Théorie des jeux : pourquoi il est dans notre intérêt de ne pas en respecter les règles

Inventée au début du XXe siècle et ensuite développée par des universités et des think tanks américains, dont la célèbre Rand Corporation, la théorie des jeux a séduit l’Occident parce qu’elle semblait confirmer la vision libérale issue des Lumières, selon laquelle l’humain est motivé par son seul intérêt individuel. Problème : tant qu’elle reste confinée à des schémas théoriques, la théorie des jeux peut sembler inattaquable ; en revanche, quand elle est testée sur le terrain, avec des vrais êtres humains, ses résultats sont décevants. Conclusion : les humains sont infiniment plus que de simples égoïstes motivés par leur seul intérêt. Toute la vision libérale, ce paradigme de boutiquier qui réduit l’ensemble des relations des humains au cadre étroit de leurs seules transactions commerciales (où, effectivement, l’intérêt de chaque partie prime), est donc à revoir et à corriger.


Par Cynthia Chung
Paru sur Strategic Culture Foundation sous le titre The Curse of Game Theory: Why It’s in Your Self-Interest to Break the Rules of the Game


La théorie des jeux, la théorie mathématique des jeux de stratégie, a été développée par John von Neumann en plusieurs étapes successives, en 1928 et 1940-41, selon son livre « Theory of Games and Economic Behaviour » (Théorie des jeux et comportements économiques) co-écrit avec Oskar Morgenstern.

L’essentiel de la théorie est que tout comportement d’un individu est toujours motivé par la recherche d’un résultat optimal déterminé par son intérêt individuel. On suppose que les joueurs de ces jeux sont rationnels, ce qui signifie qu’ils « s’efforceront de maximiser leurs gains ». En d’autres termes, on suppose qu’ils sont uniquement motivés par des intérêts égoïstes.

Au fil des ans, d’autres contributeurs tels que John Nash (équilibre de Nash) et John Maynard Smith (stratégie évolutivement stable) ont enrichi la théorie, et nous en sommes maintenant à un point où elle est considérée par nombre de gens comme un outil essentiel pour modéliser des comportements économiques, politiques, sociologiques ou militaires, et qu’elle est enseignée dans de nombreuses universités de premier plan comme un fait gravé dans le marbre.

Mais si nous avions fait une terrible erreur ?

Après tout, les théoriciens des jeux eux-mêmes reconnaissent que le fonctionnement de leur modèle repose sur l’hypothèse selon laquelle nous sommes régis par un comportement égoïste rationnel, et qu’ils se sentent en accord avec cette hypothèse, puisque la réalité la confirme apparemment. Mais qu’en est-il si ce jeu n’offrait pas une représentation véridique des humains? Et si ce jeu avait été utilisé comme outil de conditionnement, prophétie auto-réalisatrice, et boucle de biais de confirmation ?

Comment pouvons-nous savoir ce qui est vrai ? Comment pouvons-nous savoir quel genre de personne nous sommes vraiment, et non ce que nous avons été conditionnés à croire sur nous-mêmes ?

Théorie des jeux et comportement économique

Avant de pouvoir répondre à cette question, nous devons examiner les simplifications et les hypothèses utilisées par von Neumann lors de la formulation de la philosophie de la théorie des jeux. Cela peut être contre-intuitif pour certains, mais la « philosophie » ou l’ « hypothèse » doit toujours précéder le modèle réel. Les variables que vous choisissez d’utiliser, les variables que vous écartez, la manière dont les variables et leurs relations sont définies ne sont pas déterminées par le modèle, mais par le créateur du modèle. Une fois le modèle créé, il peut, théoriquement, fournir des indications pour affiner l’hypothèse et imiter une version simplifiée de la réalité.

Cependant, nous devons garder à l’esprit qu’un modèle créé sur une fausse hypothèse peut toujours « fonctionner », si ses variables ne contredisent pas trop les opérations des autres variables. Un tel modèle n’est pas « conscient » qu’il n’est pas une représentation de la « réalité », et ne peut pas l’indiquer à son créateur. Ainsi, un modèle peut être une représentation trop simpliste de la réalité. Pire, il peut représenter une réalité complètement artificielle.

Au début de son livre, von Neumann fait des affirmations très problématiques quant à la pertinence de sa théorie, l’une d’entre elles étant la reconnaissance du fait qu’ « il n’existe, à l’heure actuelle, aucun traitement satisfaisant de la question du comportement rationnel. Il peut, par exemple, exister plusieurs façons d’atteindre la position optimale ; elles peuvent dépendre des connaissances et de la compréhension dont dispose l’individu et des possibilités d’action qui lui sont ouvertes, car elles impliquent, comme cela doit être évident, des relations quantitatives ».

Il devient rapidement évident que von Neumann répète des affirmations de cet ordre comme si elles étaient évidentes et n’avaient donc pas besoin d’être examinées. L’hypothèse selon laquelle un comportement égoïste « rationnel » mal défini est quantitatif et rien de plus, ne tient pas compte de changements qualitatifs possibles (le pire cauchemar d’un mathématicien), et prend de grandes libertés en simplifiant à l’excès le comportement humain pour qu’il corresponde aux paramètres limités de son modèle. En d’autres termes, c’est de la triche. Il manipule les définitions et les interactions de ses variables pour les faire correspondre à la réalité artificielle de son modèle.

Laissez-moi vous donner un exemple.

Dans le cinquième postulat d’Euclide, il est considéré comme une « règle » que deux lignes parallèles ne se croisent jamais. Euclide vivait vers le milieu du IVe siècle avant J.-C., bien avant qu’Eratosthène (276-194 avant J.-C.) fasse sa belle découverte selon laquelle la Terre est courbe, et qu’il fasse également une première mesure assez précise de la taille de la Terre.

En d’autres termes, Euclide supposait un espace géométrique plat sur lequel l’univers était censé « tenir ». S’il est vrai que deux lignes parallèles ne se rencontrent jamais sur un plan bidimensionnel, elles peuvent se rencontrer sur un plan tridimensionnel.

Comme on le comprend maintenant, la ligne A et la ligne G peuvent être mesurées à 90 degrés de la ligne de l’équateur et sont donc des lignes parallèles, et pourtant, elles se finissent par se croiser si la surface est courbe [voir image].

Le problème des hypothèses comme celle d’Euclide est qu’elles ne sont vraies que dans une situation artificielle, et qu’elles ne reflètent pas la façon dont les choses vont interagir dans la réalité. De plus, il est impossible de prédire, à partir de la cinquième loi d’Euclide, comment deux lignes parallèles interagissent dans un espace tridimensionnel, et encore moins dans un espace à n dimensions tel que décrit par le physicien Bernard Riemann.

Ironiquement, dans son livre, von Neumann compare son travail de « pionnier » dans le domaine de la théorie des jeux à ce que font les physiciens depuis des siècles, c’est-à-dire des formulations mathématiques qui représentent, bien que simplifiées, les « lois de la nature » sur la matière et l’énergie. Cependant, von Neumann montre une fois de plus qu’il n’a aucune compréhension de ce qui constitue le fondement de ces « lois de la nature ».

Dans ses Hypothèses sous-jacentes aux fondements de la géométrie et dans d’autres travaux, Riemann développe avec rigueur la notion d’un espace-temps physique non-euclidien façonné non pas par les dimensions linéaires d’une « grille x, y, z », mais par des dimensions définies par un ensemble sans cesse croissant de principes physiques tels que le magnétisme, la lumière, la chaleur, la gravité, le son, etc, chaque principe d’organisation étant caractérisé à la fois par sa finitude et son caractère infini, avec des voies quantifiées d’action secondaires qui peuvent en émerger.

Selon la logique d’Euclide, on ne « voit » jamais deux lignes parallèles se croisant et il est donc impossible qu’elles se croisent jamais. Sa « règle » était basée sur des hypothèses sur ce que nous « pensons » observer dans de tels phénomènes, cependant, ce n’est pas nécessairement la réalité, et ne se traduit certainement pas par une « règle » absolue.

En reconnaissant lui-même s’appuyer sur des vérités censément « évidentes » pour simplifier le comportement humain,Von Neumann affirme un résultat, mais il ne prouve en aucun cas que ce résultat soit naturel.

L’exemple de Robinson Crusoë dans la théorie économique du monétarisme

Selon von Neumann, l’exemple de Robinson Crusoë a été utilisé par l’école autrichienne d’économie pour modéliser le comportement d’un individu qui souhaiterait maximiser ses bénéfices dans un environnement (une île déserte dans ce cas) où les ressources disponibles sont fixes et limitées.

Cela pose de nombreux problèmes, mais le plus impardonnable est l’hypothèse de ressources fixes, limitées et immuables à la disposition de l’individu. En d’autres termes, l’école autrichienne d’économie, et von Neumann avec elle, considèrent l’île déserte de Crusoé comme le cadre parfait d’un scénario de jeu à ressources limitées et à somme nulle.

Ironiquement, cette affirmation passe totalement à côté de ce qui se passe réellement dans l’histoire de Robinson Crusoë de Daniel Defoe, et amène à se demander si ces théoriciens ont jamais lu le livre.

Henry C. Carey, le conseiller économique de Lincoln, disait dans son livre « Unity of Law » (1872) :

« Crusoé ayant fabriqué un arc, avait ainsi acquis une richesse ; cette richesse manifestée dans le pouvoir obtenu à travers certaines propriétés naturelles du bois et de sa musculature, lui permettait de s’assurer un approvisionnement accru en nourriture, avec une moindre dépense énergétique. Ayant fabriqué un canoë, sa richesse s’en fut encore accrue, sa nouvelle machine lui permettant d’obtenir encore plus de nourriture, et de matières premières pour s’habiller, avec un effort personnel encore moindre. En érigeant un mât sur son canoë, il peut aussi profiter du vent, et à chaque pas dans cette direction, il se trouve à avancer, à une vitesse sans cesse accélérée, vers la maîtrise de la nature, et vers une réelle richesse et un vrai pouvoir ».

Cela ressemble-t-il à la description d’un scénario de « ressources limitées » ou d’un « jeu à somme nulle » ? En d’autres termes, où est la limite « fixe » de ces ressources ? Cette limite est constamment repoussée en fonction de ce que l’individu crée.

Par exemple, la ressource bois, selon les capacités de l’individu à innover, peut être utilisée pour se sécher et se chauffer, cuire de la nourriture, fabriquer des armes, construire un abri, fabriquer une embarcation pour aller plus loin qu’à la nage, etc.

L’existence d’un potentiel de créativité réfute donc l’ensemble du système de von Neumann, car ce dernier n’offre aucun moyen de prédire le potentiel, c’est-à-dire les transformations qualitatives possibles, ni la manière dont ce potentiel affectera en retour le comportement de l’individu.

Si vous ne pouvez pas prédire les changements qualitatifs futurs, alors même que tels changements interviennent sans cesse, par exemple avec la découverte de l’électricité ou la création par l’homme du plutonium et autres éléments transuraniens, ou encore le potentiel de la très réalisable torche à plasma, qui peut transformer les décharges en mines de ressources, comment pouvez-vous considérer une limite fixe ou un jeu à somme nulle comme une vérité « évidente », alors que vous ne pouvez même pas prévoir où est cette limite?

En violet, éléments synthétiques. En mauve, éléments radioactifs rares, souvent produits artificiellement.

Le paradoxe supposé du « plus grand bien pour le plus grand nombre »

Dans son livre,  von Neumann parle du « plus grand bien pour le plus grand nombre » comme d’une contradiction, car selon lui, dans une économie sociale, toutes les maxima sont souhaitées en même temps par les différents acteurs.

En d’autres termes, il n’y a pas de concept selon lequel il soit possible de coopérer et de partager le résultat optimum de ce travail collectif, parce que tout ce que vous partageriez proviendrait de « votre » part, ce qui veut dire que vous y gagneriez moins. Il s’agit là d’une compréhension très élémentaire de l’économie, qui ne tient pas compte de la manière dont la coopération et le potentiel créatif peuvent contribuer à transformer les « biens ».

Prenons un exemple. Un pays A est militairement plus fort qu’un pays B, qui est riche en matières premières. Le pays A est également plus fort politiquement que le pays B, ce qui signifie que personne n’interviendra contre le pays A s’il choisit d’envahir le pays B. Quel plan d’action rapportera le plus au pays A ?

Il y a une réponse évidente à cette question ; cependant, contrairement à ce que l’on pense généralement, elle ne donnera pas le meilleur résultat. Le meilleur résultat viendra d’une coopération.

Il est dans l’intérêt du pays A et du pays B de partager leurs connaissances, même si le pays A possède beaucoup plus de connaissances, de sorte que le pays B développe sa capacité à raffiner ses ressources brutes. Ce faisant, le pays B rapportera à long terme un plus grand rendement commercial au pays A, et le pays A n’aura pas à s’inquiéter de futures représailles possibles de la part du pays B. Par le développement d’une économie plus avancée, la richesse sera accrue pour les deux pays. La coopération offre un bien meilleur rendement.

C’est exactement le modèle de la Chine dans sa philosophie de la « coopération gagnant-gagnant », et il s’est avéré des plus efficaces, malgré toutes les tentatives de le vilipender. Plutôt que de se battre pour des ressources, ce modèle met l’accent sur une coopération en matière de technologie, d’augmentation du rendement des ressources, et sur le partage d’une plus grande richesse que celle qui existait à l’origine.

John von Neumann pose, dans son livre, que plus le nombre d’acteurs dans un modèle est élevé, plus il est facile d’en prévoir le résultat, puisque l’utilisation de statistiques et de calculs de probabilité sont de bons indicateurs des comportements et des performances.

Il poursuit en prenant l’exemple de notre système solaire, avec ses neuf corps principaux, comme étant beaucoup plus difficile à modéliser que 10^25 particules de gaz en mouvement libre, simplement en raison du nombre d’objets auxquels vous avez affaire.

C’est une affirmation remarquablement absurde : donc, selon von Neumann, si le système solaire comptait plus de corps en orbite, il serait donc plus facile à modéliser à travers des calculs de probabilités.

Chaque planète de notre système solaire a une taille et un poids différents, avec un nombre de lunes différent. Chaque planète tourne autour du soleil selon des orbites elliptiques imparfaites, qui changent lentement au fil du temps. Les planètes courent au long de ces orbites de manière non uniforme, ce qui est observable par les mouvements planétaires rétrogrades. Le fait est que notre système solaire n’est pas un système fermé, uniforme et cohérent dans ses actions, il connaît des changements cycliques, mais aussi des changements non cycliques. C’est dû au fait que notre système solaire tourne autour du centre de la Voie lactée, qui se déplace elle-même au sein d’un grand amas de galaxies.

Par conséquent, vous ne pouvez utiliser aucun calcul de probabilités, car le système est dans un état de changement non linéaire perpétuel. Plus vous ajoutez de corps à un système de ce type, plus il devient complexe.

Autre exemple, il n’existe pas de formule simple pour identifier tous les nombres premiers, bien qu’il y ait un nombre infini de nombres premiers. Les nombres premiers suivent un processus de changement non linéaire.

Cette simplification excessive de la nature démontre l’impudence des hypothèses telles que la théorie des jeux. Vous n’êtes rien d’autre qu’un avatar virtuel dans leur monde synthétique, avec des limites programmées à ce que vous pouvez faire, ou non, dans le jeu qu’ils ont créé pour vous.

La théorie des jeux ne représente pas les motivations de la nature humaine. Elle en impose car, comme elle le reconnaît elle-même, il est plus facile de prévoir et de contrôler des comportements égoïstes choisis d’avance par les concepteurs des jeux, et qui sont en outre encouragés et récompensés.

C’est un système d’esclavage qui encourage les esclaves à se battre entre eux pour des miettes, et à ne jamais remettre en question la main qui les leur jette, à savoir le système qui crée une austérité fabriquée de toutes pièces, et qui favorise des antagonismes à travers des facteurs de stress artificiels.

On nous apprend à ne jamais remettre en question les règles du scénario de la théorie des jeux, mais à réagir à ce scénario artificiel qui a défini un ensemble limité d’options.

Le meilleur indicateur en est peut-être, ironiquement, John Nash. Nash a reçu le prix Nobel d’économie en 1994 pour ses travaux « marquants » sur la théorie des jeux, qui ont débuté dans les années 50. Bien que l’on ne sache pas clairement si John Nash souffrait déjà de schizophrénie paranoïde lorsqu’il a développé son « équilibre de Nash », à partir de 1959, Nash a fait des allers-retours dans des hôpitaux psychiatriques pendant plus de neuf ans.

En 2007, il a été interviewé alors qu’il travaillait encore à Princeton. Voici ce qu’il dit avoir été son « illumination » (selon ses mots) sur la théorie des jeux, après plus de 50 ans de travail dans ce domaine. N’oubliez pas que sa définition du comportement « rationnel » est celui de la théorie des jeux, à savoir l’intérêt égoïste :

« J’ai moi-même eu quelques problèmes sur le plan psychologique ; j’ai été interné dans des hôpitaux psychiatriques… Je me rends compte que ce que j’ai dit à un moment donné surestimait peut-être la rationalité… Et je ne veux pas surestimer la pensée rationnelle des humains… Les êtres humains sont beaucoup plus compliqués que l’être humain en tant que businessman… Le comportement humain n’est pas entièrement motivé par l’intérêt personnel de chacun… La théorie des jeux fonctionne en termes d’intérêt personnel, mais… certains concepts de la théorie des jeux pourraient être infondés. Elle dépend trop de la rationalité. C’est mon illumination ».

Cynthia Chung est co-présidente de la Rising Tide Foundation, une organisation dédiée au dialogue entre l’Est et l’Ouest à travers des analyses géopolitiques et de la recherche dans le domaine des arts, de la philosophie, des sciences et de l’histoire.

Traduction et note d’introduction Corinne Autey-Roussel pour Entelekheia
Illustration PIRO4D / Pixabay

1 réponse

  1. 20 décembre 2020

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