurs économies et protègent les droits du travail, les normes environnementales et la propriété intellectuelle. Le secrétaire américain au commerce Wilbur Ross l’a qualifié de « traité de très basse qualité », qui n’a pas la portée du TPP. Mais la mise en œuvre du RCEP illustre la diminution de l’influence des États-Unis et pourrait écorner la compétitivité des entreprises américaines dans cette vaste région.

Bien qu’il y ait moins de réglementations et d’exigences de « libéralisation » que ce que les États-Unis espéraient faire passer en catimini dans l’accord du TPP, le RCEP est suffisamment complet pour avoir d’énormes effets :

Le ministre malaisien du commerce, Azmin Ali, qui a déclaré aux journalistes que l’accord serait signé dimanche, l’a qualifié de point culminant de « huit années de négociations dans le sang, la sueur et les larmes ».

Proposé pour la première fois en 2011, le RCEP éliminera jusqu’à 90 % des droits de douane sur les importations entre ses signataires dans un délai de 20 ans, et l’accord entrera en vigueur dès l’année prochaine. Il établira également des règles communes pour le commerce électronique, le commerce et la propriété intellectuelle.

« La Chine a réussi un coup d’éclat diplomatique en faisant passer le RCEP », a déclaré à Bloomberg Shaun Roache, économiste en chef de S&P Global Ratings pour la région Asie-Pacifique. « Alors que le RCEP est peu profond, du moins comparé au TPP, il est large et couvre de nombreuses économies et marchandises, ce qui est rare en ces temps plus protectionnistes ».

Les pays asiatiques vont désormais commercer de préférence avec d’autres pays asiatiques et chaque pays non asiatique ne pourra commercer avec eux qu’à titre secondaire.

Pourtant, une recherche d’informations révèle que la signature du RCEP n’a fait l’objet que d’une brève mention sur CNBC, d’un explicatif de Bloomberg et d’une brève de Reuters.

Il semble que les médias américains ne soient pas heureux de rendre compte d’une victoire aussi immense pour la Chine et de la disparition de la prééminence américaine dans le monde.

Traduction Entelekheia
Illustration : Planisphère centrée sur l’Asie, Spry895 / Wikimedia Commons

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