L’enfance et le grand âge, des états vulnérables mais vitaux

La crise du Covid-19, avec ses confinements à répétition et sa « distanciation sociale » n’aura pas eu que des conséquences négatives ; elle nous aura aussi permis de réaliser à quel point nous sommes attachés à nos anciens. Les scientifiques de l’évolution expliquent qu’il y a des raisons concrètes à ces liens affectifs apparemment si peu pragmatiques : nous avons objectivement besoin d’eux.

De quoi comprendre pourquoi, depuis la préhistoire, toutes les sociétés de chasseurs-cueilleurs tiennent à leurs aînés comme à la prunelle de leurs yeux, et pourquoi nous ne différons aucunement d’eux.


Par Alison Gopnik
Paru sur Aeon sous le titre Vulnerable yet vital


La danse de l’amour et du savoir entre grands-parents et petits-enfants est au centre, et non en marge de notre évolution.

Les êtres humains ont besoin de soins particuliers pendant leur jeunesse et lorsqu’ils vieillissent. La pandémie de 2020 a rendu cette situation encore plus criante : des millions de personnes à travers le monde ont pris soin d’enfants à la maison, et des millions d’autres ont essayé de s’occuper de leurs grands-parents, même lorsqu’ils ne pouvaient pas être physiquement proches d’eux. Le COVID-19 nous a rappelé à quel point nous devons prendre soin des jeunes et des personnes âgées. Mais il nous a aussi rappelé combien nous nous occupons d’eux et combien les relations entre les générations sont importantes. Les restaurants, les théâtres et les coiffeurs m’ont manqué, mais je les abandonnerais facilement tous pour pouvoir embrasser mes petits-enfants sans crainte. Et il y a quelque chose de remarquablement touchant dans la façon dont les jeunes ont transformé leur vie pour protéger les plus âgés.

Mais cela soulève un paradoxe scientifique. Nous savons que les créatures biologiques sont façonnées par les forces de l’évolution, qui sélectionne les organismes en fonction de leur aptitude – c’est-à-dire de leur capacité à survivre et à se reproduire dans un environnement particulier. Alors pourquoi nous ont-elles permis d’être si vulnérables et impuissants pendant de longues périodes de notre vie ? Pourquoi les humains, forts et capables dans la force de l’âge, consacrent-ils autant de temps et d’énergie à s’occuper de ceux qui ne sont pas encore, ou plus aussi productifs ? De nouvelles recherches soutiennent que ces vulnérabilités sont intimement liées à certains de nos principaux atouts humains, à savoir nos capacités d’apprentissage, de coopération et de culture.

« Le cycle de vie » est le terme utilisé par les biologistes pour décrire le développement d’un animal : le temps qu’il lui faut pour arriver à maturité, le nombre de rejetons qu’il a et la façon dont il en prend soin, et son espérance de vie en général. Une découverte frappante de la biologie de l’évolution est que la sélection naturelle influence souvent non seulement les caractéristiques d’un organisme à l’âge adulte, mais l’ensemble de son cycle de vie. Dans de nombreux cas, une petite modification génétique du cycle de développement d’un animal peut entraîner des changements importants dans la manière dont il s’adapte à son environnement.

L’Homo sapiens, un animal unique

A l’échelle de l’évolution, l’Homo sapiens n’est apparu que très récemment. Pourtant, pendant ce court laps de temps, nous avons connu une histoire de vie particulièrement étrange, avec une enfance et une vieillesse beaucoup plus longues que celles des autres animaux. En particulier, nous sommes très différents de nos plus proches parents primates. Dès l’âge de sept ans au moins, les chimpanzés trouvent leur propre nourriture, et ils vivent rarement au-delà de 50 ans – il n’y a pas d’équivalent de la ménopause humaine chez les chimpanzés. Même dans les cultures tribales, où la croissance est accélérée, les enfants ne sont pas capables de subvenir à leurs besoins avant l’âge d’au moins 15 ans. De plus, même dans les communautés qui n’ont pas accès à la médecine moderne, si vous dépassez le stade de l’enfance, vous pouvez vivre jusqu’à plus de 70 ans. Nous vivons une vingtaine d’années de plus que les chimpanzés et, à l’exception de quelques espèces de baleines, notamment les orques, nous sommes les seuls mammifères dont l’espérance de vie est supérieure à leur période de fertilité.

La longueur de l’enfance humaine est particulièrement étonnante car, comme les parents le savent, les enfants coûtent cher, et c’était vrai bien avant les frais de scolarité et les camps de vacances. Les adultes ont toujours dû nourrir et protéger les jeunes, et le développement du cerveau humain consomme une énorme quantité d’énergie : plus de 60 % des calories des enfants de quatre ans vont au cerveau au repos, contre environ 20 % pour les adultes. Les humains ont aussi des bébés tous les deux ans, beaucoup plus fréquemment que les chimpanzés, et ils ont donc encore plus de ces enfants dépendants, et au cerveau vorace.

Les mères chimpanzés s’occupent de la quasi-totalité de l’éducation des enfants. Mais les humains ont développé des sources de prise en charge exceptionnellement étendues et variées pour s’occuper de leurs coûteux bébés, y compris les pères qui s’occupent des enfants, les grands-mères post-ménopausées et les « alloparents » – d’autres personnes qui aident à élever les enfants. Les pères campagnols des prairies, les grands-mères baleines-orques et les alloparents de singes rhésus aident également à élever les petits, mais ces types d’aides sont rares chez les mammifères. Aucune autre espèce, à l’exception de l’homme, ne semble bénéficier de la combinaison de ces trois types d’aides.

Ces changements dans le cycle de vie ont évolué en même temps que des changements spectaculaires dans les cerveaux et esprits humains. Nous avons beaucoup plus de neurones que les autres primates. Et nous avons développé des capacités étonnantes à apprendre et inventer, communiquer et coopérer, et créer et transmettre de la culture. De nouvelles analyses de fossiles montrent que les humains ont développé leur cerveau et leurs capacités en même temps que leur longue enfance et leur vieillesse. Nos vulnérabilités humaines uniques sont en quelque sorte apparues de concert avec nos capacités humaines uniques. Comment ces deux types de changements sont-ils liés ? Des chercheurs en biologie, psychologie et anthropologie ont récemment commencé à travailler ensemble afin de répondre à ces questions – des réponses qui aident à expliquer ce qui nous rend distinctement humains.

L’humain, bâti pour s’adapter à des environnements variés

Une idée est que notre longue enfance humaine nous donne la chance d’apprendre à connaître les environnements variés auxquels nous pourrions être confrontés en grandissant, et donc de développer des compétences dont nous aurons besoin pour nous épanouir à l’âge adulte. Les êtres humains peuvent survivre et s’épanouir dans un nombre exceptionnel d’endroits, y compris dans l’espace, et nous modifions et créons constamment de nouveaux environnements nous-mêmes. Presque rien dans la pièce où j’écris en ce moment n’existait au Pléistocène, et pourtant, j’y suis parfaitement à l’aise. Alors que les chimpanzés et les gorilles vivent toujours dans les endroits où ils ont évolué, les humains se sont rapidement dispersés. Nous nous déplaçons beaucoup, et nous l’avons toujours fait.

L’enfance semble être conçue pour privilégier l’apprentissage – prolonger cette période serait donc une bonne stratégie pour une espèce qui a besoin d’apprendre davantage. Les jeunes animaux en général, et les jeunes primates intelligents en particulier, sont particulièrement motivés par l’apprentissage de nouvelles choses. Susan Perry, anthropologue évolutionniste à l’université de Californie, et ses collègues suivent attentivement une troupe de singes capucins au Costa Rica depuis 30 ans, en observant les jeunes singes pendant leur croissance. Ils ont constaté que les jeunes sont particulièrement curieux et innovants. Ils essaient souvent de nouvelles choses, même si elles ne sont pas très efficaces ou sensées – comme par exemple se draper une plante sur une oreille ou rouler un nouveau fruit sur le sol au lieu de le manger. Les jeunes singes sont également plus « néophiles » que les plus âgés, car ils recherchent de nouvelles choses et expériences, au lieu de les éviter de façon « néophobique ».

Tout comme les recherches sur les jeunes singes capucins, les études de mon laboratoire et d’autres suggèrent que les jeunes humains sont particulièrement motivés par l’exploration de leur environnement – ou, par ce que nous avons tendance à appeler « se mêler de tout ». Lorsque les bébés jouent avec des objets, ils le font d’une manière qui semble conçue pour leur donner le maximum d’informations sur le fonctionnement de ces objets. Les jeunes animaux, et en particulier les enfants humains, sont également très impulsifs, aléatoires et prêts à prendre des risques. Cela pourrait être un bug si vous voulez un système qui exploite efficacement, c’est-à-dire qui agit de manière ciblée pour atteindre ses objectifs. Mais c’est probablement un avantage du point de vue de l’apprentissage.

En fait, tant les neurosciences que l’informatique suggèrent que ce « bug » est un compromis entre l’exploration et l’exploitation. Les capacités adultes de « fonction exécutive » telles que l’inhibition, la planification à long terme et la concentration sont excellentes pour l’exploitation, mais peuvent vous rendre moins enclin à l’exploration et à la découverte. Les informaticiens suggèrent que la meilleure façon de résoudre ce compromis est d’explorer d’abord et d’exploiter ensuite. L’enfance en général, et l’enfance humaine en particulier, semblent être la façon dont l’évolution met en œuvre cette stratégie. Plutôt que de se rapprocher des moyens sophistiqués dont disposent les adultes pour acquérir des connaissances, de nouvelles études montrent que les enfants peuvent en fait être plus efficaces que les adultes pour explorer et apprendre.

Pour exercer ces impressionnantes capacités d’apprentissage précoce, vous avez besoin d’aînés qui peuvent vous protéger et prendre soin de vous. Les enfants curieux dépendent d’adultes attentionnés. Ainsi, l’autre partie du changement du cycle de vie a été l’évolution d’un grand nombre de possibilités de prise en charge, notamment celles que les personnes âgées peuvent fournir.

Cette relation entre intelligence, apprentissage et prise en charge existe aussi chez d’autres animaux. La spécialiste des sciences cognitives Natalie Uomini, de l’Institut Max Planck en Allemagne, et ses collègues ont étudié le cycle de vie de certains oiseaux extrêmement intelligents, les geais de Sibérie et les corbeaux de Nouvelle-Calédonie. Bien que ces oiseaux aient évolué de manière très différente des humains, ils possèdent également des capacités remarquables d’utilisation d’outils et d’apprentissage, ainsi que de nombreux neurones, marque d’un cerveau très développé. Et, comme les humains, les oisillons des corbeaux et des geais restent longtemps dans le nid. Uomini et ses collègues ont constaté que les geais qui vivent plus longtemps avec leurs parents deviennent plus intelligents et se débrouillent mieux à long terme. Les parents corbeaux n’enseignent pas explicitement à leurs petits, mais ils gardent avec eux leurs oisillons, les nourrissent et leur donnent des occasions d’apprendre en leur laissant des bâtons pour qu’ils jouent.

Une longue enfance permet plus d’exploration, tandis qu’un ensemble plus large de responsables adultes permet à cette enfance de se déployer.

D’autres études affirment les liens étroits entre la prise en charge, l’intelligence et l’apprentissage. La biologiste évolutionniste Emilie Snell-Rood et l’anthropologue médicale Claire Snell-Rood affirment que les jeunes, tant humains qu’animaux, sont sensibles aux indices qui indiquent la prise en charge dont ils bénéficieront, et que leur développement peut en fait s’adapter en conséquence. Lorsque les jeunes animaux, y compris les humains, détectent qu’on s’occupe d’eux, ils prennent leur temps pour grandir et investissent dans de gros cerveaux et l’apprentissage qui va avec. Les indications selon lesquelles la prise en charge est sommaire pourraient conduire à un modèle de développement différent, le « vivre vite, mourir jeune », qui est moins intelligent mais nécessite moins de prise en charge, et s’adapte mieux à un environnement difficile.

Les grands-parents, clés de l’évolution humaine ?

Pour l’homme, les aînés à l’autre bout de la vie semblent être une source de prises en charge particulièrement importante, et pourraient avoir joué un rôle crucial dans l’évolution humaine. L’anthropologue Kristen Hawkes a appelé cela « l’hypothèse de la grand-mère », et a montré que, dans les cultures de chasseurs-cueilleurs, les grands-mères post-ménopausées sont une ressource cruciale, en particulier pour les tout-petits. Comme les mères humaines ont des bébés à des intervalles relativement courts, une mère peut allaiter un nouveau-né, même si ses frères et sœurs aînés ont encore besoin de beaucoup d’attention – les grands-mères peuvent prendre le relais après qu’un nourrisson soit devenu un bambin tout aussi vulnérable, mais encore plus exigeant.

Il semble qu’il y ait une sorte de symbiose dans le cycle de vie humaine : une longue enfance permet l’exploration et l’apprentissage, tandis qu’un ensemble plus large de responsables adultes, y compris les aînés, permet à cette enfance de se développer. Pourtant, ces nombreux et divers responsables humains doivent se partager la responsabilité et travailler ensemble pour élever ces enfants sans défense, et c’est un défi aussi bien qu’un avantage. Hawkes suggère également – avec Sarah Hrdy de l’université de Californie, Davis, Judith Burkart de l’université de Zurich et Michael Tomasello de l’université de Duke en Caroline du Nord – que l’interaction sociale, la communication et la coopération humaines pourraient également être enracinées dans le déroulement de notre cycle de vie.

Traditionnellement, les anthropologues affirmaient que les humains coopéraient afin de chasser plus efficacement. Mais des études récentes sur les cultures tribales suggèrent que les avantages de la chasse pourraient être exagérés – en fait, les grands-parents qui déterraient les racines et les tubercules fournissaient potentiellement beaucoup plus de calories que ces chasseurs. En fait, la « sélection coopérative » (comme on l’appelle dans le jargon desséché des universités) pourrait exiger une coordination et une coopération encore plus sophistiquées que la chasse, et ses avantages pour l’évolution sont encore plus évidents. Dans les cultures de chasseurs, les « alloparents » échangent souvent leurs tâches de baby-sitting et même d’allaitement. (L’expérience du confinement a rappelé une fois de plus que la coordination de la nourriture est un jeu d’enfant par rapport à la coordination de la garde des enfants).

La multiplicité des adultes responsables constitue également un défi pour les bébés. Votre mère biologique est peut-être la première à s’occuper de vous, mais comment les pères, les grands-parents et les alloparents peuvent-ils entrer en jeu ? Avant l’age d’un an, les bébés humains sont déjà très sociables. Ils établissent un contact visuel, montrent du doigt pour que les autres prêtent attention à des objets, imitent les actions des autres et s’engagent généralement dans ce que l’on appelle « attention conjointe ». Ce charme des bébés contribue à inciter les adultes à prendre soin d’eux. Mais une fois en place, cela peut permettre d’autres types d’interactions sociales et de coopération. Les compétences sociales qui aident les bébés à être pris en charge présentent des avantages évidents en termes d’évolution, mais elles peuvent également sous-tendre la coopération humaine qui nous caractérise en tant qu’adultes. La même sensibilité sociale qui nous permet d’être en contact avec des adultes responsables potentiels peut, plus tard, nous permettre d’être en contact avec nos patrons ou collègues.

L’apprentissage, l’exploration, la créativité et les compétences sociales des enfants dépendent donc des adultes qui s’occupent d’eux, y compris les grands-parents. Et à l’autre bout de l’histoire, les personnes âgées, en particulier, contribuent-elles à notre intelligence humaine spécifique, au-delà de la simple prise en charge des enfants ?

L’enfance et la vieillesse semblent être des périodes critiques dans le cycle de vie de notre espèce, en ce qui concerne la transmission de la culture humaine – une autre chose qui est particulière, sinon unique, aux êtres humains. Plus que tout autre animal, nous transmettons des informations et des connaissances d’une génération à l’autre. Ce processus a conduit aux énormes changements dans notre mode de vie actuel, par rapport au Pléistocène. Les personnes âgées pourraient avoir une place particulière dans ce processus. Au cours de l’évolution humaine, les grands-mères hautement qualifiées, qui déterraient des racines comestibles, ont aidé à fournir des calories à ces jeunes cerveaux affamés – mais elles ont aussi nourri ces cerveaux avec des informations importantes.

Certaines des preuves les plus frappantes à l’appui de cette idée proviennent des orques. Les orques sont parmi les seuls autres mammifères à avoir des grands-mères ménopausées. Les enfants et les petits-enfants des orques restent proches des femelles âgées, même après qu’ils aient atteint la maturité. Mais ils font également partie des rares espèces qui ont des traditions culturelles claires, transmises de grand-mère à petit-enfant. Comme pour les grands-mères humaines, ces traditions concernent la nourriture – bien que les orques transmettent leurs préférences pour les crevettes ou les phoques, plutôt que pour les gâteaux ou les spaghettis. En particulier, les différents groupes d’orques mangent différentes sortes de nourriture, certains préfèrant le krill et d’autres le poisson. Des travaux récents montrent que ces traditions alimentaires semblent avoir été transmises par les anciens. En fait, ce sont les grands-mères qui mènent le groupe lorsqu’elles chassent pour trouver de la nourriture, et les jeunes orques se portent beaucoup mieux lorsqu’ils ont une grand-mère vivante, surtout lorsque la nourriture est rare. Comme les grands-mères humaines, les orques aident les jeunes sans défense à survivre.

Les anciens et la transmission du savoir

L’anthropologue Michael Gurven, de l’université de Californie à Santa Barbara, et ses collègues ont également fait valoir que les anciens jouent un rôle pédagogique particulier dans le contexte de l’évolution humaine. Ils ont combiné la modélisation mathématique et l’observation interculturelle pour établir des liens entre le cycle de vie, la culture et l’enseignement. Pour que les humains s’épanouissent, ils doivent maîtriser des compétences complexes, comme la recherche de nourriture, la chasse, la cuisine, l’éducation des enfants et la fabrication d’outils. Nombre de ces compétences nécessitent des années de pratique ; généralement, les chasseurs n’atteignent leur sommet qu’à la trentaine, au moins. Pour apprendre une compétence complexe, il faut également des enseignants patients, qui peuvent transmettre la sagesse et les techniques qu’ils maîtrisent.

D’une certaine manière, nous sommes à notre niveau le plus humain avant la puberté et après la ménopause.

Mais il y a un hic, illustré de façon frappante dans le monde du travail à domicile. Il est difficile de simultanément apprendre à quelqu’un d’autre à faire quelque chose, et de le faire efficacement soi-même. Gurven et ses collègues ont découvert que, mathématiquement, la meilleure stratégie d’évolution était de faire en sorte que les anciens enseignent aux jeunes. Laissez les meilleurs élèves se concentrer sur l’accomplissement de leurs tâches, et mettez les plus jeunes en contact avec des enseignants plus âgés, plus compétents, mais moins productifs. Ils ont analysé plus de 20 000 observations provenant de plus de 40 endroits différents dans le monde, et ont constaté que c’était le modèle précis dans de nombreuses cultures de chasseurs-cueilleurs différentes. Les grands-parents, dans la cinquantaine ou la soixantaine, n’étaient pas des chasseurs aussi forts ou efficaces que les trentenaires, mais ils étaient plus susceptibles d’être des enseignants.

De ce point de vue également, les « bugs » peuvent être des qualités. Tout comme l’impulsivité, la curiosité et le bruit des enfants peuvent contribuer à leurs explorations et compenser leurs autres incapacités, l’expertise, la patience et les capacités de narration des humains plus âgés peuvent compenser leur perte de vitesse et de force. Plusieurs études suggèrent que nous sommes plus heureux, ou du moins plus satisfaits, dans la cinquantaine, et que cela reste ainsi tant que nous restons en bonne santé. La perte du dynamisme parfois anxiogène de nos années de jeunesse pourrait contribuer à ce bonheur, et nous rendre plus aptes à jouer le rôle de responsables et d’enseignants, de gardiens de la tradition et de porteurs de sagesse.

Il semble que tous ces développements de l’histoire de la vie aient interagi pour créer la cascade évolutionnaire qui a conduit à l’émergence remarquable de l’Homo sapiens. Une enfance plus longue, plus intelligente et plus sociale, ainsi qu’une vieillesse prolongée, permettent de développer des adultes plus compétents. En retour, ces adultes peuvent être plus productifs et s’offrir plus de coopération, ce qui permet une enfance encore plus longue, plus intelligente et plus sociale à la génération suivante.

Ainsi, l’enfance et la vieillesse – ces périodes vulnérables et improductives de notre vie – s’avèrent, biologiquement, la clé de nombre de nos capacités les plus précieuses et les plus profondément humaines. Elles nourrissent et facilitent notre exploration et notre créativité, la coopération, la coordination et la culture, l’apprentissage et l’enseignement. D’une certaine manière, nous sommes à notre niveau le plus humain avant la puberté et après la ménopause. À cette époque de notre vie, nous avons le luxe de nous concentrer sur l’apprentissage et l’enseignement, au lieu de nous contenter des quatre fondamentaux (se nourrir, se battre, fuir et se reproduire) qui occupent la plupart des autres primates adultes (et qui sont, à juste titre, si importants pour les humains au milieu de leur vie).

Prendre soin de ces humains vulnérables au début et à la fin de la vie nous permet à tous de nous épanouir. La crise du COVID-19 nous a fait prendre conscience de l’importance et de la difficulté de ces prises en charge. Mais elle devrait aussi nous faire prendre conscience du fait que nous ne prenions pas très bien soin des jeunes et des personnes âgées, même avant le virus – et même (ou surtout) dans les pays les plus riches de la planète. Les travailleurs qui s’occupent des enfants et des personnes âgées sont mal payés et ont un statut inférieur, même si nous commençons à voir à quel point ils sont essentiels, comme auraient pu nous le dire les biologistes de l’évolution. Les prises en charge sont économiquement invisibles, et dans la plupart des sociétés développées, les centres pour enfants et les maisons de retraite sont un patchwork sous-financé. Pire encore, nous isolons les enfants et les personnes âgées les uns des autres, et du reste d’entre nous. Peut-être que, dans l’après-virus, nous pourrons commencer à apprécier les jeunes, brillants et fragiles apprenants humains, ainsi que leurs enseignants humains âgés, avec leur sagesse et leur vulnérabilité – et à rapprocher véritablement les petits-enfants et les grands-parents.

Alison Gopnik est professeur de psychologie et professeur affilié de philosophie à l’université de Californie, à Berkeley. Elle écrit la chronique scientifique « Mind and Matter » pour le Wall Street Journal et a publié trois livres, The Scientist in the Crib (1999), The Philosophical Baby (2009) et The Gardener and the Carpenter (2016).

Traduction et note d’introduction Corinne Autey-Roussel pour Entelekheia. Intertitres ajoutés par la traduction.

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