Fausse bonne idée ? Les médias des USA proposent d’attirer des jeunes russes dans le pays, au risque d’un effet boomerang

Plutôt que de réalité, la supériorité intrinsèque des États-Unis est une question de perception de la part de gens qui, soit n’en sont jamais sortis, soit n’y sont jamais allés… Il en va de même, d’ailleurs, de tous les gens qui pensent vivre dans « le plus beau pays du monde », quel qu’il soit : quelques voyages suffisent généralement à revenir de cette idée.

Autant dire que compter sur les charmes supposés de son pays en tant qu’arme de « soft power », outre l’arrogance et la myopie que cela dénote,  peut être un pari perdant.


Par Paul Robinson
Paru sur RT America sous le titre Appeals to bring more young Russians to US as ‘soft power’ tool could backfire, there’s no guarantee they will like what they see


Des militants américains de haut niveau, comme l’ancien ambassadeur à Moscou Michael McFaul, souhaitent que davantage de jeunes Russes puissent goûter à la vie aux États-Unis. L’expérience montre qu’une telle démarche peut ne pas aboutir aux résultats qu’ils souhaitent.

J’ai communiqué un jour avec un jeune journaliste d’un journal russe bien connu qui avait obtenu son diplôme de premier cycle dans une très bonne, et très chère université aux États-Unis.

Il cochait toutes les cases du stéréotype du Russe pro-occidental et anti-Poutine : c’était un jeune membre intelligent des « classes créatives », avec une éducation américaine en prime. J’ai donc été quelque peu choqué lorsqu’il m’a envoyé un e-mail, un jour, où il me disait être parti en Ukraine pour rejoindre la milice rebelle de la République populaire de Donetsk. Il semble donc qu’on ne puisse pas prédire quel effet une éducation étrangère aura sur quelqu’un.

Depuis que Joe Biden a remporté les élections présidentielles aux États-Unis, nous avons vu une vague d’articles formulant des recommandations sur la manière dont la nouvelle administration devrait traiter la Russie. Si les détails varient, l’orientation générale est généralement la même : ils appellent à exercer davantage de pression sur les Russes. Et puis, vers la fin, les auteurs ajoutent des choses sympathiques, en insistant pour que l’Amérique tende la main aux Russes ordinaires en facilitant leur venue et leurs études aux États-Unis.

L’article de l’ancien ambassadeur des États-Unis à Moscou, Michael McFaul, paru dans le magazine Foreign Affairs, est typique de cette approche. Après des pages appelant à une série de mesures sévères contre la Fédération de Russie, McFaul déclare que « l’équipe Biden devrait trouver de nouveaux moyens de développer ces liens [avec les Russes ordinaires], en dépit des objections de Poutine. À long terme, forger et maintenir des liens avec la société russe sapera la propagande anti-américaine, ainsi que les stéréotypes américains sur la Russie ».

A cela, McFaul ajoute que « la nouvelle administration devrait permettre aux Russes d’étudier et de voyager plus facilement aux États-Unis », et exhorte les États européens à faire de même.

On peut comprendre la logique à l’œuvre ici. Les Russes viendront aux États-Unis et seront impressionnés par leur supériorité évidente. Ils rentreront ensuite chez eux et exigeront que leur propre pays soit transformé en copie conforme de l’Amérique.
Mais comme le montre mon journaliste qui soutient les rebelles du Donbass, ce n’est pas si simple. L’histoire en fournit de nombreux exemples.

Au XIXe siècle, les Slaves avaient rompu avec les Occidentaux et exigé que la Russie trouve sa propre voie de développement. Pourtant, c’étaient des gens très occidentalisés, qui avaient souvent reçu une bonne partie de leur éducation en Europe occidentale.

Par exemple, l’un des principaux slavophiles, Alexei Khomiakov, admirait beaucoup les Anglais et avait inventé une machine à vapeur qu’il avait montrée à la Grande Exposition de Londres de 1851. Il avait qualifié l’Occident de « terre des merveilles sacrées ». Mais rien de tout cela ne le rendait moins slavophile.

De même, le collègue de Khomiakov, Ivan Kireevsky, avait étudié à l’université de Berlin, où il assistait aux conférences du célèbre philosophe Friedrich Schelling. Mais cela ne l’avait pas rendu moins slavophile pour autant non plus.

On peut voir des expériences similaires dans la vie d’autres Russes célèbres. Un exemple en est Konstantin Pobedonostsev, enseignent et conseiller des tsars Alexandre III et Nicolas II.

Pobedonostsev est considéré comme un archi-conservateur parmi les archi-conservateurs, l’incarnation même de la réaction impériale tardive. Mais il voyageait régulièrement en Europe, était profondément versé dans la culture européenne et parlait allemand, français, anglais, latin, italien, tchèque et polonais.

Être exposé à l’Occident ne transforme donc pas nécessairement les Russes en libéraux sûrs que ce dont leur pays a besoin est d’aligner ses intérêts sur ceux de ses rivaux occidentaux. Car en fin de compte, ils restent Russes, avec un sens des intérêts nationaux russes et la conviction que ce qui marche à l’Ouest ne marche pas forcément en Russie.

On peut en voir des exemples à notre époque. La directrice de RT, Margarita Simonyan, par exemple, a fait ses études secondaires aux États-Unis. Lors d’une récente intervention dans l’émission télévisée « Evening with Vladimir Solovyov », elle a fait remarquer que selon son expérience, l’Amérique est beaucoup plus un État policier que la Russie. Ce n’est probablement pas le résultat que McFaul avait à l’esprit lorsqu’il a avancé l’idée d’échanges culturels.

Vladimir Solovyov est un autre exemple. Cet animateur de talk-show télévisé a vécu et travaillé aux États-Unis au début des années 1990. Il est ensuite revenu en Russie et est devenu ce qu’il est aujourd’hui : un critique sans complaisance de l’Occident, et des États-Unis en particulier. Là encore, on imagine que ce n’est pas l’effet recherché par McFaul.

Cela ne signifie pas que tous ceux qui voyagent en Amérique finissent de la même façon. Loin de là. Mais de la même manière, chaque Américain qui voyage en Russie ne finit pas non plus par détester l’endroit. Les échanges culturels s’opèrent dans les deux sens. Si l’Amérique ouvre ses portes aux Russes, la Russie ouvrira ses portes aux Américains. Le gouvernement russe a depuis longtemps fait savoir qu’il n’avait absolument aucune objection à l’approfondissement des liens culturels, et que si les États-Unis et d’autres États assouplissent leurs exigences en matière de visa pour les Russes, la Russie leur rendra la pareille. Ainsi, si McFaul obtient ce qu’il veut, nous verrons plus d’Américains en Russie, et il est fort possible que beaucoup d’entre eux finiront par aimer l’endroit et par décider que l’hostilité des États-Unis envers la Russie est injustifiée. Là encore, on peut penser que ce n’est pas tout à fait ce que McFaul espère.

En tout cas, la stratégie de McFaul est fondée sur une mauvaise interprétation de l’expérience soviétique. Les gens qui ont fait tomber l’Union soviétique ne l’ont pas fait parce qu’ils avaient reçu une éducation occidentale. En fait, les Soviétiques ne laissaient pas le plupart de leurs concitoyens sortir du pays. D’une certaine manière, c’est précisément leur méconnaissance de l’Occident qui les a amenés à l’idéaliser à ce point. Une fois qu’ils y ont été plus exposés, ils ont souvent été déçus.

De plus, aujourd’hui, les différences entre la Russie et l’Occident sont bien moindres qu’il y a trente ans. Le type de Russe susceptible d’aller à l’université en Amérique vit probablement déjà un style de vie pas très différent de celui des Américains qu’il rencontrera. L’effet « wow » n’est tout simplement plus aussi important.

Rien de tout cela ne signifie que les échanges culturels ne soient pas une bonne chose. Ils le sont. McFaul a raison de suggérer que les États occidentaux facilitent les voyages et les études des Russes dans leur pays. Cela aura l’avantage supplémentaire de permettre à leurs propres citoyens de voyager et d’étudier plus facilement en Russie. C’est une politique où tout le monde est gagnant. Mais ce serait une erreur de considérer les échanges culturels comme un outil politique. Ce n’est pas ce à quoi ils devraient servir, et il n’est pas du tout évident qu’ils produisent l’effet politique escompté.

Paul Robinson est professeur à l’Université d’Ottawa. Il écrit sur l’histoire russe et soviétique, l’histoire et l’éthique militaire, et tient le blog Irrussianality

Traduction et note d’introduction Corinne Autey-Roussel
Photo Mark Roentahlenberg / Pixabay

Ajouter un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :