Vaccins en Afrique et chez les Afro-Américains, les raisons d’un rejet de masse

Par Andrew Dickens
Paru sur RT sous le titre Human guinea pigs for Big Pharma and rotten states. The sickening experiments fuelling vaccine scepticism among people of colour


On parle beaucoup, dans les médias, du faible taux d’acceptation des vaccins contre le Covid chez les personnes de couleur aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Afrique et ailleurs. En fait, il s’agit d’un scepticisme né d’actes honteux des gouvernements et des grandes entreprises pharmaceutiques.

Bravo, monde. Moins d’un an après le début d’une pandémie, nous avons maintenant le choix entre plusieurs vaccins, avec des centaines de millions de doses déjà administrées (bien qu’environ 75 % de ces vaccinations aient été effectuées dans seulement 10 pays).

Le développement rapide des vaccins a été salué comme l’un des rares succès d’une réponse mondiale au coronavirus qui aurait été autrement, disons pour être indulgents, malhabile. Les gouvernements qui ont soutenu ce développement, généralement par l’intermédiaire de grandes compagnies pharmaceutiques, à savoir « Big Pharma », ont accueilli avec plaisir ces rares éloges.

Mais il y a un hic. Pour que les vaccins fonctionnent, il faut qu’un nombre suffisant de personnes les prennent et, mis à part une question de distribution inéquitable, le plus grand obstacle est le scepticisme.

Des refuznik rationnels

Le scepticisme est une grande église. Bien sûr, il y a les antivax purs et durs, pour lesquels toutes les inoculations vont de l’inutile, ou du dangereux, jusqu’à des altérations de l’ADN et des dispositifs de traçage au bénéfice de milliardaires. Les sceptiques les plus rationnels s’inquiètent de la vitesse à laquelle ces vaccins ont été développés et approuvés. Certaines personnes n’aiment tout simplement pas les piqûres.

La plupart de ces groupes sont si réduits que leur réticence est insignifiante pour la lutte générale contre le virus. Mais le scepticisme de nombreuses personnes de couleur ne l’est certainement pas.

Aux États-Unis, des enquêtes ont constamment montré que les Noirs américains sont le groupe racial ou ethnique le moins enclin à se faire vacciner. Les populations noires africaines sont également très méfiantes.

Au Royaume-Uni, où plus d’un quart de la population a déjà reçu sa première dose, on s’inquiète de l’émergence d’une « pauvreté vaccinale », car les régions où les populations noires, asiatiques et d’autres minorités ethniques sont nombreuses sont beaucoup moins enclines à se faire vacciner – ce qui a mené des politiciens et des célébrités de ces communautés à les inciter à se faire vacciner.

Plusieurs explications sont données à ce scepticisme. Certains citent des croyances religieuses, d’autres un manque d’accès à l’information (ou un accès trop important à la désinformation), et puis il y a ceux pour qui il existe une barrière linguistique, notamment parmi les immigrants plus âgés.

Cependant, l’explication la plus convaincante est peut-être le fait qu’ils ne font tout simplement pas confiance à ces gouvernements si applaudis et à ces grandes entreprises pharmaceutiques. Et pour une très bonne raison : une histoire macabre d’expérimentations humaines souvent mortelles sur des personnes de couleur.

Les États-Unis ou eux

L’exemple américain le plus tristement célèbre est l’étude de Tuskegee sur la syphilis non traitée chez le mâle noir. En 1932, le service de santé publique américain a recruté plus de 600 hommes noirs pauvres pour une étude qui devait durer six mois, mais qui s’est étendue sur 40 ans. Une étude qui s’est poursuivie même lorsque son financement a été arrêté.

Les chercheurs ont dit aux sujets qu’ils recevraient des soins de santé gratuits, mais les 399 « volontaires » qui avaient une syphilis latente n’avaient été ni informés de leur diagnostic, ni traités pour cette maladie. L’étude a entraîné la mort de 128 hommes.

Dans un « focus group » organisé l’année dernière par une fondation qui soutient la Food and Drug Administration (FDA) américaine, de nombreux participants noirs ont cité Tuskegee comme raison de leur réticence à accepter le vaccin contre le Covid-19.

« Je crois fermement que c’est une autre expérience à la Tuskegee », a déclaré l’un d’entre eux.

Mais Tuskegee n’est que le sommet d’un iceberg cauchemardesque.

« Tuskegee ne devrait pas être la première chose à laquelle les gens pensent », a déclaré Harriet A. Washington, auteur du livre Medical Apartheid, au magazine TIME en 2017. « C’est un exemple que le gouvernement a admis et reconnu. C’est tellement célèbre que les gens pensent que c’était son pire dérapage, mais c’était relativement bénin par rapport à d’autres choses ».

L’exemple de Tuskegee permet aussi aux gens de penser que c’était un cas isolé et que les Noirs ne devraient pas continuer à s’en soucier. La vérité est que ce type de chose dure depuis des siècles.

Le livre de Harriet Washington rappelle le travail de James Marion Sims, le « père de la gynécologie », qui a utilisé des femmes et des enfants esclaves de la Virginie du XIXe siècle comme cobayes humains pour développer des traitements médicaux – des traitements qui n’étaient alors utilisés que pour soigner les femmes blanches, évidemment.

Les États-Unis ont même exporté leurs expériences sur des humains de groupes raciaux et ethniques minoritaires.

Entre 1946 et 1948, ils ont sciemment infecté des prisonniers, des patients d’hôpitaux psychiatriques et des soldats au Guatemala afin de tester l’efficacité de la pénicilline contre la syphilis.

En 1954, ils ont lancé le projet 4.1 – une étude médicale sur les effets des retombées radioactives sur les habitants des îles Marshall qui avaient eu la « malchance » de vivre trop près de l’essai nucléaire américain « Castle Bravo » [sur l’atoll de Bikini].

De nombreux habitants des Marshall pensent que cela n’avait rien à voir avec de la malchance et que leur statut mondial modeste, ainsi que leur situation isolée dans le Pacifique, faisaient de leurs îles le lieu idéal pour ces expériences.

L’Afrique : un laboratoire vivant

Bien sûr, les scientifiques américains et le gouvernement des USA sont loin d’être les seuls. L’Afrique, par exemple, a longtemps été utilisée comme laboratoire vivant par divers gouvernements, universitaires et compagnies pharmaceutiques.

Au début du XXe siècle, le « scientifique » allemand Eugen Fischer (lien en français) a mené des expériences de stérilisation sur des femmes autochtones en Namibie. Vous serez choqué d’apprendre que Fischer a ensuite rejoint le parti nazi, puis poursuivi son « travail » sur des femmes juives dans les camps de concentration.

Dans les années 1970, des femmes noires du Zimbabwe (à l’époque où il s’appelait encore la Rhodésie) qui travaillaient dans des fermes gérées par des Blancs ont été forcées de participer à des essais pour un contraceptif, le Depo-Provera. Dans les années 1990, le pays a également été témoin d’essais contraires à l’éthique du médicament AZT contre le VIH, dans le cadre de projets américains financés par les Centers for Disease Control (CDC), l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et les National Institutes of Health (NIH).

Des Zimbabwéens séropositifs ont été recrutés par des médecins américains et l’Université du Zimbabwe, sans consentement éclairé, pour une étude sur la transmission du VIH et du sida de mère à enfant. Les femmes concernées n’avaient pas été informées des risques potentiels, du fonctionnement d’un placebo, ni même du fait qu’elles pourraient en recevoir un, ce qui a conduit à ce que, selon les estimations, un millier de bébés contractent le VIH.

Ensuite, il y a le test de l’antibiotique Trovan à Kano, au Nigeria, pour évaluer son efficacité contre la méningite. Onze enfants sont morts au cours de cet essai : cinq après avoir pris le Trovan, six après avoir pris un antibiotique plus ancien utilisé comme médicament de comparaison.

D’autres ont souffert de cécité, de surdité et de lésions cérébrales, qui pouvaient ou non être dues aux essais. Nous ne le saurons jamais, car la compagnie pharmaceutique responsable a réglé à l’amiable son procès avec le gouvernement nigérian (ce qui nous a empêchés de savoir toute la vérité, même si la compagnie respirait la culpabilité), après qu’elle ait été accusée d’avoir mené une étude illégale sans l’autorisation des enfants ou de leurs parents.

Le nom de la société ? Pfizer. Et on se demande pourquoi les Africains pourraient se méfier d’un vaccin portant ce nom ?

Mais personne n’envisagerait de faire des Africains des cobayes pour un vaccin contre le Covid, n’est-ce pas ? Pas à notre époque. Eh bien, en avril dernier, c’est précisément ce que deux médecins français ont suggéré.

S’exprimant sur la chaîne de télévision française LCI, Jean-Paul Mira, le chef du service de soins intensifs de l’hôpital Cochin à Paris, a déclaré : « Ne devrions-nous pas faire cette étude en Afrique où il n’y a pas de masques, pas de traitement ou de soins intensifs, un peu comme cela a été fait pour certaines études sur le sida, où parmi les prostituées, nous essayons des choses, parce que nous savons qu’elles sont très exposées et qu’elle ne se protègent pas ? »

Plutôt que d’être contredit avec indignation, Mira a été soutenu par Camille Locht, directeur de recherche à l’Inserm, qui lui a répondu : « Vous avez raison. Et d’ailleurs, nous réfléchissons en parallèle à une étude en Afrique avec cette même approche ».

Les effets secondaires de la cruauté

C’est une attitude invraisemblablement coloniale, mais la question ne se limite pas aux siècles passés. En Inde, plus de deux mille cinq cents personnes sont mortes, entre 2005 et 2012, à la suite de tests douteux de médicaments non approuvés. Cela a conduit la Cour suprême du pays à accuser le gouvernement d’avoir « été négligent dans la lutte contre les essais cliniques illégaux ». [1]

Les abus ne sont pas toujours commis par des Blancs. Cependant, que les responsables soient blancs ou non, la relation – les puissants utilisant « ceux qui ne sont rien » comme rats de laboratoire – a exactement le même effet corrosif sur la confiance des gens.

La méfiance accrue des personnes de couleur à l’égard des vaccins contre le Covid peut être mal placée – à vrai dire, l’avidité des pays à prédominance blanche pour les vaccins signifie qu’ils sont le terrain d’essai privilégié sur les questions d’efficacité et d’effets à long terme – mais elle n’est pas irrationnelle.

Il ne s’agit pas ici de l’exemple d’un régime maléfique, comme celui des nazis, ou d’expériences sur une période de temps limitée. Le modèle est celui d’une longue inhumanité, d’une exploitation et d’un racisme institutionnalisés.

Et même si ce n’est pas quelque chose qui est arrivé exclusivement à ces groupes – beaucoup de Blancs ont également été victimes d’expérimentations humaines – cela leur est arrivé de façon plus étendue, et sur des siècles.

Il y a bien sûr une ironie cruelle dans tout cela. Selon les statistiques, les personnes de minorités ethniques sont beaucoup plus susceptibles d’être tuées par le Covid-19. Est-ce que ça signifie que ce sont elles qui pâtiront le plus de la peur qui leur a été inculquée ? [2]

Traduction Corinne Autey-Roussel
Photo Wendy Corniquet / Pixabay

Notes de la traduction :

[1] A la date de 2017, selon la publication indienne Sunday Guardian, les chiffres des personnes décédées ou victimes d’effets secondaires invalidants à la suite d’essais cliniques dérégulés de médicaments, s’élevaient à 24 000 personnes sur dix ans en Inde.

[2] Pour le savoir de façon précise et comprendre les raisons de leur plus grande mortalité, encore faudrait-il savoir si, aux USA, les personnes de minorités ethniques défavorisées ont un accès suffisant à des soins médicaux… Rappelons que c’est un pays dont le système d’assurance-santé, outre que c’est l’un des plus complexes au monde, est dans la plupart des cas liés à un emploi. Le chômage, qui frappe majoritairement les Afro-Américains et les Latinos, n’autorise qu’une couverture santé réduite (pour les chanceux), voire inexistante (pour les autres). Aux USA encore plus qu’ailleurs, la pauvreté tue.

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