La Grande illusion occidentale – c’est la faute de ce seul type

Avant la Macronie, nous avions la Hollandie, qui supplantait la Sarkozie précédée par la Chiraquie, elle-même remplaçante de la Mitterrandie…  Sommes-nous tombés dans le piège que Patrick Armstrong dénonce pour les USA dans le texte qui suit, à savoir l’attribution de tous les malheurs du monde à un dirigeant donné, dont il ne reste plus qu’à espérer qu’il « dégage » pour que nous retrouvions un pays digne de ce nom où nous serions enfin heureux ?

Nous reste-t-il à comprendre que nos problèmes ne viennent pas d’un Macron à la tête d’une « Macronie » ou d’un Hollande à la tête d’une « Hollandie », etc, mais d’un système néolibéral transnational qui sauvegarde les apparences de la démocratie en plaçant, grâce à la puissance de feu de son appareil médiatique, ses représentants au pouvoir, un clone après l’autre, en nous faisant croire à chaque fois que nous l’avons librement choisi et qu’il incarne enfin quelque chose de nouveau ?

Comme nous le verrons dans l’article, nous ne sommes pas les seuls à nous concentrer sur des individus, à la remorque du jeu de bonneteau des médias grand public, à ne pas voir l’appareil qui les soutient tous… et à nous tromper. Que ce soit à l’échelle d’un pays (la France « de Macron », la Chine « de Xi », l’Amérique « de Trump » ou aujourd’hui « de Biden », la Russie « de Poutine » ), ou dans le cadre plus large d’une réflexion géopolitique, n’est-il pas temps de prendre du recul et de considérer notre situation non pas sous l’angle de dirigeants individuels, mais de systèmes établis plus ou moins acceptables ?


Par Patrick Armstrong
Paru sur Strategic Culture Foundation sous le titre The Great American Delusion – Just That One Guy


Il existe une réalité objective : même l’individu le plus puissant et le plus déterminé ne peut façonner l’avenir que dans le cadre des possibilités existantes.

Au cours de ma carrière, je participais régulièrement à des réunions avec une agence de renseignement américaine. J’étais – nous étions – toujours fascinés par leur obsession envers les individus. Une fois, ils ont fièrement présenté à chacun de nos groupes un tableau nous montrant répartis en trois groupes. Je suis sûr que la création de ce tableau avait coûté beaucoup de temps et d’argent, mais quelle en était l’utilité ? Nous permettait-il de mieux prévoir, de mieux comprendre ? Bien sûr que non. Outre l’absurdité de penser qu’un individu était à 100% dans un groupe et à 0% dans les deux autres – au moins l’un d’entre nous appartenaient à deux groupes de manière égale – le problème était que cette équipe prenait des décisions et que les personnes extérieures n’avaient aucune idée de son processus décisionnel.

La division en trois groupes ne faisait qu’engendrer des spéculations infondées – s’ils imaginaient qu’une décision était à l’avantage d’un groupe, une vague de spéculations sur ses conséquences pour les deux autres groupes s’ensuivaient. C’est de l’élaboration d’hypothèses en l’absence de données : un travail de malades mentaux. Beaucoup d’argent était dépensé et de temps passé, mais très peu de compréhension en résultait. Une autre fois, leurs prédictions sur un changement de direction étaient entièrement fondées sur telle ou telle personnalité – si c’est X, alors ceci se passera, si c’est Y, alors cela se passera (et la personne qui a réussi à avoir le poste, en fin de compte, n’était même pas sur leur liste).

L’approche de mon groupe consistait à essayer de décrire les contraintes auxquelles le nouveau directeur, encore inconnu, allait devoir faire face. Nous essayions de définir le contexte ; eux parlaient de personnalités. Mais il existe une réalité objective : même l’individu le plus puissant et le plus déterminé ne peut façonner l’avenir que dans le cadre de possibilités existantes. L’hypothèse américaine semblait être que le patron a des choix illimités. Cela étant, il est vrai qu’ils considéraient leur pays comme une « dictature », mais jamais, même dans la plus grande tyrannie, un dirigeant n’a pu faire tout ce qu’il voulait. Il n’est donc pas étonnant qu’ils se soient invariablement trompés au cours des vingt années qui ont suivi. L’obsession simpliste envers des individus ne mène nulle part.

Cela a-t-il commencé avec les calvinistes de Plymouth Rock [la colonie descendue des puritains arrivés en Amérique sur le Mayflower, NdT] et leur division de l’humanité en élus et damnés ? A-t-elle été renforcée un siècle et demi plus tard par la conviction selon laquelle le roi George avait causé à lui tout seul « des injustices et des usurpations répétées » et avait « attiré sur les habitants de nos frontières les Indiens, ces sauvages sans pitié » ? [Déclaration d’indépendance des USA, lien en français, NdT] ? Ou bien est-ce d’origine plus récente ? Cela vient-il des héros solitaires de Hollywood, qui sauvent la mise au monde entier à la fin du film ? Qui peut le dire ? Mais cette idée semble être ancrée dans la vision du monde des Américains – ou du moins dans leur vision du reste du monde. Et les médias jouent le jeu à chaque fois : le problème, c’est le dirigeant Untel. Si on le remplace, tout ira mieux.

Je viens de terminer un livre sur la CIA qui mentionne l’obsession de l’administration Kennedy envers Fidel Castro. « ‘Nous étions hystériques contre Castro’, a reconnu le secrétaire à la défense Robert McNamara » ; il y avait d’innombrables préparations d’assassinat [638 tentatives de meurtre du leader cubain ont été menées par les USA, d’après des documents déclassifiés qui ont donné lieu à un documentaire de Channel 4, NdT]. La Crise des missiles semble avoir ramené Kennedy à la raison et, quelques mois avant son assassinat, le préposé de la CIA a dû dire au mafieux qu’il avait choisi pour organiser la dernière tentative de meurtre en date de Castro que le plan était abandonné. Tout cela n’avait servi à rien et, selon les mots de l’un des acteurs, « une grande partie de ces foutus plans étaient vraiment puérils ». Soixante ans plus tard, Fidel Castro n’est plus là, mais Cuba demeure – toujours debout.

Sur l’obsession des Kennedy envers Castro, voir aussi USA-Cuba 1961 : la débâcle de la Baie des Cochons

Mohammed Mosaddegh d’Iran était problématique ; après son renversement, l’Iran n’a plus été un problème pendant un certain temps, mais aujourd’hui c’est un problème encore pire ; et les Iraniens en veulent toujours aux USA pour leur coup d’État. Ngô Đình Diệm du Vietnam était problématique ; mais sa mort n’a fait qu’engendrer encore plus de guerre. Mohamed Farrah Aidid, en Somalie, était un autre homme qui devait partir, mais après la bataille de Mogadiscio, ce sont les Américains et l’OTAN qui sont partis ; la Somalie, qui est à peu près redevenue ce qu’elle était à l’époque, a disparu de l’actualité. Slobodan Milošević était le « Boucher des Balkans » jusqu’à ce qu’un tribunal juge qu’il n’était pas coupable. Le New York Times nous a informés que Saddam Hussein était problématique sur presque tous les plans ; maintenant , il est parti mais l’Irak reste problématique – on ne peut pas y être victorieux, et on ne peut pas le quitter non plus. Les Kim, en Corée du Nord, vont et viennent ; le problème reste le même. Et ainsi de suite – Assad, Maduro, Kadhafi, Arafat, Daniel Ortega et Ianoukovytch ; tous des individus que l’on imaginait être le seul obstacle sur le chemin de… L’Amélioration, du Progrès, de la Démocratie et de toutes les autres Belles Choses.

Mais les deux pires problèmes sont le président russe Poutine et le président chinois Xi Jinping. J’ai suffisamment écrit sur l’obsession délirante des Américains envers Poutine : il y a cinq ans, j’avais compilé Un bref recueil d’absurdités sur Poutine. Depuis lors, il est devenu de plus en plus monstrueux : truqueur d’élections, pirate informatique, empoisonneur en série. La phrase suivante trouvée dans un article de Foreign Policy, « La Russie de Poutine représente une menace existentielle pour les États-Unis et les autres pays occidentaux, les voisins de la Russie et son propre peuple » est une divagation typique de cette mentalité. Notez la personnalisation : la « menace existentielle » est « la Russie de Poutine », pas « la Russie ». Si seulement on pouvait se débarrasser de Poutine…

L’auteur de l’article de Foreign Policy poursuit : « La Chine sera en haut de notre liste de devoirs à faire ». Et l’ONG Atlantic Council a publié The Longer Telegram : Toward A New American China Strategy (Le Télégramme plus long : Vers une nouvelle stratégie américaine pour la Chine), écrit par Anonyme. Ce document est manifestement censé faire écho au Long Telegram (Télégramme long) de George Kennan publié sous le sous le pseudonyme « M. X » [par Foreign Affairs en 1947, NdT]. Mais il y a quelques différences : il est plus long – beaucoup plus long, en fait sept fois plus long que l’essai de Kennan. Deuxièmement, Kennan lui-même ne pensait pas que ses recommandations avaient été correctement suivies, et il était totalement opposé à l’expansion de l’OTAN et aux triomphantasmes de l’Occident. Je ne perdrai certainement pas mon temps à lire tout ce bavardage oiseux, le résumé étant plus que suffisant – et il est déjà plus long à lui seul que l’essai de Kennan. La toute première phrase nous place en terrain connu :

« Le défi le plus important auquel sont confrontés les États-Unis au XXIe siècle est la montée en puissance d’une Chine de plus en plus autoritaire sous la direction du président et secrétaire général Xi Jinping. »

« La Chine du président et Secrétaire général Xi Jinping », « La Russie de Poutine ». Retour aux personnalités.

« …Xi a rendu la Chine… culte de la personnalité quasi-maoïste… élimination systématique de ses adversaires politiques….. Xi a utilisé l’ethnonationalisme… La Chine de Xi… Xi a démontré… La Chine sous… Xi n’est plus seulement un problème pour la primauté des États-Unis. Il représente maintenant un sérieux problème pour l’ensemble du monde démocratique… »

Il est le problème et « Toutes les réponses politiques et stratégiques des États-Unis à la Chine doivent donc être axées sur Xi lui-même. » Pas de Xi, pas de problème ; pas de Poutine, pas de problème ; pas de Saddam, pas de problème ; pas de Kadhafi, pas de problème. Et c’est reparti.

Des personnes mieux informées soulignent que les politiques de Xi Jinping s’inscrivent dans un contexte : commençons par la ligne directrice stratégique de Deng Xiaoping, « Cacher ses talents et attendre son heure ». Quand il n’a plus été possible de cacher les talents, on est passés au slogan « faire activement quelque chose » de Hu Jintao. Ce quelque chose – ou plutôt, ces nombreux quelque chose – ont été activement accomplis par Xi Jinping. Loin d’être un pays dominé par une personnalité, la Chine dispose d’un leadership collectif axé sur une stratégie à long terme.

Mais ces personnes mieux informées ne sont que des voix isolées en arrière-plan et le (très) long télégramme obsédé par des personnalités provient de l’Atlantic Council, une ONG dotée d’une grande influence sur les activités des États-Unis et de l’OTAN. Comme l’Atlantic Council est englué dans une vision axée sur des individus, ils le sont aussi.

Que suggèrent les obsédés de la personnalité pour se débarrasser de Xi ? Eh bien, c’est un peu plus difficile que dans les autres cas : les bombardements ont permis de se débarrasser de Saddam et de Kadhafi, mais la Chine est trop forte. Des mesures économiques, comme le réalise même quelqu’un d’aussi peu éclairé que M. Anonyme, pourraient davantage nuire aux États-Unis qu’à la Chine. Si on en excepte la nostalgie (les États-Unis doivent « conserver leur supériorité économique et technologique »), les rêves éveillés (« séparer la Russie de la Chine à l’avenir demeure toujours aussi crucial ») et les instruments d’évaluation dégradés (« l’ordre international libéral actuel fondé sur des règles et, surtout, ses fondements idéologiques, y compris les valeurs démocratiques fondamentales »), la stratégie proposée est pitoyable.

Nous sommes invités à être « concentrés comme au laser » sur l’hypothèse selon laquelle le soi-disant règne d’un seul homme de Xi est mal perçu par de nombreuses personnes en Chine ; si une brèche peut être creusée dans le leadership, Pékin reviendra à l’état heureux d’avant Xi, lorsque la Chine, sous les cinq dirigeants post-Mao qui l’ont précédé, était capable de travailler avec les États-Unis. Sous leur direction, comme chacun pouvait s’en convaincre à l’époque, la Chine visait à rejoindre l’ordre international libéral existant, et non, n’est-ce pas, à le remodeler à sa propre image. Aujourd’hui, cependant, la stratégie américaine à l’égard de la Chine devrait avoir pour mission de voir la Chine revenir à sa trajectoire d’avant 2013, c’est-à-dire au statu quo stratégique post-maoïste d’avant Xi.

Cela rappelle l’illusion de Napoléon, pour qui les nobles de Russie pouvaient être retournés contre le tsar Alexandre Ier, et la conviction inébranlable des Américains selon laquelle une sanction ciblée de plus poussera enfin les sbires de Poutine à le jeter dehors. Mais assez parlé des fantaisies d’Anonyme – elles n’ont aucun fondement dans la réalité : les États-Unis ont délocalisé leur production en Chine il y a longtemps et ne la récupéreront pas, le « wokisme » est en train de tuer leur système éducatif, leur politique est en miettes, leur armée perd partout sans même le réaliser, ils ont accumulé un Everest de dette. Le plus absurde, c’est qu’après des années d’hostilité inutile envers la Russie, Washington n’a aucune chance de séparer Moscou de Pékin. Et Xi Jinping n’est pas un voyou quelconque qui aurait pris le contrôle de son pays – il se tient au sommet d’une pyramide robuste.

La seule signification de cet effort dérisoire est qu’il nous donne un nouvel exemple – malheureusement par la voix d’une entité influente – de la curieuse obsession américaine envers les personnalités : comme si tout était allé pour le mieux dans les relations sino-américaines jusqu’à Xi. Mais en fait, comme toute personne capable de voir la réalité le sait, la Chine est beaucoup, beaucoup plus qu’un seul homme.

La Chine/Russie/Iran/Irak/insérez nom de pays était heureuse d’accepter sa place dans l’ordre international fondé sur des règles jusqu’à ce que ce méchant Xi/Poutine/Ayatollah/Saddam/insérez nom de dirigeant change tout ; débarrassez-vous de lui et tout s’arrangera.

Quand comprendront-ils qu’il s’agit d’un pays entier, et non d’un seul homme ?

Patrick Armstrong était analyste au ministère de la Défense du Canada. Spécialisé dans l’URSS/Russie, il a été conseiller à l’ambassade du Canada à Moscou en 1993-1996. Il a pris sa retraite en 2008 et écrit depuis sur la Russie et des sujets connexes sur le Net.

Traduction et note d’introduction Corinne Autey-Roussel
Photo Tumisu / Pixabay

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