A force d’échecs, l’Occident est en train de perdre son pouvoir de séduction

La France, qui se situe dans l’orbite des USA depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, a longtemps été sous leur charme, et l’est encore pour des millions de personnes – voyez par exemple le succès actuel du « globish », autrement dit de l’anglais de cuisine, dans les médias grand public et au sein des « start-up » (sic) françaises – mais l’aura de facilité, d’efficacité et de succès des Américains, qui faisaient la pluie et le beau temps dans tout l’Occident, se ternit à grande vitesse, et la tendance ne fera que s’accélérer au cours des années à venir. A quoi ressembleront les pays d’Europe libérés des sirènes américaines ? Parviendront-ils un jour à s’extraire des repères culturels imposés par la propagande des USA au fil des décennies, et retrouveront-ils une identité plus dynamique, plus apte à leur donner une pertinence internationale ?

Note de la traduction : l’expression « soft power » étant quasiment intraduisible en français (« puissance douce » ? « manière douce » ?), elle a été laissée en anglais et mise entre guillemets.


Par Patrick Armstrong
Paru sur Strategic Culture Foundation sous le titre The West Is Losing Its Soft Power


Le « soft power » est un concept utile dont l’invention est attribuée à Joseph Nye, dans les années 1980. Le « hard power » [puissance dure »] est assez facile à comprendre : il s’agit de l’USS Missouri dans la baie de Tokyo ou du maréchal Joukov à Berlin. Mais le « soft power » est plus subtil : selon les termes de Nye : « de nombreuses valeurs comme la démocratie, les droits de l’homme et les opportunités de réussite sociale pour tous sont profondément séduisantes. » Il existe deux listes de classement de « soft power » par pays couramment utilisées : celui de Portland – Soft Power 30 – et de Brand – Global Soft Power Index. En 2019, les dix premiers pays de la liste de Portland étaient la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, la Suède, les États-Unis, la Suisse, le Canada, le Japon, l’Australie et les Pays-Bas. Ceux de Brand, en 2020, sont les États-Unis, l’Allemagne, le Royaume-Uni, le Japon, la Chine, la France, le Canada, la Suisse, la Suède et la Russie.

Le premier classement est très eurocentré, l’autre comprend la Russie et la Chine. Une autre différence entre les deux est la position des États-Unis, mais cela ne fait pas de différence pour ma démonstration sur le « soft power » au passé, actuellement et à l’avenir.

Une propagande gagnante

La Seconde Guerre mondiale avait apporté dans son sillage le plein épanouissement du « soft power » des États-Unis ; des cultes du cargo en Mélanésie aux cultes du cargo en Europe, les GIs ont apporté du rêve au monde entier. Les États-Unis avaient gagné la guerre comme aucune autre puissance n’avait réussi à faire : ils étaient sortis immensément plus forts et plus riches dans monde où tous leurs rivaux naturels avaient été paupérisés. À Bretton Woods et à San Francisco, ils ont façonné le nouveau monde à un degré qu’aucune autre puissance ne pouvait atteindre. Et, naturellement, ils l’ont façonné à leur propre avantage, convaincus qu’ils en avaient pleinement le droit en tant que vainqueurs et mentors d’un avenir meilleur. Seules l’URSS et sa sphère, en grincheux, signifiaient leur désaccord.

C’était l’époque de gloire du « soft power » américain. Je pense souvent au film Vacances romaines, dans lequel le journaliste américain est civilisé, poli, ne profite pas de la naïveté de la princesse qu’il rencontre, mais apporte à sa vie toute en protocole un moment de bonheur et de liberté. C’est la meilleure propagande.

Pour un ami qui a grandi en Angleterre avant et pendant la Seconde Guerre mondiale, tout ce qui concernait les États-Unis était fascinant. C’était le « soft power » en action : un avenir brillant. Je dirais que le « soft power » américain reposait sur quatre piliers : l’attrait et l’excitation de sa culture populaire, sa réputation d’efficacité, son État de droit et le « rêve américain ». Chaque Américain pouvait espérer que ses enfants soient mieux lotis – mieux lotis à tous égards : en meilleure santé, vivant plus longtemps, mieux éduqués, plus heureux, plus riches – que lui. Il s’agissait en partie d’imagerie et de propagande, mais suffisamment de choses étaient vraies pour que les gens y croient. L’emballage de liberté, de richesse et d’effervescence culturelle rendait l’ensemble presque irrésistible.

Les États-Unis doivent une grande partie de leur prééminence à de la chance pure et simple. Assis sur d’immenses ressources naturelles, éloignés de leurs ennemis, la quasi-totalité de leurs guerres étaient [et sont] des guerres choisies, et généralement des guerres contre des forces très inférieures. Mais, comme l’affirme Stephen Walt, leur longue période de chance est peut-être en train de voir son terme. « Le résultat a été un bref moment unipolaire où les États-Unis n’avaient pas de rivaux sérieux, et où les politiciens et les experts s’étaient faits croire que l’Amérique avait trouvé la formule magique du succès, dans un monde de plus en plus globalisé ». Walt est également découragé par la réputation de compétence des États-Unis qui, selon lui, a été sabotée par le COVID-19. Ce n’est que l’opinion d’un homme, certes, mais il n’est pas le seul. Le COVID-19 a grandement entamé la réputation d’efficacité des États-Unis et de l’Occident : aucune meilleure illustration ne peut être donnée que la comparaison entre les attentes confiantes d’octobre 2019, selon lesquelles les États-Unis et le Royaume-Uni étaient les mieux préparés à gérer une pandémie, et ce qui s’est réellement passé. Un coup dur pour la certitude du « soft power » selon laquelle les États-Unis et l’Occident étaient les endroits où les choses marchaient correctement.

L’agonie du « Rêve américain »

La promesse du « Rêve américain » a été l’une des principales victimes de la nouvelle situation. Un seul graphique suffit à faire voler en éclats ce pilier. Jusqu’en 1972 environ, les salaires et la productivité étaient liés – tout le monde s’enrichissait ensemble. Depuis, les courbes ont divergé : la productivité n’a pas cessé d’augmenter, mais les salaires stagnent. Ce n’est pas ce qui devait se passer : la marée montante était censée faire flotter tous les bateaux, pas seulement un nombre minuscule de super yachts. En 1989, les 1% les plus riches possédaient six fois plus que les 50% les plus pauvres. Aujourd’hui, c’est 15 fois plus. Plus important encore, les 50%-90 % ont vu leur part diminuer de sept points et demi de pourcentage. Non, vos enfants ne seront pas mieux lotis que vous ; et probablement pas en meilleure santé, et leur vie ne sera probablement pas plus longue non plus.

James DeLong parle de l’érosion d’un autre pilier du « soft power » dans son analyse de la décision d’Amazon de déclasser Parler. Sa conclusion est la suivante :

« un ami de la communauté des investisseurs aimait à me rappeler que l’Amérique a un grand avantage concurrentiel sous la forme de l’État de droit, où « les initiés ne sont pas autorisés à vous voler comme au coin d’un bois ». Amazon a décidé de lui prouver qu’il avait tort. »

Aux États-Unis, et en Occident en général, vous n’êtes pas censés être soumis aux caprices d’un tyran, comme dans les régimes moins légalistes : les transactions sont fondées sur le droit et sur des procédures transparentes. Peut-être DeLong en fait-il trop ici, mais je ne le pense pas. Nous avons déjà vu le principe tant vanté de l’innocence jusqu’à preuve du contraire disparaître dès que Navalny décide d’accuser Poutine de quelque chose ; dans la revanche de l’actuelle administration américaine, nous verrons encore plus de tyrannie arbitraire justifiée par des exigences exagérées. Si le 6 janvier était « un nouveau Pearl Harbor », il se dira que des réactions extraordinaires sont justifiées. Mais cela devient la norme en Occident : où en est exactement l’État de droit avec Meng au Canada, Sacoulis et Assange au Royaume-Uni, ou Butina aux États-Unis ? L’intensification de la guerre judiciaire contre Trump renforcera-t-elle une quelconque image de stabilité et d’État de droit ?

L’élection américaine de 2020 et ses conséquences ne feront pas non plus progresser la réputation de leadership démocratique des États-Unis. Certains partisans du « leadership américain » comme Richard N Haass sont découragés :

(Tweet : « Personne dans le monde n’est susceptible de nous voir, de nous respecter, de nous craindre ou de dépendre de nous de la même manière qu’avant. Si l’ère post-américaine a une date de début, c’est presque certainement aujourd’hui » – le 6 janvier)

Le cirque des élections américaines, un spectacle lamentable

Considérez l’image que l’inauguration de Biden a envoyée. Plutôt que d’utiliser l’excuse du COVID pour planifier une cérémonie modeste, la panoplie complète a été mobilisée. Mais sans peuple pour applaudir et avec des soldats partout : remarquez le cortège, qui passe pompeusement dans des rues où seules sont présentes les personnes payées pour y assister. Cela ressemblait à l’intronisation d’un dictateur après un coup d’État. Surtout maintenant, alors que l’opposition est censurée (« déplateformée », comme ils disent); qu’elle est rebaptisée « terroristes intérieurs », peut-être dirigés par l’ennemi juré des USA, Poutine ; que les « extrémistes » doivent être purgés de l’armée américaine ; que l’Ennemi est déjà à l’intérieur du Congrès, et que le Capitole doive être définitivement entouré de clôtures défensives. La prétention des États-Unis – et l’un des principaux arguments de son « soft power » – à être la citadelle de la liberté a pris un sacré coup et en prendra d’autres.

Une culture populaire en  berne

Les films américains ont été l’un des principaux véhicules de « soft power ». Prenons par exemple le film de 1939 Monsieur Smith au Sénat, dans lequel un Américain lambda, James Stewart, réussit à vaincre un Washington corrompu grâce à sa décence commune et sa détermination. De nombreux Américains, en particulier les sénateurs [que le film dépeignait comme corrompus, NdT], s’étaient insurgés contre le film – mais l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne et l’URSS avaient compris qu’il s’agissait d’un film puissamment pro-américain et l’ont interdit. Son message était que, même corrompus, les États-Unis sont meilleurs que les autres. Frank Capra a fait plusieurs films sur des Américains ordinaires qui réussissaient grâce à leur décence commune. Une partie très importante du « soft power » américain valorisait la décence et la liberté, sur un fond de prospérité partagée inconcevable dans le reste du monde. [*] Mais dans les films hollywoodiens actuels, il n’y a plus d’Américains décents qui montrent la voie, juste des automates de bandes dessinées qui se font mutuellement exploser. Il n’y a pas de message, et pas de « soft power » non plus.

La culture populaire, la compétence, la justice, les valeurs et le rêve d’une meilleure vie ont peut-être été les piliers sur lesquels reposait le « soft power » des États-Unis, mais le fondement sur lequel ils reposaient était la réussite. La réussite rendait le reste attractif ; la réussite est le plus puissant des outils de séduction. L’Occident perd son aura de réussite avec ses guerres sans fin, ses politiques de division, son ratage avec le COVID, ses crises financières, sa dette. Et ses tentatives de plus en plus désespérées pour maintenir son pouvoir face à une dissidence de plus en plus audacieuse. Cela ne fait que commencer. Et pas seulement aux États-Unis, car l’Occident ne présente plus bien : manifestations à Amsterdam, à Londres, à Berlin ; une année de Gilets jaunes en France. Le monde entier regarde. Pas efficace, pas attractif, pas fondé sur le droit. Pas de réussite.

Et pendant ce temps… 

Pour la réussite, je recommande cette énumération des réalisations de la Chine [lien en anglais, voir deuxième note en bas de page, NdT]. Dans de nombreuses catégories, la Chine se place au premier ou au second rang. Et tout cela s’est produit au cours des deux ou trois dernières décennies. Que verrons-nous au cours des deux ou trois prochaines ? C’est cela, la réussite. C’est ce qui se passait aux États-Unis, mais ce n’est plus le cas. Selon les chiffres fournis par la Banque mondiale, les niveaux de pauvreté extrême ont diminué de manière significative dans le monde (2000-2017), de manière spectaculaire en Chine (2010-2016), de manière significative en Russie (2000-2010), mais ils ont augmenté aux États-Unis entre 2000 et 2016. Les « morts de désespoir » [lien en français] ne sont pas des réussites. Le « soft power » suivra inévitablement car d’autres pays – probablement pas l’Occident, c’est vrai – tenteront d’imiter le succès stupéfiant de la Chine. Dans une large mesure, l’Occident vit sur son capital, tandis que la Chine accroît le sien.

Rétrospectivement, le récent Forum de Davos peut s’avérer un point de bascule : Le discours de Poutine a été une déclaration brutale selon laquelle ce qu’il avait prévu à Munich en 2007 s’est réalisé, à savoir l’échec patent du « consensus de Washington » et de l’unilatéralisme. Xi Jinping s’en est fait l’écho. Même Merkel a promis de rester neutre entre la Chine et les États-Unis.

Le « soft power » fait ses valises et s’apprête à déménager : la réussite séduit, pas l’échec.

Patrick Armstrong était analyste au ministère de la Défense du Canada. Spécialisé dans l’URSS/Russie, il a été conseiller à l’ambassade du Canada à Moscou en 1993-1996. Il a pris sa retraite en 2008 et écrit depuis sur la Russie et des sujets connexes sur le Net.

Traduction et note d’introduction Corinne Autey-Roussel. Intertitres ajoutés par la traduction.
Illustration Gerd Altmann / Pixabay

Notes de la traduction :

[*] Dans les années 50 et 60, les États-Unis jouissaient d’un niveau de vie général beaucoup plus élevé que n’importe quel autre pays. Selon les mots de l’écrivain Tom Wolfe, « Le boom de l’après-Seconde Guerre mondiale avait envoyé, au milieu des années soixante, de l’argent à tous les degrés de l’échelle sociale, à un niveau sans parallèle dans une autre nation de l’histoire. » (Mauve Glauves & Madmen, Clutter & Vine, 1976)
Quand Trump parlait de « rendre sa grandeur à l’Amérique », c’est à cette période de grande prospérité générale qu’il se référait. Malheureusement pour ses prétentions, le monde avait changé entre-temps…

[**] Il s’agit d’une liste presque interminable de domaines (banques, produits manufacturés, électricité, transports, commerce, infrastructures, informatique, satellites, patentes, etc) où la Chine se classe en tête des dix premiers pays.

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