USA-Chine : celui qui comprend le système de l’autre gagne la guerre économique

L’arrogance et la stupidité sont les plus grands des obstacles à une victoire : quand on refuse même de savoir qui est son adversaire et comment il fonctionne parce qu’on considère tout ce qu’il dit comme de la propagande perfide destinée à masquer de sombres complots, on est en grave danger de le sous-estimer et de lui céder un avantage déterminant.

Les États-Unis, et l’UE dans son sillage, devraient en prendre bonne note, cesser de « sacher » sur la Chine moderne et se pencher illico sur sa culture et son système économique pour espérer avoir une chance de rivaliser avec elle, mais pensez-vous !


Par Bradley Blankenship
Paru sur RT sous le titre This US show reveals how shallow & ill-informed America’s understanding of China is. No wonder we’re losing the economic battle


L‘économie de Pékin devant dépasser celle des États-Unis d’ici 2028, on aurait pu penser que les politiciens, analystes et commentateurs essaieraient au moins de connaître leur « ennemi », au lieu de pleurnicher à propos de théories du complot et de hacking.

Le directeur en charge de la sécurité nationale à l’American Economic Liberties Project, Lucas Kunce, qui travaillait auparavant au Pentagone, a récemment dit, dans le programme populaire « Rising » de The Hill, certaines choses sur les relations commerciales de la Chine avec les États-Unis, et les a décrites comme une prise de contrôle. L’émission « Rising » est très populaire auprès des millenials américains et a souvent présenté des idées intéressantes, mais cette émission a raté le coche sur le sujet de la Chine, comme de bien entendu.

Kunce a déclaré, au cours de l’émission, que selon des témoignages d’hommes d’affaires américains lors de récentes audiences du Congrès, la chaîne d’approvisionnement américaine dépend de la Chine. Il a expliqué que les États-Unis ne peuvent pas fabriquer des choses telles que des robes de bal, des bibles, des systèmes d’armement et même des dollars américains « sans que certains composants ou ressources ne proviennent de la Chine ».

Kunce a ajouté : « La Chine a donc stratégiquement pris le contrôle de l’ensemble de notre chaîne d’approvisionnement. Et cela nous rend vulnérables, et cela nuit aussi aux travailleurs américains, car nous y avons perdu des compétences que nous devrions essayer de récupérer, et que nous y perdons des jobs bien rémunérés ».

Il a fait valoir que, depuis Milton Friedman et l’école d’économie de Chicago, les États-Unis ont commencé à valoriser « l’intérêt individuel par-dessus tout », ce que la Chine a apparemment utilisé pour gagner un effet de levier sur l’Amérique.

« Ils ont compris que toutes les choses que nous construisons et créons dans nos industries sont contrôlées par des individus, et que ces individus sont soumis à l’esclavage du profit », a-t-il déclaré au cours du programme.

Tout d’abord, aucune conspiration de ce type n’a eu lieu. Deuxièmement, il faut peu d’efforts pour comprendre pourquoi les choses se sont passées ainsi.

Un peu de savoir est toujours bénéfique

Quand j’ai regardé cette vidéo, j’ai pensé à un enfant qui voudrait monter sur des montagnes russes, mais qui serait juste un peu trop petit pour y arriver. Tous les participants à l’émission étaient peut-être sur le point de comprendre quelque chose à ce qui est en fait un sujet extraordinairement intéressant, mais il leur manquait quelque chose d’essentiel : la compréhension de la position du Parti communiste chinois (PCC).

Rappelons à tous que la Chine suit effectivement la voie du socialisme et que le PCC est effectivement un parti fondé sur le marxisme, et plus précisément sur le marxisme-léninisme. Si nous nous permettons d’explorer ce que cela signifie de manière impartiale, nous remarquons plusieurs choses – par exemple le fait que la Chine n’a pas inventé le marxisme (ou le marxisme-léninisme), mais qu’elle a contribué à son développement.

Un des principes fondamentaux du socialisme avec des caractéristiques chinoises est le socialisme scientifique (par opposition à l’utopisme), qui est fondé sur la théorie marxiste de l’histoire – le matérialisme historique, contraire de l’idéalisme. La théorie peut être formulée très simplement : la société, comme tout ce qui existe dans le monde, change au fil du temps.

Selon cette méthode d’analyse, elle évolue en fonction du mode de production (féodalisme, capitalisme, socialisme, etc) qui, bien que cela soit souvent plus nuancé dans les faits, est généralement défini par deux choses : les forces productives et les relations sociales et techniques relatives à la production. Et elle évolue à travers des changements quantitatifs imperceptibles qui conduisent à des changements qualitatifs, ce qui signifie qu’une série d’événements ou de changements politiques apparemment isolés finissent par entraîner un changement fondamental des relations sociales.

La Chine moderne est parvenue très tôt à transformer les relations sociales et techniques de ses forces productives en faisant passer la classe ouvrière avant la classe dirigeante de l’époque, en termes de pouvoir politique (bien sûr, cette histoire est compliquée), mais elle a vite réalisé qu’elle ne parvenait pas à faire suffisamment progresser ses forces productives – que ce soit sur le plan des moyens de production (machines, technologie, infrastructures) ou sur celui du travail humain (par exemple la main-d’œuvre qualifiée et son utilisation efficace).

Tout comme le monde capitaliste cherchait à l’époque de Friedman à créer de nouveaux moyens de croissance économique à l’intérieur d’une économie stagnante, les socialistes essayaient, eux aussi, de développer leurs forces productives stagnantes. La Chine, contrairement à l’Union Soviétique, a compris que la réforme et l’ouverture à l’Occident allaient conduire à des innovations technologiques et au développement de ses forces productives.

Si cette démarche a eu exactement l’effet souhaité pour la Chine, elle a eu l’exact opposé de celui souhaité par les États-Unis, qui voulaient créer une contre-révolution au sein de la Chine – une contre-révolution que Kunce appelle « changement ».

Ainsi, il y a eu une série de changements quantitatifs, qui sont passés presque inaperçus jusqu’à ce qu’un changement qualitatif ait eu lieu très récemment : le déplacement massif de la dynamique de puissance – révélé par l’échec des États-Unis face au Covid-19 – en faveur de la Chine, qui, au passage, a bien mieux géré la situation.

Kunce, dans un article de l’American Prospect qui l’a fait inviter dans l’émission « Rising », a critiqué une déclaration de Geng Shuang, porte-parole du ministère chinois des affaires étrangères, selon qui « Les chaînes industrielles et d’approvisionnement mondiales sont le résultat de forces du marché et de décisions d’entreprises. Il est irréaliste et déraisonnable d’essayer de les couper ».

Kunce a écrit en réponse : « Le marché est magique. Les chaînes d’approvisionnement sont construites par des billions de décisions économiques individuelles. Elles sont le résultat de forces naturelles. Se mêler d’une si belle chose naturelle est une folie, et ne peut que mener à la destruction, selon l’État qui s’en mêle constamment à son propre avantage ».

Tout d’abord, les forces du marché sont magiques ou naturelles ? C’est soit l’un, soit l’autre. Deuxièmement, Geng ne dit rien de tel ; il se contente d’énoncer un fait clairement défini par les socialistes et même les non-socialistes depuis des siècles.

En bref, l’article et l’intervention de Kunce étaient biaisés, ne regardaient qu’un côté, et son peu de compréhension du socialisme est du niveau d’une recherche sur Google, et encore : une recherche qui ne comprenne pas de citations de responsables importants du PCC, par exemple celles, largement connues et aisément disponibles, de l’ancien dirigeant chinois Deng Xiaoping. Il y en a beaucoup et elles auraient été utiles ici, et bien sûr, toute l’explication de Kunce selon laquelle la situation actuelle résulterait d’une conspiration maléfique est immédiatement réfutée quand on lit ces citations, tout simplement.

Étriqués et impuissants

De plus, les trois thèses de Kunce sur la façon de résoudre ce problème sont hypocrites, anti-intellectuelles et idéalistes, ce qui rend ses propositions politiques concrètes tout aussi ineptes. C’est, ironiquement, la raison pour laquelle ce qu’il appelle le « hack » opéré par la Chine est en cours : le système politique américain et sa pensée politique dominante sur la Chine sont extraordinairement étriqués, impuissants, et incapables de prendre les bons virages aux moments nécessaires. Il ne s’agit pas d’un « hack » du système mondial, mais d’un changement de système mondial en pleine concrétisation.

Lorsque je lis des analyses comme celle de Kunce, cela rend le matérialisme historique encore plus convaincant. Son analyse aurait peut-être fait l’effet d’une bombe il y a des décennies, mais elle est en retard de plusieurs générations sur ce qui est déjà largement compris en Chine : que l’idée de changements minuscules conduisant finalement à des nouveaux équilibres de pouvoir est juste. Elle explique la politique de Washington à l’égard de la Chine au cours de la dernière décennie, et pourquoi la position de Kunce est considérée comme une information importante dans l’un des programmes les plus populaires à destination d’une nouvelle génération d’Américains – à savoir que personne, en Occident, ne s’avise de se renseigner sur la pensée chinoise.

Il est inutile de discuter des changements dans les relations sino-américaines en termes de morale, comme la plupart des personnages populaires aiment le faire aux États-Unis, par exemple en disant que la Chine est une sorte d’agent malfaisant qui chercherait à supplanter les travailleurs américains. Il s’agit d’une simple opinion politique présentée comme une analyse sérieuse – peut-être est-ce efficace pour gagner des élections ou même pour manipuler l’opinion publique, mais certainement pas pour changer le cours de l’histoire.

Je comprends bien la raison de cette situation : en désignant la Chine comme co-conspiratrice de la classe dirigeante américaine défaillante (les entreprises américaines délocalisent, la Chine en profite), on crée ce que j’aime bien appeler une « Chine de Schrödinger » – une Chine à la fois brutalement capitaliste et « communiste autoritaire », selon ce qui convient au commentateur.

Elle est destinée à dénoncer Pékin comme le méchant sur toutes les cases de l’échiquier politique, mais elle n’aborde pas les faits réels, à savoir que le système chinois est en train de gagner et que, par conséquent, son idéologie progresse tranquillement dans le monde. (Ce sera peut-être le sujet d’une nouvelle grande révélation qui éclairera le grand public américain dans quatre ou cinq générations).

Je propose à Kunce, ainsi qu’aux animateurs de « Rising », Krystal Ball et Saagar Enjeti, de lire au moins quelque chose, n’importe quoi, qui soit en rapport avec le pays dont vous allez parler. Il n’y a rien de moralement répréhensible ou de propagandiste à tenter de comprendre d’où vient le PCC. Même (et surtout) si vous voulez voir le parti brûlé jusqu’à ses fondations comme Enjeti, il vous serait utile d’au moins connaître votre ennemi.

Bradley Blankenship est un journaliste, chroniqueur et commentateur politique américain basé à Prague. Il a sa propre rubrique sur CGTN et est reporter indépendant pour des agences de presse internationales, dont l’agence de presse Xinhua. 

Traduction et note d’introduction Corinne Autey-Roussel Pour Entelekheia
Illustration Gerd Altmann / Pixabay

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