La Novlangue au XXIe siècle : Comment devenir un citoyen modèle aujourd’hui

Quoi qu’on pense des idées politiques de George Orwell, il est impossible de ne pas lui reconnaître une prescience effrayante. Ici, Cynthia Chung met en évidence l’actualité de la Novlangue qu’il avait élaborée pour le roman 1984. Et même si elle parle des USA, tout ce qu’elle dit s’applique quasiment au même degré à la France. 


Par Cynthia Chung
Paru sur Strategic Culture Foundation sous le titre Newspeak in the 21st Century: How to Become a Model Citizen in the New Era of Domestic Warfare


Avec l’investiture du président Biden, beaucoup sentent qu’ils peuvent enfin pousser un profond soupir de soulagement. Le bon sens a enfin été rétabli et nous pouvons tous retourner à nos vies prévisibles en sachant que l’avenir ne peut qu’être meilleur au cours de ces quatre prochaines années.

Enfin… pas tout à fait.

Il reste encore un problème : tout le monde peut ne pas être d’accord avec les changements progressistes que l’administration Biden prévoit de mettre en place. Ce qui, bien sûr, est totalement inacceptable.

Le désaccord est devenu une question extrêmement sensible ces derniers temps ; on pensait autrefois que le débat était une composante essentielle d’une démocratie forte et saine, mais on nous dit maintenant qu’il est extrêmement dangereux, et de fait, il pourrait bientôt être classé comme une forme de terrorisme intérieur.

Dès la mi-novembre 2020, Biden discutait déjà de la nécessité d’adopter de nouvelles lois contre le terrorisme intérieur. C’est intéressant, car en vertu du Patriot Act de 2001 (qui devait être une loi temporaire en réaction au 11 septembre, mais qui est toujours en vigueur 19 ans plus tard), le terrorisme intérieur est déjà défini comme :

« les activités qui (A) impliquent des actes dangereux pour la vie humaine qui sont une violation des lois pénales des États-Unis ou de tout État ; (B) semblent avoir pour but (i) d’intimider ou de contraindre la population civile ; (ii) d’influencer la politique du gouvernement par l’intimidation ou la coercition ; ou (iii) d’affecter la conduite d’un gouvernement par la destruction de masse, l’assassinat ou l’enlèvement ; et qui (C) se produisent principalement dans la juridiction territoriale des États-Unis ».

La question se pose donc de savoir ce qu’il faudrait ajouter au Patriot Act, qui au moment de sa mise en œuvre, était compris comme quelque chose qui ne devait être que temporaire, puisqu’il était entendu qu’il portait atteinte aux libertés civiles ? À bien y réfléchir, pourquoi le Patriot Act est-il toujours en vigueur, alors qu’il permet des violations des droits de l’homme telles que des écoutes téléphoniques sans mandat, de la torture illégale, des enlèvements et détentions, de la surveillance de masse, du secret gouvernemental, des interdictions de voyager, de l’espionnage politique, des abus de statuts de témoins matériels et des attaques contre la liberté académique ?

Comme l’a écrit Glenn Greenwald dans son formidable article intitulé The New Domestic War on Terror is Coming (La nouvelle guerre contre le terrorisme est en vue), « qu’est-ce qui peut être criminalisé qui ne le soit pas déjà ? » Nous garderons à l’esprit qu’à la date de juin 2020, les États-Unis comptaient le taux de prisonniers le plus élevé au monde, suivis par le Salvador, le Turkménistan, la Thaïlande et Palau.

La réponse est apparemment simple : c’est, comme toujours, pour notre propre bien. Nous sommes arrivés à un point où l’ennemi n’est pas une idéologie radicalisée, non plus qu’un despote étranger ou même la menace d’une guerre (qu’elle soit économique, cybernétique ou nucléaire), mais nous-mêmes. Nous, le peuple, sommes les nouveaux ennemis de l’État.

Vous pouvez protester « Pas moi ! Je suis un citoyen modèle ! Je paie mes impôts à temps, je ne suis jamais en retard au travail ou en arrêt de maladie, je m’assure d’être au fait des dernières révélations « woke » et je ne m’engage dans rien d’extérieur à la matrice du mainstream pendant mon temps libre ». Des gens comme vous pensent que lorsque l’administration Biden réclame des lois plus sévères contre le terrorisme intérieur, c’est évidemment contre « les autres », ces fanatiques sans éducation qui crient à tue-tête « Trahison ! » et incitent à ce qu’on nous dit être des formes d’ « insurrection » au nom d’idées archaïques comme le « patriotisme » ou la « Constitution ».

Contrairement à beaucoup d’autres, vous reconnaissez que la Constitution fait partie du problème, que selon les normes utilisées aujourd’hui, la Constitution est elle-même responsable d’ « incitation à la violence », donc coupable de terrorisme intérieur, et qu’elle doit être abrogée.

Mais voyez-vous… ce n’est pas suffisant.

Bien que vous soyez en bonne voie pour devenir un citoyen modèle du XXIe siècle, il vous reste encore un peu de chemin à parcourir. C’est pour cette raison que nous nous proposons de mettre à jour la Novlangue pour le XXIe siècle, de façon à nous assurer que les citoyens bien intentionnés comme vous soyez pleinement informés de ce qui est exigé de vous en termes de comportement approprié, ainsi que de pensées appropriées, et même si cela prendra un peu plus de temps, d’instincts appropriés.

La Novlangue au XXIe siècle
« L’idée fondamentale de la novlangue est de supprimer toutes les nuances d’une langue afin de ne conserver que des dichotomies qui renforcent l’influence de l’État, car le discours manichéen permet d’éliminer toute réflexion sur la complexité d’un problème : si tu n’es pas pour, tu es contre, il n’y a pas de milieu. Ce type de raisonnement binaire permet de favoriser les raisonnements à l’affect, et ainsi d’éliminer tout débat, toute discussion… » – Fiche Wikipedia sur la Novlangue d’Orwell, NdT

La première modification qui devra avoir lieu concerne la liberté de pensée. Il a été démontré par des études évaluées par des pairs que les pensées individuelles sont susceptibles d’engendrer des croyances erronées et peuvent conduire à des comportements dangereux, tels que le refus de s’intégrer à une norme communautaire.

Dès qu’un individu refuse de s’intégrer dans sa communauté désignée, ce n’est qu’une question de temps avant que cet individu ne manifeste une opposition et même un antagonisme envers ladite communauté. Ainsi, le refus d’intégration est l’un des premiers signes selon lesquels un individu est sur la voie de devenir un terroriste intérieur.

Parce que l’esprit individuel est imparfait, on ne peut plus lui faire confiance pour juger ce qui est bien ou mal. C’est pour cette raison que nous introduisons la pensée de groupe (groupthink). Ce concept n’est pas nouveau, cependant, la différence au XXIe siècle est que désormais, l’environnement de l’individu ne sera autorisé qu’à répercuter les valeurs de la pensée de groupe, et que toutes les pensées extérieures à la pensée de groupe seront interdites et punissables en vertu des nouvelles lois.

Même si les pensées hors pensée de groupe semblent inoffensives pour la collectivité, elles ne le sont pas, car toute pensée qui n’est pas la pensée de groupe menace de conduire à un résultat différent de celui prévu par la pensée de groupe, et constitue donc une menace pour la sécurité de la collectivité.

Afin d’assurer l’adhésion de chacun à la pensée de groupe, il sera obligatoire que chaque individu s’engage dans au moins 2 minutes de Haine par heure, tout au long de la journée, tous les jours. Cela peut se faire soit en regardant 2 minutes d’informations télévisées, soit en s’engageant dans une discussion publique de 2 minutes de Haine avec un collègue, un ami ou un membre de la famille via les réseaux sociaux.

Il est impératif que chaque personne regarde 15 minutes d’informations, matin et soir, pour savoir « Quoi Haïr » selon le ministère de la Vérité (ou Miniver), pour être à jour sur les nouveaux objets de Haine, et pour savoir quels objets de Haine antérieurs ne sont plus considérés comme des objets de Haine. [*]

Il est très important qu’un individu ne fasse jamais référence à un ancien objet de Haine comme tel. Tout objet de Haine actuel doit être considéré comme ayant toujours été un objet de Haine, et tout ancien objet de Haine doit être considéré comme n’ayant jamais été un objet de Haine.

Cela peut sembler impossible, mais nous vous assurons que c’est tout à fait possible grâce à l’utilisation de la double-pensée (doublethink), que beaucoup d’entre vous ont déjà pratiquée. La double-pensée exige que l’on soit à la fois conscient et inconscient du fait qu’ils racontent des mensonges délibérés, tout en croyant sincèrement leurs propos ; de nier l’existence de la réalité objective, tout en tenant compte de la réalité que l’on nie. C’est une des composantes du slogan de notre nouveau Parti : LA LIBERTE C’EST L’ESCLAVAGE.

Ceux qui excellent dans la double-pensée accéderont aux plus hautes fonctions au sein de notre nouvelle communauté organisée, en tant que remparts contre les renégats, les terroristes intérieurs.

Une autre modification qui devra se produire est la façon dont nous pensons et nous référons au passé et au futur. Avec la nouvelle pensée de groupe, le présent est ce que la pensée de groupe lui dicte d’être, ce qui est sujet à changement selon les besoins du moment, mais doit être considéré comme ayant toujours été.

Le passé est ce que le présent lui impose d’être, sinon il pourrait remettre en cause les fondements du présent. Ainsi, pour préserver le présent, le passé doit servir le présent, en justifiant pourquoi nous Haïssons ce que nous Haïssons actuellement, et pourquoi nous Aimons ce que nous Aimons actuellement. Le passé ne peut rien dire qui contredise ces lignes du Parti. Il ne sera pas permis de conserver les archives d’un passé alternatif, il n’y aura donc aucun moyen de prouver que le passé ait jamais été différent de ce que le présent dicte. La seule menace envers cet effacement est la mémoire individuelle, et une fois que cela cesse d’être, il n’y aura plus que le Miniver comme détenteur de la Vérité passée.

En effet, le citoyen modèle percevra le passé comme mort et l’avenir comme impensable. L’avenir est impensable parce qu’il est impossible de penser une alternative au présent. En fait, le simple fait de penser une alternative au présent est considéré comme un défi au statu quo présent, et donc comme un défi à la pensée collective, et donc comme une forme de terrorisme intérieur que nous appellerons désormais crime de pensée (crimethink).

Le crime de pensée est essentiellement toute pensée relative à la mémoire, au jugement entre bien et mal, aux pensées sur une réalité alternative et à l’introspection, qui sont désormais toutes considérées comme des formes de crime de pensée. Si un individu doit se livrer à l’une de ces sortes de pensées, ce n’est qu’une question de temps avant qu’elles n’entrent en conflit avec la pensée de groupe et la ligne du Parti. C’est pourquoi les pensées privées sont interdites et sanctionnées par les nouvelles lois.

Au début, il peut sembler impossible de ne pas s’engager dans des pensées privées, mais nous vous assurons qu’il est tout à fait possible de le faire grâce au Crimestop. [**] Le Crimestop consiste à ne pas saisir les analogies, à ne pas percevoir les erreurs de logique, à mal comprendre les arguments les plus simples, à être ennuyé ou rebuté par toute pensée capable d’aller dans une direction hérétique. Le Crimestop est essentiellement de la stupidité protectrice.

Il est impératif qu’une personne pratique le Crimestop lors de toute interaction avec un autre individu, mais il est également impératif qu’elle le pratique dans le cadre de son propre dialogue intérieur, de sorte que votre conscience même vous protège contre le crime de pensée.

La Novlangue contribuera également à dissuader du crime de pensée. La Novlangue doit être le nouveau vocabulaire acceptable. Tout ce qui fait référence à des mots antérieurs à l’édition la plus récente du dictionnaire de la Novlangue sera considéré comme de l’Ancilangue (Oldspeak) et sera interprété comme contraire à la pensée de groupe. Il est entendu qu’en réduisant le vocabulaire à quelques mots tels que « Bon », qui peut par exemple être utilisé comme « Plusbon », « Doubleplusbon », « Inbon », etc., cela permettra de réduire le champ de la pensée dont un individu est capable, et donc de réduire sa capacité à commettre un crime de pensée. C’est merveilleux ! Qu’à l’avenir, nous soyons incapables de commettre un crime car nous serons incapables de même y penser ! C’est une autre composante du slogan de notre nouveau Parti : L’IGNORANCE C’EST LA FORCE.

En ce qui concerne les nouvelles lois, en fait, rien ne changera. Les comportements et les pensées inacceptables ne seront pas considérés comme illégaux en soi, notamment parce que nous ne prévoyons pas de procès publics. Toute personne en infraction sera simplement envoyée temporairement dans un « centre de rééducation » ou sera vaporisée. Tout sujet qui aura été vaporisé sera retiré des registres de la mémoire collective et pourra être considéré comme n’ayant jamais existé.

La raison pour laquelle aucun procès public ne sera désormais organisé est que, comme nous l’avons vu, la dissidence est contagieuse. Ainsi, la tenue de procès publics risque d’encourager davantage de dissidence. C’est pour cette raison que les dissidents devront être éliminés rapidement et sans bruit, au milieu de la nuit. [***] De telles disparitions se produiront relativement régulièrement et finiront par devenir la nouvelle norme, mais elles ne seront pas traumatisantes pour la collectivité. Le sujet cessera simplement d’exister comme s’il n’avait été qu’un rêve, et la structure de notre routine quotidienne n’en sera pas affectée.

De plus, pour que le parti puisse garantir une obéissance maximale, la collectivité aura recours à l’utilisation d’enfants espions, ce qui a déjà été expérimenté à l’étranger et s’avère très efficace.

Les purges [notamment via la « Cancel culture », NdT] et les vaporisations seront un élément nécessaire de la mécanique gouvernementale et deviendront la nouvelle norme. Nous avons déjà discuté de la nécessité des vaporisations, tout comme de la nécessité des purges : la communauté sera construite de manière à rester en stase ; cependant, cela ne peut se faire que par des moyens artificiels, car il n’est pas naturel qu’une chose reste en l’état, mais plutôt qu’elle s’améliore ou se dégrade. Pour maintenir un contrôle absolu, il ne peut y avoir de changement du présent, sauf celui choisi par le Parti. Donc, tout changement organique est un défi envers le Parti. Afin de faciliter un environnement artificiel immuable, les ressources doivent être maintenues artificiellement à un faible niveau et des purges régulières doivent avoir lieu, afin que cet environnement d’austérité soit étroitement contrôlé et maintenu.

Pour y parvenir, notre économie devra connaître une stagnation. Nous devrons réduire la superficie des terres cultivées, nous n’ajouterons plus les biens d’équipement nécessaires à la croissance industrielle ; de grandes parties de la population seront empêchées de travailler et maintenues en état de demi-vie par la charité de l’État. On ne peut pas laisser les rouages de l’industrie tourner de manière à augmenter la richesse réelle du monde. Il faut produire des biens, mais pas redistribuer la richesse, et dans la pratique, la seule façon d’y parvenir est de mener une guerre perpétuelle.

La guerre se poursuivra sous la doctrine de l’ancienne Guerre froide. La guerre sera toujours présente, et pourtant elle ne sera jamais vue par la majorité de nos citoyens, la raison en étant qu’elle ne portera pas sur une menace réelle envers la sécurité nationale, ni sur de véritables conquêtes, mais plutôt sur le maintien du statu quo par l’épuisement des surplus de biens consommables, tout en contribuant à préserver l’atmosphère mentale particulière dont toute société hiérarchisée a besoin.

Toutefois, la véritable guerre sera une affaire purement interne : ce sera la guerre menée par le groupe au pouvoir contre ses propres sujets, avec pour objectif de maintenir l’immuabilité de la structure de la société.

Une paix permanente, dans le cadre de cette nouvelle idéologie, n’est pas différente d’une guerre permanente invisible. Car la paix dans notre nouvelle ère équivaudra à une stabilité imperméable à tout changement. C’est une autre composante du slogan de notre parti : LA GUERRE C’EST LA PAIX.

Conclusion

Tous ces moyens sont nécessaires si nous voulons réaliser que la seule base sûre de l’oligarchie est la pensée collective, et que l’oligarchie est le seul moyen d’obtenir la paix, la liberté et la force pour la collectivité.

Cependant, nous sommes encore très loin de cet idéal et beaucoup de choses menacent son devenir, à savoir les masses, que nous appelons aussi les prolos. Tant que les masses croient qu’elles ont droit à une liberté de pensée, nos efforts ne peuvent pas réussir.

L’individu doit y renoncer volontairement. Elle ne peut lui être retirée, quel que soit le degré de contrôle et quelle que soit la menace de dommage physique qu’il encourt. L’esprit d’un individu lui appartient et ne peut pas lui être enlevé, mais il doit être amené à croire qu’il est dans son intérêt de renoncer à son esprit.

Faisons donc de notre mieux pour convaincre l’individu qu’il n’est plus apte à utiliser son esprit et prions pour que nous réussissions, car si nous échouons, c’est tout notre système de contrôle qui s’effondre avec.

« Vous ne feriez pas l’acte de soumission qui est le prix de la santé mentale… La réalité n’existe que dans l’esprit humain, nulle part ailleurs. Pas dans l’esprit individuel, qui peut faire des erreurs et qui, de toute façon, périt rapidement : seulement dans l’esprit du Parti, qui est collectif et immortel. Tout ce que le Parti considère comme la vérité, est la vérité. Ce que le Parti tient pour vrai est la vérité. Il est impossible de voir la réalité si on ne regarde pas avec les yeux du Parti. » – O’Brien dans « 1984 » de George Orwell.

Traduction et note d’introduction Corinne Autey-Roussel pour Entelekheia
Illustration Pexels / Pixabay

Notes de la traduction :

[*] Objets de Haine actuels (sujets à changement) dictés par les médias, dont les informations télévisées : la Russie, la Chine, l’Iran, les « incels », les hommes « cisgenres », les statues, le complotisme, Molière dans sa version originale, le français non inclusif, etc…

[**] Autrement dit en « Ancilangue », l’autocensure. Il est effectivement très facile d’étouffer soi-même toute pensée susceptible de mener à des conclusions non autorisées, donc dangereuses pour le statut et la place dans la société de la personne qui s’y essaierait. Lien en français.

[***] Même si, en France, personne n’encourt de risque d’effacement physique (ce qui est autorisé par le Patriot Act des USA), la mort sociale qui guette le dissident est une menace bien réelle. Les déchaînements de haine sur Twitter, jusqu’à forcer des personnes à supprimer leur compte, en témoignent.

Ajouter un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :