Fin du mandat de Trump : une épiphanie américaine

Par Alastair Crooke
Paru sur Strategic Culture Foundation sous le titre America’s Epiphany Moment


La couverture du TINA (il n’y a pas d’alternative) étalée sur la planète se déchire. Le tissu craque aux coutures. Maintenant que les tribunaux américains ont abdiqué leur rôle dans le jugement des procès liés aux élections du 3 novembre, il semble que le président Trump ait fait un dernier effort pour changer le cours des événements avant le 20 janvier (jour de l’entrée en fonction du nouveau président).

Que va-t-il se passer ? Eh bien, l’Amérique républicaine – à tort ou à raison – considère que le 20 janvier pourrait être « la fin de la route » pour elle. Huit républicains sur dix pensent que l’élection a été volée ; que la course cruciale au Sénat de Géorgie sera probablement « volée » elle aussi ; que la destruction des PME par les confinements était une stratégie préméditée pour consolider les oligarques du Big Business ; et qu’en fin de compte, les Américains républicains seront confrontés à une « annihilation » à travers un « totalitarisme mou » orchestré par Big Tech. Telle est leur perspective – leur révélation, leur épiphanie. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle est sombre.

Avec une perspective aussi décourageante pour l’Amérique républicaine, les discussions se sont orientées vers une sécession ou une séparation (mais pas encore un divorce) – les plus optimistes voient un accord ordonné, permettant à l’Amérique républicaine et démocrate de trouver un espace commun de vie politique, en reconnaissant les liens pratiques de la géographie, du commerce, de la monnaie, de la dette, de la diplomatie et de la force militaire. Mais beaucoup s’attendent à une répression vengeresse, pas à de la civilité.

La sécession, en soi, est cependant peu probable – et si elle était tentée, elle se terminerait probablement mal. La séparation, cependant, se produit déjà de facto de façon limitée : Les déménagements (selon les agents immobiliers) sont d’abord motivés par la « tendance politique » du quartier qui est quitté, ainsi que par la « tendance politique » de la destination souhaitée. L’Amérique se sépare en deux « tribus ».

Oui, de nombreux mythes américains (et occidentaux) sur l’identité et la politique américaines se sont effondrés dans la réalité. Beaucoup d’Américains sont encore en état de choc. Ils avaient imaginé que leurs élections étaient en quelque sorte sacro-saintes. Ils avaient imaginé les tribunaux comme des arbitres. Et ils n’avaient jamais imaginé voir un président américain ridiculisé et humilié par les médias grand public. La réalité est arrivée comme une gifle.

Et oui –  le TINA est terminé ; un marché pour des alternatives est maintenant ouvert. Les ondes du choc inattendu de l’épiphanie américaine vont se répercuter sur l’Union européenne, bien que les dirigeants européens regardent actuellement ailleurs et que les médias européens les suivent en ignorant tout, sauf la version de la réalité promue par Big Tech.

Mais bien plus que cela, la déchirure du TINA permet à d’autres États-civilisations de rejeter fermement les critiques ou les politiques instrumentalisées contre leurs systèmes de valeurs. Si l’Amérique républicaine peut rejeter totalement les valeurs « woke », et vice versa, alors pourquoi les autres civilisations ne rejetteraient-elles pas les valeurs occidentales des Lumières ?

C’est déjà le cas : la Hongrie a affronté avec succès l’UE au sujet de ses valeurs particulières (que la progressiste Bruxelles méprise comme illibérales), et la Chine a clairement fait savoir qu’une bonne relation commerciale avec Pékin ne sera possible que lorsque les Européens cesseront de faire la morale aux autres.

La question de savoir si les États-Unis étaient une démocratie, au sens propre du terme, avant Trump a fait l’objet d’un débat conséquent. Une étude de 2014 a conclu que le pouvoir économique est désormais tellement concentré entre les mains d’une minuscule clique de milliardaires-oligarques qu’ils ont amassé un pouvoir politique hors de proportion, ne laissant pratiquement aucun pouvoir à qui que ce soit d’autre. Le rapport a conclu que les États-Unis ressemblent davantage à une oligarchie qu’à une démocratie fonctionnelle. La censure répressive de Big Tech, au cours des derniers mois, a douloureusement fait comprendre à la moitié de l’Amérique que ce pouvoir institutionnalisé est impossible à défier.

Ce débat sur le moment où la démocratie américaine a été perdue, cependant, a été rendu obsolète par les nouvelles réalités de l’ère du Covid : La combinaison de confinements prolongés, de la disparition des petites entreprises et d’un soutien massif de l’État accordé principalement aux élites des entreprises a rendu ces oligarques, ainsi que leurs alliés de Silicon Valley et de Wall Street, encore plus puissants, avec un pouvoir économique et politique littéralement inattaquable.

Ce qui nous amène à l’Union européenne. Perry Anderson, dans un long essai intitulé « Ever Closer Union », détaille la manière dont l’Europe a orienté son parcours vers une oligarchie identique – avec les mêmes pathologies qu’aux États-Unis :

« … Elle [l’UE] n’est pas, de toute évidence, une démocratie parlementaire, car il n’y a pas de division entre un gouvernement et une opposition, de concurrence entre les partis pour l’obtention d’un mandat ou de responsabilité envers les électeurs. Il n’y a pas de séparation entre les pouvoirs exécutif et législatif, à l’instar des États-Unis, ni de lien entre eux, à l’instar des pays britanniques ou continentaux, dans lesquels l’exécutif est investi par une législature élue à qui il doit répondre.

« C’est plutôt l’inverse qui est vrai : un exécutif non élu détient le monopole de l’initiative législative, tandis qu’un pouvoir judiciaire, auto-investi avec une indépendance non soumise à de quelconques audits ou contrôles constitutionnels, émet des décisions qui sont effectivement imposées, qu’elles soient ou non conformes aux traités sur lesquels elles sont nominalement fondées. La règle est que les procédures de l’Union, qu’elles soient présidées par des juges, des banquiers, des bureaucrates, des députés ou des premiers ministres, soient secrètes dans la mesure du possible, et que leurs résultats [représentent censément] l’unanimité ».

Dans un parallèle frappant avec le cours récent des événements judiciaires aux États-Unis, Anderson note que la Cour de justice européenne, la CJUE, est une « cour [dont les juges sont non élus et les délibérations secrètes] dont les procédures ne correspondent pas aux intentions de ses fondateurs, et qui se considère « ni comme gardienne des droits des États signataires, ni comme arbitre neutre entre les États et la Communauté, mais plutôt comme un moteur d’intégration ». (Cela correspond étroitement aux protestations contre l’activisme judiciaire de la Cour suprême des États-Unis au sujet de la Constitution du pays. Elle a, elle aussi, facilité l’intégration et la concentration du pouvoir).

L’affirmation par la CJUE de la suprématie de l’UE sur les lois nationales, sans parler des lois constitutionnelles, n’a aucun fondement dans le traité de Rome, qui ne lui accordait des droits de contrôle juridictionnel que « pour les actes des institutions de l’Union », et non pour ceux des États membres.

Pourtant, en fait, c’est exactement ce que la Cour fait aujourd’hui de façon routinière, en procédant comme si « le cadre du traité, en tant que socle de la constitutionnalité interne de toute l’activité de l’UE, n’ait jamais signifié ce que [le traité de Rome] énonce clairement ».

Une fois de plus – comme aux États-Unis – cet « activisme » judiciaire de la CJUE établit de nouvelles règles, bien au-delà des cadres du « traité », sans mandat, sans légitimité législative, et même sans que les électeurs européens en soient informés.

Le président actuel de la CJUE, le Belge Koen Lenaerts, a exposé noir sur blanc les ambitions intégrationnistes de la Cour. Selon ses propres termes : « Il n’y a tout simplement pas de souveraineté que les États membres puissent invoquer, en tant que telle, contre la Communauté ». La Cour vise « le même résultat pratique que celui qui serait obtenu par une invalidation directe du Droit des États membres ». Il y a parallèle avec la Cour américaine, qui a rejeté toute qualité pour agir dans les litiges entre les cinquante États américains souverains sur des pratiques anticonstitutionnelles [Alors qu’elle est censée garantir le respect de la Constitution, NdT].

Quand les Américains ont été confrontées à « l’activisme de Woodstock » de 1968, qui semblait menacer leurs intérêts économiques, les grandes entreprises américaines ont simplement mis sur pied l’ « industrie » du lobbying qui, aujourd’hui, rédige effectivement presque toute les législations du Congrès.

L’UE a suivi le mouvement dans ce domaine également : « Bruxelles est rapidement devenue un pôle d’attraction pour des juristes d’entreprise et des investisseurs américains à l’affût d’opportunités du marché, et qui apportaient avec eux les attentes et les pratiques de leur puissante fédération ».

Ces derniers ont rapidement noué des relations étroites avec un nombre important de juristes commerciaux belges qui, profitant pleinement d’une CJUE ayant « une politique établie et cohérente de promotion du fédéralisme européen » … et qui a interprété « les interdictions de discrimination à l’égard des sociétés étrangères de manière si large » que « presque toute réglementation nationale [c’est-à-dire d’un État membre] pourrait être considérée comme un obstacle à l’accès au marché de l’UE… ». Ainsi, conclut Anderson, « la CJUE a effectivement privé les États membres du pouvoir de déterminer leur propre frontière entre secteur privé et secteur public, entre le marché et l’État ».

Il y a maintenant environ 30 000 lobbyistes enregistrés à Bruxelles – c’est plus du double de ceux qui infestent Washington, estimés à seulement 12 000. À Bruxelles, 63% sont des lobbyistes d’entreprise et des lobbyistes-conseils, 26% sont issus d’ONG, 7% de think tanks et 5 % de municipalités. « Que l’exécutif européen puisse résister à l’infection de ce marécage est peu plausible », écrit Anderson.

Mais voici le hic : la dissociation délibérée du processus politique et de la société. L’intégration européenne de Christopher Bickerton a pour sous-titre apparemment anodin : « Des États-nations aux États membres ». Tout le monde a une idée de ce qu’est un État-nation, et beaucoup savent que 27 pays (depuis le départ du Royaume-Uni) sont des « États membres ». Mais quelle est la différence conceptuelle entre les deux ?

Ici, la définition de Bickerton est succincte : « Le concept d’État membre exprime un changement fondamental dans la structure politique de l’État : Les liens horizontaux entre les exécutifs nationaux l’emportent désormais sur les liens verticaux entre les divers gouvernements et leurs propres sociétés ». Le lien entre les 27 électorats et le processus politique est ainsi dissous.

À la fin de la Guerre froide en 1990, les dirigeants européens avaient déjà consolidé cette transition vers les États membres lorsqu’une crise est intervenue : l’euro – loin d’apporter une croissance et une nouvelle prospérité – avait plongé l’Italie dans une stagnation et une régression prolongées, ce qui avait entraîné l’ensemble de la zone euro dans une tourmente. La réponse de l’UE n’a pas été de desserrer le corset de la « qualité d’État membre », mais plutôt de le resserrer encore plus. Aujourd’hui, la réponse à la pandémie – qui a précisément mis en évidence le manque de solidarité et de compétence de l’UE – a encore fait revenir le mantra de « l’union toujours plus étroite » et de la « solidarité ».

Cependant, la ceinture sud des États européens continue de payer le prix d’une union monétaire mal conçue, et qui ne peut plus revenir en arrière. En effet, même si l’union monétaire, en l’absence d’une union fiscale ou politique, était une énorme erreur, la dissolution de la zone euro reste une chose qu’aucun euro-politicien ne croit possible. Pourtant, si un deuxième choc (comparable à l’impact de la Grande crise financière de 2008) devait frapper le système – par exemple, si la poursuite des confinements finissait par déclencher une dépression économique – le projet européen devrait être radicalement revu de A à Z, ou abandonné.

L’Europe est donc prise au piège : elle ne peut ni avancer, ni reculer. La décision de l’UE de sauver la monnaie unique plutôt que de la démanteler a créé un régime économiquement répressif et politiquement autoritaire, qui s’est avéré extrêmement contre-productif. En forçant les États membres en difficulté à adopter l’austérité budgétaire, en réduisant les coûts du travail, ainsi qu’en exerçant une pression permanente à la baisse sur les salaires, les transferts sociaux et les transferts publics, la politique officielle était « totalement dépourvue de légitimité démocratique », a estimé Fritz Scharpf.

« En résumé », conclut Anderson, « l’ordre de l’Union est celui d’une oligarchie… Malheureusement, il n’existe pas de démocratie à l’échelle de l’UE, et les réformes adoptées depuis la crise de 2008 – union bancaire, surveillance budgétaire plus stricte – ont rendu l’Union encore plus technocratique, moins responsable et plus éloignée des électeurs européens ».

Mais le « Projet », malgré ses défauts, n’a-t-il pas apporté la paix en Europe ? La vérité, bien sûr, est qu’après 1945, il n’y a plus eu de risque d’une nouvelle flambée d’hostilités entre l’Allemagne et la France, ou tout autre pays d’Europe occidentale, parce que la Guerre froide a fait un protectorat américain de toute la région.

Et, comme c’est le cas avec les États-Unis (clairement, à la vue de tous au lendemain du 3 novembre), le chemin de l’UE vers une « union toujours plus étroite » et vers un régime oligarchique a créé des scissions dans l’ensemble du corps politique européen. Le conflit est économique, culturel et politique. L’Europe a deux économies distinctes et elles divergent rapidement ; elles exercent des emplois différents, dans des secteurs différents, en des lieux différents, pour des salaires différents : l’économie des élites et celle des démunis.

D’une part, Bruxelles adhère fermement à sa vision résolument laïque et « progressiste », tandis que d’autre part, une partie importante des Européens (et de certains États membres) se réclament d’une éthique plus traditionnelle, spirituelle et culturelle. Et, alors que Bruxelles s’engage de plus en plus dans un grand « Reset » mené par Big Tech, ses élites occupent un monde totalement séparé de celui de la plupart des travailleurs européens – deux réalités distinctes et déconnectées l’une de l’autre, en fait. Et la colère des Européens s’accroît face aux confinements et à la destruction des PME (tout comme aux États-Unis, où les gens sont en train de passer de situations financières difficiles à de la faim).

L’Amérique est peut-être sur le point de se découpler, choquée qu’elle est par la révélation brutale de son état de non-démocratie, de la puissance de son oligarchie et de ses institutions (son épiphanie, en d’autres termes). Au fond d’eux-mêmes, les Américains le savaient ; mais soudain, brusquement – comme après le craquement d’un cristal qui se brise – ils en ont pris une conscience lumineuse.

Les élites européennes font semblant de ne rien remarquer, répétant que tout est sur le point de revenir « à la normale » avec l’administration Biden, et que les anciennes relations avec le Parti démocrate vont reprendre. L’Europe n’a jamais eu de relations avec l’Amérique en tant que telle – Bruxelles a toujours été la branche européenne de l’Amérique démocrate, auquel elle est rattachée comme une sœur siamoise – ainsi que le met en lumière l’explication d’Anderson sur l’ « acquisition » par l’UE d’un pouvoir trop fort pour être bravé. Pourtant, à Washington, il n’y a plus de « normale » à laquelle l’UE puisse revenir avec l’administration Harris-Biden.

Le « domino » est tombé : L’Amérique républicaine ; puis, en second, le Brexit. Quelqu’un croit-il que cette épiphanie américaine, cette implosion des illusions américaines laissera l’UE intacte ? Ou que d’autres États ne l’observeront pas aussi, et comprendront que le besoin passé de soumettre leurs propres cultures à la morale de l’UE est révolu ?

Le 10 décembre, Rush Limbaugh, célèbre animateur d’une émission politique conservatrice américaine, a déclaré « Je pense, en fait, que nous tendons vers la sécession. Je vois de plus en plus de gens qui demandent : « Qu’avons-nous de commun avec les gens qui vivent, disons, à New York ?

Combien de temps avant que les Européens ne demandent plus généralement : « Qu’avons-nous de commun avec les technocrates qui opèrent à Bruxelles ?

Alastair Crooke est un ancien diplomate et agent du MI6 britannique. Il a fondé un think tank géopolitique, le Conflicts Forum, basé à Beyrouth.

Traduction Corinne Autey-Roussel pour Entelekheia
Photo Pete Linforth / Pixabay

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