La Russie détient la clé de la souveraineté allemande

Par Pepe Escobar
Paru sur Asia Times sous le titre Russia holds the key to German sovereignty


Une Allemagne plus souveraine et plus proche de la Russie et de la Chine pourrait être le coup de grâce pour l’hégémonie américaine

La semaine dernière, nous avons retracé (lien en français) les étapes historiques et géopolitiques nécessaires à la compréhension de la relation chaotique entre la Russie et l’Occident.

Et puis, vendredi dernier, juste avant le début de l’Année du bœuf de métal, est arrivée une bombe, livrée avec son aplomb habituel par le ministre russe des affaires étrangères Sergueï Lavrov.

Dans une interview avec le célèbre animateur de talk-show Vladimir Solovyov – dont la transcription complète a été publiée par le ministère russe des affaires étrangères – Lavrov a déclaré que Moscou « doit être prête » à une éventuelle « rupture avec l’Union européenne ».

Cette rupture serait le résultat direct de nouvelles sanctions de l’UE, en particulier celles « qui créent des risques pour notre économie, y compris dans les domaines les plus sensibles ». Et puis, est venue la fin à la Sun Tzu : « Si vous voulez la paix, préparez la guerre ». [1]

Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a ensuite pris soin d’expliquer que Lavrov avait été cité hors contexte : les médias, comme on pouvait s’y attendre, s’étaient emparés d’un titre « sensationnel ».

La réponse complète et nuancée de Lavrov à une question sur les relations conflictuelles entre l’UE et la Russie doit donc être examinée avec soin :

Nous pensons que nous serions prêts pour cela. Nous sommes voisins. Du point de vue collectif, ils sont notre plus grand partenaire en matière de commerce et d’investissement. De nombreuses entreprises de l’UE sont présentes ici ; il existe des centaines, voire des milliers de partenariats. Lorsqu’une entreprise profite aux deux parties, nous l’encourageons à poursuivre ses activités. Je suis sûr que nous sommes devenus pleinement autonomes dans le domaine de la défense. Nous devons atteindre la même position dans l’économie pour pouvoir agir en conséquence si nous constatons à nouveau (nous l’avons vu plus d’une fois) que des sanctions sont imposées dans des domaines où elles peuvent créer des risques pour notre économie, notamment dans les domaines les plus sensibles tels que la fourniture de pièces détachées. Nous ne voulons pas être isolés du monde, mais nous devons y être préparés. Si vous voulez la paix, préparez la guerre ».

Il est clair que Lavrov n’affirme pas que la Russie va unilatéralement couper ses relations avec l’UE. La balle est en fait dans le camp de l’UE : Moscou déclare qu’elle n’attaquera pas la première pour rompre les relations avec l’eurocratie de Bruxelles. Et cela serait en soi très différent d’une rupture avec l’un des 27 États membres de l’UE.

Le contexte auquel Peskov a fait référence est également clair : l’envoyé de l’UE Josep Borrell, après son voyage désastreux à Moscou, avait évoqué le sujet de nouvelles sanctions de Bruxelles. La réponse de Lavrov était clairement destinée à faire entendre raison à la Commission européenne (CE), dirigée par l’ancienne ministre allemande de la défense Ursula von der Leyen et son « chef » Borrell, deux incompétents notoires.

Au début de la semaine, Peskov a été contraint de revenir de manière incisive sur cette saga volcanique : « Malheureusement, Bruxelles continue de parler de sanctions, ainsi que les États-Unis avec une persistance obsessionnelle. C’est une chose dont nous ne nous réjouirons jamais. C’est quelque chose que nous n’aimons pas du tout ».

C’est un euphémisme diplomatique.

Le décor est donc planté pour une réunion pour le moins mouvementée des ministres des affaires étrangères de l’UE lundi prochain, où ils discuteront – pardi – d’éventuelles nouvelles sanctions. Celles-ci incluraient très probablement l’interdiction de voyager et le gel des avoirs de certains Russes, dont des personnes très proches du Kremlin accusées par l’UE d’être responsables de l’emprisonnement, au début du mois, du blogueur de droite et fraudeur condamné (une escroquerie contre Yves Rocher) Alexei Navalny.

L’écrasante majorité des Russes considèrent Navalny – qui a un taux de popularité de 2 % au mieux – comme un atout sans importance, sacrifiable de l’OTAN. La réunion de la semaine prochaine ouvrira la voie au sommet des dirigeants des États membres de la fin du mois de mars, où l’UE pourrait – et c’est le mot-clé – approuver officiellement de nouvelles sanctions. Cela nécessiterait une décision unanime des 27 États membres de l’UE.

Dans l’état actuel des choses, à part les russophobes habituels – la Pologne et les pays baltes – il ne semble pas que Bruxelles ait l’intention de se tirer une balle dans le dos.

Souvenons-nous de Leibniz

De toute évidence, les observateurs de l’UE n’ont pas observé l’évolution de la vision de plus en plus pragmatique de Moscou envers Bruxelles au cours des dernières années.

Les échanges commerciaux entre la Russie et l’UE se poursuivront quoi qu’il arrive. L’UE a grand besoin de l’énergie russe ; et la Russie est prête à la vendre, pétrole et gaz, oléoducs et tutti quanti. C’est une question strictement commerciale. Si l’UE n’en veut pas, pour une foule de raisons, pas de problème : La Russie développe un flux constant d’entreprises, y compris dans le domaine de l’énergie, dans toute l’Asie.

Le toujours pertinent club de discussion Valdai, un think tank basé à Moscou, suit de près l’aspect commercial du partenariat stratégique entre la Russie et la Chine :

La politique américaine continuera à rechercher une scission entre la Chine et la Russie. L’UE reste un partenaire important pour Moscou et Pékin. La situation en Asie centrale est stable, mais elle nécessite le renforcement de la coopération russo-chinoise ».

Poutine est également intervenu au sujet de la saga UE-Russie, qui est un des sous-thèmes de la bataille perpétuelle entre la Russie et l’Occident : « Dès que nous avons commencé à nous stabiliser, à nous remettre sur pied – la politique de dissuasion a immédiatement suivi… Et à mesure que nous nous renforcions, cette politique de dissuasion s’intensifiait. »

Dans mon dernier article, j’ai suggéré la lointaine possibilité d’un axe Berlin-Moscou-Pékin.

L’analyste des médias et télécommunications Peter G. Spengler, dans un long courrier électronique qui m’a été adressé, l’a élégamment qualifiée d’exemple du « sens des possibilités » de Robert Musil, [2] tel qu’il est décrit dans son chef-d’œuvre L’homme sans qualités.

Peter Spengler a également attiré l’attention sur les Novissima Sinica de Leibniz [qui proposait un dialogue entre l’Orient et l’Occident, NdT], et en particulier sur un essai de Manfred von Boetticher sur Leibniz et la Russie, représentée par le tsar Pierre le Grand, dans lequel Leibniz soulignait le rôle de la Russie en tant que pont entre l’Europe et la Chine.

Même s’il n’a finalement jamais rencontré Pierre le Grand, nous apprenons que « le but de Leibniz a toujours été d’obtenir l’application pratique de ses théories ». Tout au long de sa vie, il a cherché un « grand potentat » ouvert aux idées modernes et avec l’aide duquel il pourrait réaliser sa vision d’un monde meilleur. À l’époque de l’absolutisme, cela semblait la perspective la plus prometteuse aux yeux d’un érudit pour qui le progrès de la science et de la technologie, ainsi que l’amélioration de l’éducation et des conditions économiques étaient des objectifs urgents ».

Le tsar Pierre, qui était aussi puissant qu’ouvert à tous les nouveaux projets et dont la personnalité le fascinait, a donc dû être un contact extraordinairement intéressant pour Leibniz. Depuis que l’Europe occidentale était entrée en contact plus étroit avec la Chine par le biais des missions jésuites et que Leibniz avait reconnu l’importance de la culture chinoise millénaire, il avait aussi vu dans la Russie le lien naturel entre les sphères culturelles européenne et chinoise, le centre d’une future synthèse entre l’Orient et l’Occident. Avec les bouleversements qui se dessinaient dans l’Empire russe, ses espoirs semblaient se réaliser : Plein d’espoir, il suivait les changements en Russie tels qu’ils se produisaient sous Pierre Ier ».

Pourtant, évoquer Leibniz à ce stade, c’est grimper dans les hautes sphères. La réalité géopolitique, dans toute sa médiocrité, est que l’UE est une institution atlantiste – de facto subordonnée à l’OTAN. Lavrov pourrait vouloir se comporter comme un moine taoïste ou même suggérer Leibniz, mais c’est difficile quand on est obligé de traiter avec une bande de nuls.

Une question de souveraineté

Les atlantistes enragés affirment que la non-entité Navalny est directement liée au Nord Stream 2. C’est absurde : L’affaire Navalny a été bâtie (italiques ajoutés par mes soins) par les suspects habituels comme bélier contre le Nord Stream 2.

La raison en est que le gazoduc consolidera la place de Berlin au cœur de la politique énergétique de l’UE. Et ce sera un facteur majeur dans la politique étrangère globale de l’UE – avec l’Allemagne, du moins en théorie, exerçant une plus grande autonomie par rapport aux États-Unis.

Voici donc le « sale » secret : tout cela est une question de souveraineté. Chaque acteur géopolitique et géo-économique sait pertinemment qui ne veut pas d’une entente plus étroite entre l’Allemagne et la Russie.

Imaginez maintenant une Allemagne hégémonique en Europe forgeant des liens plus étroits en matière de commerce et d’investissement non seulement avec la Russie, mais aussi avec la Chine (et c’est l’autre « secret » caché de l’accord de commerce et d’investissement entre l’UE et la Chine).

Ainsi, qui que soit le locataire de la Maison Blanche, il n’y a rien d’autre à attendre de l’État profond américain qu’une exigence obsessionnelle de sanctions permanentes, et accumulées.

La balle est en fait dans le camp de Berlin, bien plus que dans le camp du cauchemar eurocratique qu’est Bruxelles, où la priorité future de chacun consiste à recevoir sa pleine et grasse retraite, nette d’impôt.

La priorité stratégique de Berlin est d’augmenter ses exportations au sein de l’UE, et surtout vers l’Asie. Les industriels allemands et sa classe des affaires savent exactement ce que représente le Nord Stream 2 : une souveraineté allemande de plus en plus affirmée au cœur de l’UE, ce qui se traduit par une souveraineté européenne accrue. [3]

Un signe immensément significatif a été récemment donné par Berlin avec l’approbation de l’importation du vaccin Spoutnik.

Le « sens des possibilités » de Musil est-il déjà entré dans l’arène ? Il est trop tôt pour le dire. L’Amérique hégémonique a déclenché une guerre hybride sans merci contre la Russie depuis 2014. Cette guerre n’est peut-être pas cinétique ; en gros, c’est une guerre financière à 70% et une guerre de l’info à 30%.

Une Allemagne plus souveraine, plus proche de la Russie et de la Chine, pourrait être le coup de grâce pour l’hégémonie des USA.

Traduction Corinne Autey-Roussel
Photo Free-Photos /Pixabay

Notes de la traduction :

[1] « Si vous voulez la paix, préparez la guerre » (« si vis pacem, para bellum ») est un proverbe latin d’origine inconnue. Désolée, mais il n’a aucun rapport avec Sun Tzu.

[2] Musil oppose le « sens de la réalité » de celui qui se conforme au monde tel qu’il est, au « sens des possibilités » de la personne qui préfère sa vision de ce qui devrait être, ou de ce qui pourrait être, à la réalité.

[3] Les pays de l’UE, dont la France, devraient d’ailleurs réfléchir : le Nord Stream 2 remettra effectivement les clés de l’Europe, via son approvisionnement en gaz, à Berlin. Est-ce bien raisonnable ?

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