Une épitaphe pour l’Occident

Par Patrick Armstrong
Paru sur Strategic Culture Foundation et Russia Observer sous le titre An Epitaph for the West


Les États-Unis ont dominé le XXe siècle pour quatre raisons principales. Leur capacité de production a dépassé de loin celle de n’importe qui d’autre ; l’illustration la plus spectaculaire en est peut-être leur étonnante production pendant la Seconde Guerre mondiale, lorsqu’ils ont, par exemple, fabriqué 300 000 avions, soit deux fois plus que le pays suivant. Leur capacité d’invention était également immense : des avions aux lignes d’assemblage en passant par le transport d’électricité, les États-Unis étaient des inventeurs et, tout aussi important, ceux qui adaptaient aux réalités de terrain de nombreuses innovations capables de changer la donne mondiale. Trois, contrairement à la plupart des autres pays, ils étaient politiquement stables : même sous la pression de la Grande dépression, leur système politique a tenu bon. Enfin, le « Rêve américain » avait une réalité suffisante pour être séduisant.

Mais que reste-t-il aujourd’hui de ces quatre atouts ? Une grande partie (la plupart ?) de leur fabrication a été délocalisée en Chine. Que reste-t-il de l’ingéniosité américaine ? – un iPhone sans bouton n’est pas une invention du même niveau que l’Apple 1. Quant à la stabilité politique, celui qui siégera à la Maison Blanche fin janvier 2021 sera considéré comme un intrus par la moitié de la population ; cela aura des conséquences dans la rue. Le Rêve américain, selon lequel vos enfants seront mieux lotis – à tous points de vue – que vous ne l’étiez s’est effondré : les enfants, écrasés par des dettes impossibles à rembourser et des contrats à durée limitée à zéro, s’installent à demeure chez leurs parents.

Et il en va du leader du monde occidental, toutes choses étant égales par ailleurs, comme il en va des autres pays occidentaux. Les perspectives sont mauvaises, instables et sans espoir.

Comment cela s’est-il produit ? Les raisons sont multiples, mais les principales sont un couple pathologique connu de longue date : les guerres et les dépenses. Trop de guerres : pendant sa montée en puissance, les guerres rapportaient des profits à l’Occident, mais il ne les gagne plus et n’a pas abandonné sa manie belliqueuse pour autant. Trop de dépenses conduisent à trop de dettes : la dette contracté par l’investissement en vaut la peine, mais pas la dette contractée par la consommation. Il s’avère que « l’histoire », loin d’avoir vu sa « fin », a en fait repris sa marche.

En bref, l’Occident a perdu sa chance surnaturelle. Sa « magie » serait un mot approprié : le pouvoir et l’autorité de l’Occident étaient certes une réalité, mais il y avait aussi un élément magique, car une part importante de la puissance de l’Occident reposait sur la conviction des pays vaincus selon laquelle il était imbattable.

Il y a eu une perte de compétence – un élément essentiel de sa « chance surnaturelle ». Je vous recommande l’essai de Stephen Walt, The Death of American Competence (La Mort de la compétence américaine). Comme il le souligne à juste titre, l’un des piliers de la puissance américaine était « l’image des États-Unis comme endroit où les gens savaient se fixer des objectifs ambitieux et les réaliser ». Il analyse les raisons de ce déclin, en suggère plusieurs, mais il sait qu’il résulte d’une longue régression : « Au cours des 25 dernières années, cependant, les États-Unis ont fait un travail remarquable pour dilapider cette réputation inestimable de leadership responsable et de compétences de base ».

L’épidémie de COVID-19 démontre clairement la perte de cette « chance surnaturelle ».

Dans ce qui restera probablement comme l’un des événements les plus ironiques du XXIe siècle, l’indice GHS d’octobre 2019 avait évalué la préparation à une épidémie ou une pandémie de plusieurs pays du monde. Il avait classé les États-Unis et le Royaume-Uni comme les deux pays les mieux préparés, le premier avec un score de 83,5/100 et le second avec 77,9/100. La moyenne mondiale avait été calculée à 40,2/100. Je pense que personne, un an plus tard, ne dirait que l’un ou l’autre pays a bien géré le COVID-19 : certains pourraient même dire que la gestion de l’épidémie par ces deux-là ont été parmi les pires au monde. Selon au moins un classement, au 14 novembre, les États-Unis étaient en tête du nombre de décès, et le Royaume-Uni se classait en cinquième position. Les « mieux préparés », vraiment ?

Ce genre de classement dépend beaucoup de l’axiome « garbage in, garbage out » [acronyme GIGO : si les prémisses sont tout juste bonnes pour la poubelle, les conclusions le seront forcément tout autant, NdT] et d’hypothèses informulées. Et les cyniques ne seront pas particulièrement surpris de voir ces fausses prémisses et ces hypothèses informulées se manifester dans les classements du GHS : les quinze premiers pays « les mieux préparés » comprenaient neuf membres de l’OTAN et deux proches alliés des États-Unis. Qui aurait cru que les choix géopolitiques étaient si prophylactiques ? Quant aux pays ayant – disons – moins d’alliances thérapeutiques, la Chine avait obtenu un score de 48,2/100 et la Russie de 44,3/100. Dans la réalité de terrain du COVID-19, personne n’estime que la Russie (216 morts/million) ou la Chine (3/million) aient fait moins bien que les États-Unis (745 morts/million) ou le Royaume-Uni (740 morts/million).

Il y a beaucoup de questions à se poser sur ces chiffres et la façon dont ils sont collectés ; par conséquent, ils ne doivent être considérés que comme des comparaisons approximatives. Ils sont tirés du site Worldometer et sont, je crois, les chiffres tels qu’ils sont généralement rapportés. Ce qui est compté comme un « décès dû au COVID » varie, ce qui est compté comme une « infection » varie ; certains pays (les nôtres) disent la vérité et d’autres (les leurs) non. Il y a donc matière à débattre de tel ou tel chiffre. Mais, en ce qui concerne la Russie et la Chine par rapport à l’Occident, nous avons un indice de la réalité, et c’est la projection du FMI pour la croissance économique en 2020. Contre une chute mondiale de 4,4 %, la Chine devrait connaître une croissance de 1,9 % et la Russie une baisse de 4,1 %. Le FMI s’attend à ce que la Russie fasse mieux (ou moins mal) que n’importe quel pays de la zone euro ou du G7 ; plus précisément, il prévoit que les États-Unis connaîtront une chute de leur croissance de -4,3 % et le Royaume-Uni de -9,8 %. Par conséquent, quels que soient les « vrais » chiffres du COVID-19, le FMI estime au moins que la Russie et la Chine ont fait mieux (ou moins mal) que les prétendus gagnants de l’indice GHS.

C’est un résultat médiocre pour l’Occident, ce qui mérite réflexion. À première vue, on aurait pu s’attendre à ce que les États-Unis et le Royaume-Uni gèrent le COVID-19 beaucoup mieux qu’ils ne l’ont fait et, par conséquent, la raison pour laquelle ils l’ont si mal fait doit être analysée. Il en va de même pour de nombreux autres pays occidentaux. Le COVID-19 a démontré qu’il faut remettre en question l’ancienne réputation d’excellence de l’Occident et ses attentes en matière de compétence.

Le COVID-19 a révélé un manque de planification : aucun de ces pays ne semble avoir eu un stock suffisant d’équipements de protection individuelle (EPI). Aux États-Unis, les stocks détruits n’avaient pas été remplacés. Pas plus qu’ils ne l’avaient été en Belgique, au Canada ou au Royaume-Uni. Il semble qu’il y ait eu des pénuries dans de nombreux autres pays. Incompétent. Qu’en est-il de l’hydroxychloroquine : est-ce un traitement utile ou non ? peut-être en juillet ; oui en juillet ; non en juillet ; oui en octobre ; rien n’est sûr en octobre ; oui en octobre ; non en novembre ; peut-être en novembre, et ainsi de suite. On pourrait penser que dans un environnement d’épidémiologistes compétents, à l’heure actuelle, nous aurions abouti à une réponse à peu près claire – même si elle aurait pu n’être que « elle marche seulement dans certains cas ». Et les masques ? En février, « ne portez pas de masque et lavez-vous les mains » ; en mars, « s’il s’agit d’un masque chirurgical ordinaire, la réponse est non » ; en avril, « uniquement utile pour le personnel de santé et les patients dont le test est positif ». Aujourd’hui, ils sont essentiels pour tous. Incompétent. Le modèle de l’Imperial College… mieux vaut ne même pas en parler. Incompétent. La Fondation Gates, fervente partisane des vaccins, est l’une des principales bailleuses de fonds de l’OMS, de l’organisation du Dr Fauci et des CDC [Centers for disease control, l’organisme américain censément étatique de surveillance des maladies, NdT]. Le PDG de Pfizer a vendu ses actions le jour de l’annonce selon laquelle la firme disposait d’un vaccin. Pourquoi le Dr Fauci finançait-il des recherches sur le gain de fonction des coronavirus de chauves-souris à Wuhan ? Conflit d’intérêts ? Coïncidence ? Certainement incompétent.

Incompétent. En Occident, aujourd’hui, la compétence vient toujours en second lieu. Avant, elle était normalement première et parfois seconde ; maintenant, elle est toujours seconde. Deuxième derrière quoi ? Derrière la diversité. * La liste des diversités qui doivent être satisfaites est en constante évolution et ne cesse de s’allonger : race, langue, sexe, préférence sexuelle, genre – elle est en expansion constante. Et chacune de ces catégories doit être satisfaite en premier. Par des personnes compétentes, bien sûr.

Gilbert Doctorow décrit la situation en Belgique dans un article qui a inspiré le mien :

La source de l’incompétence s’appelle la corruption, et la corruption est ici intégrée au système politique par la pratique ultra-sophistiquée du partage du pouvoir, qui permet aux deux nations de la Belgique, la francophone et la néerlandophone, de ne pas s’entre-étriper et de gouverner sans se soucier de compétences ou de volonté populaire. Le problème est aggravé par un autre principe politique ultra-progressiste intégré dans la pratique de la gouvernance : la représentation proportionnelle, ce qui favorise la prolifération de partis politiques, dont le nombre a déjà doublé au cours des dernières décennies par rapport aux années 1960. La recherche d’une majorité parlementaire se fait constamment par la formation de coalitions, de sorte que toute cohérence politique est mise de côté au profit de calculs politiciens et de recherche de compagnons, si « étranges » soient-ils.

Il se concentre sur le « partage du pouvoir » en Belgique (un concept bien connu des Canadiens après des années de bilinguisme officiel). Mais je pense que son point de vue peut être étendu et que ce qu’il pense propre à la Belgique est maintenant banal dans tout l’Occident.

Il faut d’abord s’assurer que l’exigence de diversité, en constante évolution et en expansion est satisfaite, puis, ensuite seulement, on peut rechercher des compétences. Cet état de fait peut se perpétuer jusqu’à ce que la réalité vous revienne en pleine figure, par exemple dans les cas où la compétence ou son absence font la différence.

Et la réalité, sous la forme du SARS-CoV-2, nous est revenue en pleine figure. Je soupçonne qu’en Chine et en Russie, pour prendre deux pays plus performants, la compétence reste le premier choix.

Et avec cela, il y a le chaos des élections américaines, la signature du RCEP et le rapport selon lequel deux missiles chinois « tueurs de porte-avions » ont frappé une cible mobile dans la mer de Chine méridionale.

Alors pourquoi l’Occident a-t-il perdu sa chance insolente ? Je propose cette épitaphe pour sa pierre tombale :

La compétence passait toujours au second plan.

Patrick Armstrong était analyste au ministère de la Défense du Canada. Spécialisé dans l’URSS/Russie, il a été conseiller à l’ambassade du Canada à Moscou en 1993-1996. Il a pris sa retraite en 2008 et écrit depuis sur la Russie et des sujets connexes sur le Net.

Traduction Corinne Autey-Roussel pour Entelekheia
Photo Birgit Böllinger / Pixabay

* Note de la traduction :

On pourrait souligner l’un des aspects les plus destructeurs de la volonté de faire droit à toutes les requêtes, à savoir l’envahissement du champ politique et médiatique par l’émotionnel, le moralisme, l’individualisme jusqu’au-boutiste et la manipulation hobbesienne de tous par tous, au prix même de la santé mentale collective. Mais, même si l’obligation de satisfaire, toutes affaires cessantes, aux exigences souvent contradictoires de la « diversité » et le sillage de polémiques dont elle s’assortit handicapent probablement les partis politiques et asphyxient le débat public, d’autres facteurs interviennent tout autant dans l’évidente chute de niveau de l’Occident : d’abord, l’arrêt de l’ascenseur social, quelque part dans les années 90, qui a débouché sur la « crétinisation des élites » dénoncée par Emmanuel Todd. Ensuite, les subventions et autres bourses investies dans des « projets de recherche » scientifiques de premier plan ou des médias grand public, dans le but de corroborer des résultats pré-déterminés (voir l’article « Nous croulons sous les sornettes ») et/ou de formater les populations – c-à-d la mainmise d’intérêts privés sur la science, l’information et plus généralement sur la pensée elle-même, en d’autres termes la corruption, qui peut rapidement venir à bout de n’importe quelle volonté de compétence et lui substituer un monde parallèle sans rapport avec la réalité. « Le capitalisme néolibéral a déchaîné les intérêts les plus puissants, or là où les intérêts croissent, la vérité trépasse. » – Frédéric Lordon, Paniques anticomplotistes.

Tout cela ne pouvait que mener à l’effondrement actuel.

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