Barack Obama & la mort de l’idéalisme

Obama était-il autre chose qu’un deuxième George W. Bush affublé d’un Prix Nobel hâtivement décerné sur sa seule bonne mine ? Après ses mandats ponctués par des guerres d’agression catastrophiques menées au nom des « valeurs de l’Amérique » (lesquelles ?) et ses multiples trahisons de ses discours sur ses « idéaux » déclamés sur le ton de la plus parfaite piété, a-t-il définitivement ôté toute crédibilité au Parti démocrate ? Plus largement, le cynisme mielleux d’Obama a-t-il déteint sur nos politiciens hexagonaux et/ou européens avec des résultats similaires, à savoir un discrédit phénoménal dans l’opinion publique ?


Par James Bovard
Paru sur The American Conservative et Consortium News sous le titre Barack Obama & the Death of Idealism


Les mensonges et le bellicisme de l’ancien président ont tué « l’espoir et le changement » qu’il avait promis pendant la campagne.

Les Américains sont écœurés par un « idéalisme qui est oblique, confus, malhonnête et féroce », comme l’écrivait H.L. Mencken il y a cent ans. Bien que Mencken ait condamné le président Woodrow Wilson, le même verdict pourrait caractériser le legs de l’ancien président Barack Obama.

Obama, qui est en ce moment en tournée de promotion pour son livre, appelle à un gouvernement honnête, à la vertu civique et autres platitudes du même tonneau. Car Obama a fait plus pour discréditer l’idéalisme que tout président depuis Wilson.

Il y a une douzaine d’années, les Américains étaient fascinés par le président nouvellement élu venu de l’Illinois. Après les mensonges et la démagogie de l’époque de George W. Bush, la première campagne présidentielle d’Obama, avec sa devise « Yes, We Can », a convaincu les Américains qu’il pouvait personnellement restaurer la grandeur morale du gouvernement. Son idéalisme était incarné par la célèbre affiche de campagne « Hope » (« Espoir »), qui déifiait pratiquement le candidat.

Peu avant sa première investiture, Obama a annoncé : « Ce qu’il faut, c’est la même persévérance et le même idéalisme que ceux dont nos fondateurs ont fait preuve ». Après le discours d’investiture d’Obama, les médias se sont réjouis, comme si une nouvelle ère d’idéalisme politique était arrivée.

Presque tout le monde s’est joint à la course pour canoniser le nouveau président. Moins de 12 jours après son entrée en fonction, Obama a été nominé pour le prix Nobel de la paix, qui lui a été décerné plus tard dans l’année. Le Premier ministre indien Manmohan Singh a déclaré, lors d’un dîner d’État à la Maison Blanche : « Nous applaudissons chaleureusement la reconnaissance par le Comité Nobel de la guérison que vous avez apportée et de la puissance de votre idéalisme et de votre vision ». Peu après avoir reçu le prix de la paix, Obama a annoncé qu’il triplerait le nombre de troupes américaines en Afghanistan. Le Nobel de la paix a contribué à le mettre à l’abri des critiques, alors qu’il a procédé au bombardement de sept nations durant sa présidence.

L’idéalisme de type Obama est rapidement devenu un voile pudique jeté sur des atrocités fédérales. Le 23 avril 2009, jour de commémoration de l’Holocauste, Obama a appelé à « combattre le silence, qui est le plus grand co-conspirateur du mal ». Ironiquement, le même jour, Obama a décidé de s’opposer à la création d’une commission d’enquête qui se proposait d’examiner et de dénoncer les crimes de l’administration Bush.

Après avoir visité le siège de la CIA et félicité son auditoire pour avoir contribué à « défendre nos valeurs et nos idéaux », Obama a choisi de ne pas poursuivre les responsables de la CIA qui avaient créé un régime secret mondial de torture parce qu’ « il est important de regarder vers l’avant et non vers l’arrière ».

Au cours des cinq années suivantes, les responsables de l’administration Obama ont vigoureusement combattu une enquête du Sénat sur la torture sous Bush, et Obama a personnellement défendu la CIA après qu’elle ait été prise en train d’espionner illégalement le Sénat pour contrecarrer l’enquête.

L’administration Obama a également torpillé tous les procès intentés par des victimes de torture devant des tribunaux américains.

En 2011, Obama a drapé sa décision de bombarder la Libye dans des invocations de « valeurs démocratiques » et d’ « idéaux » qui, selon lui, étaient « la véritable mesure du leadership américain ». Mais les groupes terroristes qui combattaient le dictateur Mouammar Kadhafi massacraient déjà des civils. Obama était tellement convaincu de la justesse des actions contre Kadhafi que les individus qu’il avait nommés avaient déclaré que les lois fédérales (telles que la loi sur les Pouvoirs de guerre) ne pouvaient pas s’opposer à sa mission salvatrice. Dans le chaos qui a ensuite englouti la Libye, l’ambassadeur Christopher Stevens et trois autres Américains avaient été tués lors d’une attaque contre le consulat américain à Benghazi. Lorsque leurs cadavres sont revenus aux États-Unis, Obama a salué les victimes pour leur « courage, l’espoir et, oui, l’idéalisme, cette croyance américaine fondamentale selon laquelle nous pouvons laisser ce monde un peu meilleur qu’avant ». Les mots doucereux d’Obama n’ont pas réussi à empêcher la prolifération de marchés d’esclaves où des migrants noirs étaient ouvertement vendus en Libye.

Dans son premier discours inaugural, Obama a déclaré, « les idéaux de l’Amérique éclairent encore le monde et nous ne les abandonnerons pas par opportunisme ». Mais l’un des legs les plus choquants d’Obama a été son affirmation d’une prérogative permettant de tuer des citoyens américains étiquetés suspects de terrorisme sans procès, sans préavis et sans que les individus ciblés puissent s’y opposer légalement. Les avocats d’Obama ont même refusé de divulguer les critères utilisés pour désigner des Américains comme personnes à abattre. Les attaques de drones ont décuplé sous Obama, et il choisissait personnellement qui serait tué lors de réunions hebdomadaires dénommées « Terror Tuesday » de la Maison Blanche, qui présentaient des PowerPoint de cibles potentielles.

Un idéalisme dégradé

D’année en année, les mensonges et les abus de pouvoir d’Obama ont dégradé l’idéalisme qui l’avait aidé à s’emparer de la présidence. En tant que candidat à la présidence, il avait promis « la fin des écoutes téléphoniques illégales » ; en tant que président, il a largement étendu les saisies illégales de la NSA des e-mails et autres documents privés des Américains.

Il avait promis la transparence, mais a ensuite vidé de sa substance la Loi sur la liberté de l’information, et poursuivi deux fois plus d’Américains pour violation de la Loi sur l’espionnage que tous les présidents réunis depuis Woodrow Wilson.

Il dénonçait l’ « extrémisme » de façon répétée, au moment même où son administration s’associait à l’Arabie Saoudite pour envoyer des armes à des groupes terroristes qui massacraient des civils syriens, dans une tentative ratée de renverser le régime de Bachar Assad.

Obama a contribué à établir une Démocratie de l’impunité dans laquelle les dirigeants ne paient pas le prix de leurs méfaits. Comme l’a noté le New York Times après l’élection de 2016, l’administration Obama s’est battue devant les tribunaux pour préserver la légalité des pratiques de la défunte administration Bush, telles que la torture et la détention d’Américains arrêtés sur le territoire en tant que « combattants ennemis ».

En août dernier, dans son discours à la Convention nationale démocrate, Obama a déclaré : « Écoutez, je comprends pourquoi de nombreux Américains sont contre le gouvernement ». Mais il n’a jamais reconnu son rôle personnel dans l’amertume des millions d’Américains qui avaient cru à son imitation de « Monsieur Smith au Sénat » [1] en 2008. Plutôt que de restaurer la confiance dans le gouvernement, la présidence d’Obama a simplement confirmé les pires soupçons de millions d’Américains à l’égard de leurs représentants officiels.

Dans les dernières années de sa présidence, Obama était bien plus enclin à condamner le cynisme qu’à claironner son idéalisme. À la fin de la présidence d’Obama, l’idéalisme était un accidenté de l’autoroute politique. En 2016, le serment de Donald Trump de « drainer le marécage » était la fausse promesse politicienne ultime – du moins, au regard des normes de l’establishment de Washington. Impossible d’aller plus loin dans la surenchère. Résultat, la course à la présidence de 2020 entre Trump et Joe Biden a été aussi exaltante qu’une publicité pour une pommade contre les hémorroïdes.

Le dernier recours des canailles

Mais c’est une évolution positive pour tous ceux qui attachent de l’importance à la franchise dans la vie publique. L’idéalisme a dépassé le patriotisme en tant que dernier recours des canailles. Les appels idéalistes ont été instrumentalisés par les présidents John F. Kennedy, Lyndon Johnson et Richard Nixon pour justifier la guerre du Vietnam, par le président Bill Clinton pour sanctifier le bombardement de la Serbie et par le président George W. Bush pour donner de la dignité à la dévastation de l’Irak.

Les grands médias sont presque toujours prêts à aider les présidents à justifier les carnages à l’étranger par de pompeux baratins. Le chroniqueur du Washington Post David Ignatius avait déclaré, à la fin 2003, que la guerre de Bush contre l’Irak était « peut-être la guerre la plus idéaliste des temps modernes ».

L’idéalisme encourage les citoyens à considérer la politique comme un culte salvifique, en faisant passer les politiciens du statut de VRP à celui de sauveurs : à les en croire, la question n’est pas de savoir ce que le gouvernement a fait de mal dans le passé, mais comment faire mieux à l’avenir. Les pieuses balivernes des politiciens sont censées réduire radicalement le risque de perfidies ultérieures.

Et ce pourrait être l’angle que les médias utilisent pour couronner Joe Biden en tant qu’idéaliste, perpétuant ainsi le bouclier qu’ils lui ont apporté pendant la campagne présidentielle.

Les premiers Américains idéalisaient la Constitution, mais une grande partie de la carrière de Joe Biden a été consacrée à l’anéantissement des droits constitutionnels et juridiques des Américains.

Biden a été l’architecte de programmes fédéraux de confiscation de biens qui ont injustement pillé des milliards de dollars à des Américains innocents. En tant que président de la commission judiciaire du Sénat, Biden a co-rédigé le projet de loi sur les crimes de 1994 qui, selon le New York Times, a contribué à « l’explosion de la surpopulation carcérale ». En 1994, Biden s’est vanté en ces termes, « chaque projet de loi sur les crimes majeurs qui est sorti de ce Congrès depuis 1976… a eu la signature du sénateur démocrate de l’État du Delaware : Joe Biden. »

Mais Biden peut probablement effacer son bilan sordide s’il se fait le champion du type d’idéalisme préféré de Washington – celui qui exalte l’action gouvernementale comme la plus haute expression de ce que nous avons de meilleur en nous. Après les interminables dénonciations de l’État profond par Trump, l’establishment politique s’efforce de remettre le gouvernement fédéral et Washington sur un piédestal.

Comme l’a récemment proclamé un titre du Washington Post, « L’aristocratie de Washington espère qu’une présidence Biden rendra leur grandeur aux bavardages oiseux ». (Le Post a rapidement changé son titre par « L’establishment de Washington » mais le mot « aristocratie » est restée dans le corps de l’article). Cette même « aristocratie » espère que l’idéalisme fournira les mots magiques aptes à garantir que la piétaille s’en remette à nouveau à ses supérieurs.

« L’idéalisme sauvera le monde », proclamait le président Woodrow Wilson au sortir de la Première Guerre mondiale, qui avait laissé une grande partie de l’Europe en ruines et ouvert la voie à la prise de contrôle nazie. De nos jours, l’idéalisme est souvent une attitude positive plaquée sur une servitude croissante. Obama n’est que le dernier président à s’être appuyé sur la rhétorique de la sainteté low cost pour brouiller la réalité politique. Les Américains ne peuvent plus se permettre de vénérer d’autres Idéalistes-en-chef avides de s’emparer de nouveaux pouvoirs ou de déclencher de nouvelles guerres.

James Bovard est l’auteur de Lost Rights, Attention Deficit Democracy, and Public Policy Hooligan. Il est également chroniqueur pour USA Today. 

Traduction et note d’introduction Corinne Autey-Roussel pour Entelekheia
Photo Kalhh / Pixabay

Note de la traduction :

[1] Pour nos lecteurs les plus jeunes, le film de Frank Capra « Monsieur Smith au Sénat » (1939) présente un chef scout, Jefferson Smith, qui, comme l’indique le titre, accède au Sénat des USA. Au grand dam de l’establishment véreux de Washington, il s’y avérera un trublion mené par une éthique inflexible. Le film, un immense succès devenu un classique, a raflé plusieurs Oscars et probablement inspiré bon nombre de lanceurs d’alerte actuels. Au passage, on pourra noter que le succès du film prouve que l’intégrité, malgré le discrédit dont elle est l’objet en cette époque d’égoïsme et de cynisme triomphant, fait consensus dans l’opinion publique. La très vaste majorité la plébiscite !

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