Poutine, les croisés et les barbares

Une leçon d’histoire russe de Pepe Escobar dont l’un des mérites consiste à expliquer aussi la naissance de la féodalité dans l’Europe de l’Ouest médiévale : non pas une question de tyrans assoiffés de sang et ivres de pouvoir s’abattant comme des oiseaux de proie sur des paisibles paysans pour les réduire en servage et les faire trimer à leur profit comme l’imagerie héritée du libéral européiste Jules Michelet nous a amenés à le croire, mais de communautés agraires désarmées, ou de petites bourgades isolées à la merci de hordes barbares pillardes (par exemple Lutèce confrontée à une possible invasion d’Attila et ses Huns en 451), forcées de protéger leurs terres et leurs familles en se dotant d’hommes d’armes et de châteaux forts pour s’y réfugier, avec un seigneur à leur tête pour les coordonner, et d’un réseau de suzerains et de vassaux pour réunir les armées locales en cas de menace grave.

L’histoire des civilisations est aussi, et avant tout, celle des fortifications et des unions d’armées défensives contre un attaquant commun.


Par Pepe Escobar
Parus sur Asia Times sous le titre Putin, crusaders and barbarians


Moscou a parfaitement vu que la « stratégie » américaine/de l’OTAN pour contenir la Russie atteint déjà des sommets. Encore.

Le 24 février dernier, lors d’une réunion très importante avec le conseil d’administration du Service fédéral de sécurité, le président Poutine a tout exposé en termes très clairs :

Nous sommes confrontés à une soi-disant politique d’endiguement de la Russie. Il ne s’agit pas de concurrence, ce qui est naturel dans les relations internationales. Il s’agit d’une politique cohérente et assez agressive visant à perturber notre développement, à le ralentir, à créer des problèmes le long de notre périmètre extérieur, à déclencher une instabilité intérieure, à saper les valeurs qui unissent la société russe et, en fin de compte, à affaiblir la Russie et à la placer sous contrôle extérieur, exactement comme nous le voyons se produire dans certains autres pays de l’espace post-soviétique.

Non sans une pointe de malice, Poutine a ajouté que ce n’était pas exagéré : « En fait, vous n’avez pas besoin d’en être convaincu car vous le savez parfaitement, peut-être même mieux que quiconque ».

Le Kremlin sait pertinemment que l' »endiguement » de la Russie se concentre sur son périmètre : l’Ukraine, la Géorgie et l’Asie centrale. Et l’objectif ultime reste le changement de régime.

Les remarques de Poutine peuvent également être interprétées comme une réponse indirecte à une partie du discours du président Biden à la conférence de Munich sur la sécurité.

Selon les marionnettistes de Biden,

Poutine cherche à affaiblir le projet européen et l’alliance de l’OTAN parce qu’il est beaucoup plus facile pour le Kremlin d’intimider des pays individuels que de négocier avec la communauté transatlantique unie … Les autorités russes veulent que les autres pensent que notre système est tout aussi corrompu, voire plus corrompu.

Une attaque personnelle directe maladroite contre le chef d’État d’une grande puissance nucléaire ne peut pas précisément être qualifiée de diplomatie sophistiquée. Mais au moins, elle montre de façon éclatante que la confiance entre Washington et Moscou est aujourd’hui réduite à moins de zéro. Autant les marionnettistes de l’État profond de Biden refusent de considérer Poutine comme un partenaire de négociation digne de ce nom, autant le Kremlin et le ministère des affaires étrangères ont déjà rejeté Washington comme étant « incapable de conclure un accord ».

Une fois de plus, tout cela est une question de souveraineté. L’ « attitude inamicale envers la Russie », telle que définie par Poutine, s’étend à « d’autres centres indépendants et souverains de développement mondial » ; des références à, principalement, la Chine et l’Iran. Ces trois États souverains sont classés comme principales « menaces » par la stratégie de sécurité nationale des États-Unis.

Pourtant, la Russie est le véritable cauchemar des Exceptionnalistes : Chrétienne orthodoxe, donc séduisante pour des pans entiers de l’Occident ; solide en tant que grande puissance eurasienne ; superpuissance militaire hypersonique ; et dotée de compétences diplomatiques inégalées, appréciées dans tout les pays émergents du sud global.

Par contraste, il ne reste pas grand-chose pour l’État profond US, si ce n’est une diabolisation constante de la Russie et de la Chine destinée à justifier un renforcement militaire occidental, la « logique » intégrée dans le nouveau concept stratégique appelé OTAN 2030 : Unis pour une nouvelle ère.

Les experts qui sont à l’origine de ce concept l’ont présenté comme une réponse « implicite » à la déclaration du président français Emmanuel Macron sur la « mort cérébrale » de l’OTAN.

Au moins, le concept prouve que Macron avait raison.

Ces barbares venus de l’Est

Des questions cruciales sur la souveraineté et l’identité russe ont été un thème récurrent à Moscou ces dernières semaines. Et cela nous amène au 17 février, lorsque Poutine a rencontré les dirigeants politiques de la Douma, depuis Vladimir Jirinovski du Parti libéral démocrate – qui connaît un nouvel essor auprès de l’opinion – jusqu’à Sergueï Mironov de Russie unie, en passant par Viatcheslav Volodine, président de la Douma.

Poutine a souligné le caractère « multi-ethnique et multi-religieux » de la Russie, désormais dans « un environnement qui est libre d’idéologie » :

Il est important pour tous les groupes ethniques, même les plus réduits, de savoir que c’est leur mère patrie, qu’ils n’en ont pas d’autre, qu’ils sont protégés ici et qu’ils sont prêts à donner leur vie pour protéger ce pays. C’est dans notre intérêt à tous, quelle que soit notre ethnie, y compris le peuple russe ethnique.

Pourtant, la remarque la plus extraordinaire de Poutine concernait l’histoire de la Russie :

Des barbares sont venus d’Orient et ont détruit l’empire chrétien orthodoxe. Mais avant les barbares venus de l’Est, comme vous le savez bien, des croisés étaient venus de l’Ouest et avaient affaibli cet empire chrétien orthodoxe, et après que les derniers coups aient été portés, il a été conquis. Voilà ce qui s’est passé… Nous devons nous souvenir de ces événements historiques et ne jamais les oublier.

Cela pourrait être suffisant pour justifier un traité de 1 000 pages. Au lieu de quoi nous essaierons d’en savoir plus de manière concise.

La grande steppe eurasienne – l’une des plus grandes formations géographiques de la planète – s’étend du bas Danube jusqu’au fleuve Jaune. Historiquement, il s’agit d’une terre de nomades : tribu sur tribu en attaquaient les marches, et même parfois les centres névralgiques : La Chine, l’Iran, la Méditerranée.

Les Scythes (voir, par exemple, le magistral The Scythians : Nomad Warriors of the Steppe (Les Scythes, Guerriers nomades de la steppe), de Barry Cunliffe) sont arrivés dans la steppe pontique (steppe méridionale de la Russie) depuis l’est de la Volga. Après les Scythes, ce fut au tour des Sarmates d’arriver jusqu’au sud de la Russie.

À partir du IVe siècle, l’Eurasie nomade est un tourbillon de tribus en maraude, avec entre autres les Huns aux IVe et Ve siècles, les Khazars au VIIe siècle, les Kumans au XIe siècle, jusqu’à l’avalanche mongole au XIIIe siècle.

L’histoire a toujours opposé les nomades aux paysans. Les nomades régnaient – et exigeaient un tribut. G Vernadsky, dans son inestimable Ancient Russia (La Russie ancienne), montre comment « l’empire Scythe peut être décrit sociologiquement comme la domination de cette horde nomade sur les tribus d’agriculteurs environnantes ».

Dans le cadre de mes recherches sur les empires nomades, que j’entreprendrai dans un futur volume, je les appelle les « mauvais garçons barbares à cheval ». Les stars en sont, en Europe, par ordre chronologique, les Cimmériens, les Scythes, les Sarmates, les Huns, les Khazars, les Hongrois, les Petchénègues, les Seldjoukides, les Mongols et leurs descendants Tatars ; et, en Asie, les Hu, les Xiongnu, les Hephtalites, les Turcs, les Ouïgours, les Tibétains, les Kirghizes, les Khitan, les Mongols, les Turcs (encore), les Ouzbeks et les Mandchous.

On peut dire que, depuis l’époque de l’hégémonie des Scythes (les premiers protagonistes de la route de la soie), la plupart des paysans du sud et du centre de la Russie étaient des Slaves. Mais il y avait de grandes différences entre eux. Les Slaves de l’ouest de Kiev étaient sous l’influence de la Germanie et de Rome. À l’est de Kiev, ils étaient influencés par la civilisation persane.

Il est important de se rappeler que les Vikings étaient encore nomades lorsqu’ils sont devenus souverains en terres slaves. [1] Leur civilisation a en fait prévalu sur les paysans sédentaires – même s’ils ont absorbé nombre de leurs coutumes.

Il est intéressant de noter que le fossé entre les nomades des steppes et les peuples agricoles de la proto-Russie n’était pas aussi profond qu’entre la Chine agraire et l’économie de steppe mongole.

(Pour une interprétation marxiste intéressante du nomadisme, voir le livre de A N Khazanov, Nomads and the Outside World (Les Nomades et le monde extérieur).

Le ciel comme toit et protection

Qu’en est-il du pouvoir ? Pour les nomades turcs et mongols venus des siècles après les Scythes, le pouvoir émanait du ciel. Le Khan régnait par l’autorité du « Ciel éternel » – comme nous le voyons tous lorsque nous nous plongeons dans les aventures de Gengis et de Kubilai.

En Perse, les choses étaient un peu plus complexes. L’empire perse était fondé sur le culte du soleil : c’est devenu la base conceptuelle du droit divin du Roi des Rois. Les implications étaient immenses, puisque le roi était désormais sacré. [2] Ce modèle a influencé Byzance – qui interagissait toujours avec la Perse.

Le christianisme a rendu le royaume des cieux plus important que la domination temporelle. Cependant, l’idée d’Empire universel persistait, incarnée dans le concept de Pantocrator [« tout puissant » ] : c’était le Christ qui régnait, et son adjoint sur terre était l’Empereur. Mais Byzance restait un cas très particulier : l’Empereur ne pouvait pas être l’égal de Dieu. Après tout, il n’était qu’humain.

Poutine est certainement très conscient de l’extrême complexité du cas de la Russie. Le pays se trouve essentiellement en marge de trois civilisations. Elle fait partie de l’Europe – pour des raisons qui vont de l’origine ethnique des Slaves à des réalisations en matière d’histoire, de musique et de littérature.

La Russie fait également partie de Byzance d’un point de vue religieux et artistique (mais elle ne fait pas partie de l’empire ottoman qui a suivi, avec lequel elle était en concurrence militaire). Et la Russie a été influencée par l’Islam venu de Perse.

Et puis, il y a l’influence cruciale des nomades. On peut affirmer qu’ils ont été négligés par les érudits. La domination mongole, sur un siècle et demi, fait bien sûr partie de l’historiographie officielle – mais elle n’est peut-être pas estimée à sa juste valeur. Et l’influence des nomades du sud et du centre de la Russie, il y a deux millénaires, n’a jamais été vraiment reconnue.

Poutine a donc peut-être touché un point sensible. Ce qu’il a dit indique l’idéalisation d’une période ultérieure de l’histoire russe, de la fin du IXe au début du XIIIe siècle : la Rus’ de Kiev. En Russie, le romantisme du 19e siècle et le nationalisme du 20e siècle ont participé à la construction d’une identité nationale idéalisée.

L’interprétation de la Rus’ de Kiev pose d’énormes problèmes – c’est un sujet dont j’ai discuté à Saint-Pétersbourg il y a quelques années. Il n’existe que de rares sources littéraires – et elles se concentrent surtout sur le XIIe siècle. Les sources antérieures sont extérieures, principalement perses et arabes.

La conversion de la Russie au christianisme et la superbe architecture qui l’accompagne ont été interprétées comme la preuve d’un niveau culturel élevé. En résumé, les chercheurs ont fini par utiliser l’Europe occidentale comme modèle pour la reconstruction théorique de la civilisation de la Rus’ de Kiev.

Mais cela n’a jamais été aussi simple. Un bon exemple en est la différence entre Novgorod et Kiev. Novgorod était plus proche de la Baltique que de la mer Noire, et avait une interaction étroite avec la Scandinavie et les villes de la Ligue hanséatique. Kiev, en comparaison, était plus proche des nomades de la steppe et de Byzance – sans parler de l’Islam.

La Rus’ de Kiev était un carrefour fascinant. Les traditions tribales nomades – sur l’administration, les impôts, le système judiciaire – étaient très répandues. Mais en matière de religion, elles imitaient Byzance. Il est également pertinent de noter que jusqu’à la fin du XIIe siècle, les nomades des steppes étaient une « menace » constante pour le sud-est de la Rus’ de Kiev.

Autant Byzance – et, plus tard, même l’Empire ottoman – a fourni des modèles pour les institutions russes, autant les nomades, à commencer par les Scythes, ont influencé l’économie, le système social et surtout l’approche militaire de la Russie.

Les héritiers du Khan

Les invasions mongoles – 1221 puis 1239-1243 – ont été un important facteur de changement. Comme me l’a dit l’analyste Sergei Karaganov fin 2018, elles ont influencé la société russe pendant des siècles.

Pendant plus de 200 ans, les princes russes ont dû se rendre au siège de l’empire mongol, sur la Volga, pour leur rendre hommage. Une frange d’historiens a qualifié cela de « barbarisation » ; cela semble être le point de vue de Poutine. Selon ce courant, l’incorporation des valeurs mongoles a peut-être « renversé » la société russe pour la ramener à ce qu’elle avait été avant la première campagne d’adoption du christianisme.

La conclusion inévitable est que lorsque la Moscovie [3] est apparue comme puissance dominante en Russie, elle était essentiellement l’héritière des Mongols.

Et à cause de cela, la paysannerie – la population sédentaire – n’a pas été touchée par la « civilisation » (est-ce le moment de relire Tolstoï ?). Pendant les siècles suivants, la puissance et les valeurs nomades ont survécu à la fin de la domination mongole.

Si une morale peut être tirée de notre court survol, ce n’est pas vraiment une bonne idée pour l’OTAN « civilisée » de chercher noise aux héritiers – latéraux – du Grand Khan.

Traduction et note d’introduction Corinne Autey-Roussel
Illustration : Le Prince Igor prélevant un tribut sur des paysans slaves drevliens dans la Rus’ de Kiev, détail. Klavdiy Lebedev (1852-1916).

Note de la traduction :

[1] Les Vikings n’étaient pas techniquement des nomades, puisqu’ils possédaient des terres et des maisons dans leur Scandinavie natale, d’où ils lançaient des raids et expéditions, sur des mois, avant de rentrer chez eux avec leur butin. Cela étant dit, les exemples de Vikings s’installant sur de nouveaux territoires abondent. Ceux qui partaient pour ne plus jamais revenir chez eux, par exemple les Vikings suédois installées en Russie (sous le nom de Varègues) dont parle l’auteur, peuvent-ils être qualifiés de nomades ? Cela pourrait fournir matière à débat.

[2] La notion de roi sacré, ou de sacralité de la fonction royale, est infiniment plus ancienne que l’empire perse (550 à 330 avant JC) ou a fortiori que l’Empire mongol (XIIIe siècle de notre ère) puisqu’on la trouve dès les origines de Sumer (IIIe millénaire avant JC) où la fonction royale était décrite comme carrément « descendue du ciel », donc d’essence divine, ainsi que démontré par le vers suivant tiré d’une tablette babylonienne, le prisme de Weld-Blundell  (1800-2000 avant JC) :

« Après que la royauté descendit du ciel, elle alla à Eridu. À Eridu, Alulim devint roi pour un règne de 8 sars. »

On pourrait également parler de l’Égypte antique, où le roi (le pharaon) est également considéré comme sacré dès la Ière dynastie (3185 à 3125 avant JC).

De fait, la notion de royauté sacrée, qu’on retrouve un peu partout dans l’histoire de l’humanité, pourrait bien remonter au tout début de la sédentarisation du néolithique, avec sa formation de villages, puis d’empires, et la hiérarchisation des fonctions qui résultait de sa nouvelle organisation. Au vu de tout ce qui précède, peut-on lier la royauté sacrée, même quand elle est explicitement liée au ciel (comme dans le cas de Sumer ou, des millénaires plus tard, de l’empire mongol, sans même parler de la Chine où l’Empereur tenait sa légitimité du « Mandat du ciel » depuis la dynastie Zhou (1405 avant JC), à la notion d’ « empire universel » sans faire de sérieuses entorses à l’histoire ?

[3] La Moscovie ou grande-principauté de Moscou était un Etat russe médiéval existant de 1243 à 1547, après lequel Ivan le terrible a instauré le « Tsarat de toutes les Russies ».

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