Mise au clair : qui était vraiment Margaret Thatcher ?

La sortie de la série Netflix « The Crown » (« La Couronne ») est l’occasion de se pencher sur une personnalité aussi admirée par les uns que vilipendée par les autres, mais au final mal connue en France, Margaret Thatcher. Quand un politicien français présenté comme conservateur – par exemple François Fillon – dit l’admirer, que veut-il dire et quelles orientations politiques défend-il précisément ?

George Galloway, un homme politique qui a passé la majeure partie de sa vie sur les bancs du Parlement britannique, répond à la question en mettant les points sur les i et les barres sur les t : Thatcher n’était pas une conservatrice, mais une néolibérale de l’espèce la plus destructrice. Que ceux qui pensaient trouver en Fillon une solution aux problèmes de la France en prennent bonne note : vous aimez la casse sociale orchestrée par Macron ? Vous auriez adoré celle de Fillon.


Par George Galloway
Paru sur RT sous le titre Netflix’s The Crown reminds us Thatcher was just like Trump – an outsider to the ruling class, surrounded by a ‘swamp’


La représentation de la Dame de fer par Gillian Anderson, dans cette somptueuse production, nous rappelle que, bien qu’elle ait été Premier ministre Tory, Margaret Thatcher n’était pas une conservatrice, mais un engin de destruction affublé d’un sac à main, et qu’elle s’acharnait sur tout ce qui était important en Grande-Bretagne.

La méga-production de Netflix The Crown a représenté un voyage à travers ma vie, en réalité – je suis né en 1954. La reine a été couronnée en 1952. Je connais tous les épisodes de son règne de bientôt 70 ans, même si je ne l’ai rencontrée que deux fois, dont une en tant que sommelier !

Au fil de la série, bien sûr, je pouvais de plus en plus souvent dire « j’étais là ». J’ai regardé la série sans pouvoir m’arrêter, et je ne regrette pas de l’avoir fait, même à travers des yeux fatigués.

Ce matin, je n’étais pas d’accord avec mon ancien adversaire parlementaire, Lord Forsyth, l’ancien ministre du cabinet Thatcher qui avait ouvertement pleuré en ma présence le soir de sa démission, en 1990. Il était très contrarié par le scénario de The Crown, qu’il décrivait comme « très éloigné d’un portait craché ».

Je suppose que son grief tenait à la représentation de son héroïne, Mme Thatcher, comme grotesquement déplacée parmi ses « supérieurs » de l’aristocratie. Elle s’était rendue au château de Balmoral [résidence d’été de la famille royale britannique, NdT] pour une chasse à courre vêtue d’un manteau bleu vif, de talons hauts et parfumée, par exemple. Elle s’était gauchement assise dans le fauteuil de la reine Victoria, et s’était fait réprimander par la princesse Margaret, une souillon snob jusqu’à l’absurde. Elle avait repassé elle-même ses vêtement et ceux de son mari dans un château rempli de serviteurs, et chassé la servante qui avait commencé à déballer les valises des Thatcher en lui disant « C’est le travail d’une épouse ». Et elle perdait de façon spectaculaire aux « jeux de société » pratiqués après le dîner par les membres de la famille royale et leur parentèle étendue.

Enfin, alors qu’elle regardait un costaud écossais lancer un tronc d’arbre au cours du festival de Braemar, [1] elle s’était exclamée devant son laconique époux : « Qu’est-ce que JE fais ici ? J’ai du TRAVAIL à faire » avant de quitter Balmoral, toute en sac à main et en affiquets de la petite bourgeoisie, pour retourner à Westminster. Les membres de la famille royale étaient extrêmement heureux de la voir partir.

Absurdement, les préjugés contre Mme Thatcher étaient en partie misogynes – dans un pays dirigé par une reine. Le mari de Thatcher l’a bien résumé lorsque sa femme est revenue de sa première audience au Palais : « Deux femmes ménopausées à la tête du pays – qu’est-ce qui pourrait mal tourner ? »

Mais cela avait tout autant à voir avec la classe sociale de Margaret Thatcher.

Même si elle avait épousé un riche homme d’affaires divorcé, Mme Thatcher était issue d’un milieu modeste, presque humble. C’était la fille d’un épicier. Pour elle, le travail acharné portait en lui-même sa propre récompense – elle avait trop à faire pour trouver du temps pour jouer à des jeux de société ou abattre des animaux sauvages pour le plaisir. Même si elle avait été boursière à Oxford et brièvement avocate, elle appartenait corps et âme à la petite bourgeoisie.

Les membres de la famille royale et le reste de la classe supérieure britannique de type « noblesse-oblige » préféraient bien sûr les leurs, par exemple Churchill, Eden, Macmillan et Sir Alec Douglas-Home. Mais ils pouvaient supporter les « bons sauvages » issus de la classe ouvrière, comme Harold Wilson et James Callaghan. La seule chose qu’ils détestaient vraiment était le matérialisme mercantile de la petite bourgeoisie incarnée par Margaret Thatcher, ce qu’ils exprimaient notamment par l’expression « beaucoup d’argent, mais pas beaucoup d’instruction ».

Vous voyez, bien qu’elle ait été à la tête du parti conservateur, Margaret Thatcher n’était pas une conservatrice. En fait, elle était extérieure aux conservateurs ; c’était une radicale issue d’un courant de pensée personnifié récemment par Donald Trump. Elle se voyait entourée par un « marécage », selon la rhétorique enfiévrée de Donald Trump. Même les « poules mouillées » [2] de son propre cabinet étaient perçues de cette façon, sans parler des membres de la fonction publique, du corps diplomatique et de la BBC.

A ses yeux, tous ces gens la handicapaient dans ses tâches révolutionnaires. Elle ne voulait rien conserver, mais détruire tout ce qu’il restait de protections contre les sections d’assaut du capitalisme de libre-échange. Pour elle, « la société n’existe pas, il n’y a que des individus ». Pour elle, la leçon de la Parabole du bon samaritain tenait à la richesse du samaritain. [3] Pour elle, il n’y avait pas de « nous, toujours », mais seulement un « moi, maintenant », comme le disait Neil Kinnock. Elle était sans religion, sans culture, sans pitié. C’était la Dame de fer, mais elle avait de la glace dans les veines. Sa mission était de détruire tout ce qu’il restait de bon – ne parlons même pas de grandeur – dans une Grande-Bretagne à sacrifier aux dieux du libre-échange. Rien de sacré ne devait être laissé intact, tout ce qui était solide devait être atomisé.

Ce faisant, elle s’est trouvé des amis aux confins les plus marginaux de la société britannique. Pour leur part, les ducs et les grands du pays avaient beaucoup plus d’affinités avec les mineurs britanniques qu’avec les machines à calculer desséchées de la révolution Thatcher.

Comme elle l’avait dit elle-même un jour : « C’est un drôle de monde ».

Traduction et note d’introduction Corinne Autey-Roussel pour Entelekheia
Photo Youtube

Notes de la traduction :

[1] Le festival de Braemar (Braemar Gathering) se tient au château de Balmoral, en Écosse, tous les ans en septembre. Les Écossais les plus gaillards y démontrent leur force via un sport local tout en finesse et en élégance, le lancer de troncs d’arbre.

[2] Les « poules mouillées » (« Wets ») du parti conservateur britannique étaient ainsi dénommés parce qu’ils s’opposaient à la radicalité glaciale des réformes néolibérales de Thatcher et leur préféraient le dialogue avec les syndicats.

[3] La citation exacte de Margaret Thatcher est « Personne ne se souviendrait du bon samaritain s’il n’avait eu que des bonnes intentions ; mais il avait aussi de l’argent. »

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