Retour de la « vague rose » au Brésil. Viva os BRICS !

Dilemme pour Biden : avec le retour en politique de Lula et sa victoire quasi-assurée aux prochaines élections brésiliennes, comment contrer le nouvel élan à prévoir des BRICS sans soutenir le plus grand allié de Trump en Amérique du Sud, Jair Bolsonaro ?


Par M.K. Bhadrakumar
Publié sur Asia Times et Indian Punchline sous le titre Return of ‘Pink Tide’ in Brazil. Viva BRICS!


L‘ancien président du Brésil, Luiz Inácio Lula da Silva, est revenu au centre de la scène politique. Lundi 8 mars, il a été propulsé sur la première ligne de front politique brésilienne via une décision-surprise de la Cour suprême du pays, selon laquelle l’opération anti-corruption qui a empêché Lula de reconquérir la présidence lors de l’élection présidentielle de 2018 a été « le plus grand scandale judiciaire » de l’histoire du pays.

Dès le mercredi, Lula a prononcé un discours émouvant et potentiellement historique, largement considéré comme le début d’une tentative de reconquête de la présidence. Lula a critiqué la réponse « stupide » et maladroite du président sortant d’extrême droite Jair Bolsonaro à la pandémie de coronavirus. La politique brésilienne est déjà dans la tourmente à la suite de l’ineptie de Bolsonaro et à son déni de l’ampleur de la pandémie, qui a tué près de 270 000 personnes dans son pays.

Un récent sondage a montré que 50 % des Brésiliens pourraient voter ou voteraient certainement pour Lula lors des prochaines élections, contre seulement 38 % pour Bolsonaro. De fait, la réhabilitation de Lula électrise les élections de 2022 et un choc de titans entre la « marée rose » et la démagogie de la droite toxique s’annonce. (Les manifestations du glissement de l’Amérique latine vers la gauche ont été qualifiées de « marée rose » pour distinguer les politiques modérées des gouvernements de gauche actuels des anciens mouvements de gauche historiquement durs ou « rouges » de l’hémisphère).

De toute évidence, Lula reste une figure très appréciée, vénérée pour sa croisade contre la pauvreté. L’époque du boom économique qu’a connue le Brésil pendant ses huit années de présidence est vue avec nostalgie. Lula s’est détourné des extrêmes pour adopter des approches pragmatiques face aux défis persistants de la pauvreté, des inégalités et du développement économique dans son pays.

L’émergence du Brésil en tant que pivot régional dans l’hémisphère occidental serait restée incomplète sans la magnifique contribution de Lula à la conduite de l’économie du pays vers une croissance record. Cette croissance avait permis de financer les investissements sociaux qui ont réduit de moitié l’extrême inégalité des richesses dans le pays. Entre 2003 et 2013, le produit intérieur brut du Brésil avait augmenté de 64 % et le pourcentage de la population vivant dans la pauvreté avait été réduit de moitié. En outre, les dépenses sociales avaient augmenté de manière significative, le salaire minimum avait été augmenté de 75 % en termes réels, et des millions de nouveaux emplois étaient créés chaque année.

L’icône de la gauche de la politique américaine, le sénateur Bernie Sanders, a salué avec enthousiasme le retour de Lula en politique. Mardi 9, il a posté sur Facebook  : « En tant que président, Lula a fait un travail incroyable pour réduire la pauvreté au Brésil et défendre les travailleurs. C’est une excellente nouvelle que sa condamnation très suspecte ait été annulée. C’est une victoire importante pour la démocratie et la justice au Brésil. »

Les éloges de Sanders ne montrent aucune trace d’appréhension à l’idée qu’un gauchiste chevronné puisse revenir au pouvoir au Brésil, et que cela puisse situer les trois pays les plus grands et les plus influents d’Amérique latine – le Brésil, l’Argentine et le Mexique – au sein de la « marée rose ». Cela annonce le type de diplomatie et de politique que l’on peut attendre de Lula aux côtés des présidents Alberto Fernández (Argentine) et Andrés Manuel López Obrador (Mexique).

Pourtant, contrairement à Fernández et Obrador, qui sont des intellectuels diplômés, Lula a reçu peu d’éducation scolaire. Il n’a appris à lire qu’à l’âge de dix ans et a quitté l’école après l’école primaire pour travailler et aider sa famille. Ses premiers emplois, à l’âge de 12 ans, ont été cireur de chaussures et vendeur ambulant. À 14 ans, il avait un emploi de manutentionnaire dans un entrepôt.

Lula s’est élevé en politique en tant que dirigeant syndical doté d’une solide expérience ouvrière, mais, de façon typique pour lui, il a compensé ses insuffisances, s’il en avait, en fondant le Parti des travailleurs – un parti de gauche aux idées progressistes créé en plein gouvernement militaire brésilien en 1980 – avec un collège de dirigeants syndicaux et un groupe d’universitaires et d’intellectuels à la tête du parti.

En tant que président, Lula a constitué un pare-feu contre les efforts déployés par les États-Unis pour déstabiliser les processus plus radicaux en cours à l’époque en Équateur, en Bolivie et au Venezuela, même s’ils ne suivaient pas tout à fait sa trajectoire idéologique. Les initiatives telles que l’Union des nations sud-américaines (UNASUR) et la Communauté d’États latino-américains et caraïbes (CELAC), qui visent à une plus grande intégration de la région, bénéficiaient de son soutien. Ces initiatives, ainsi que sa conception du socialisme, ont entraîné un changement de politique étrangère sous sa direction, avec des connotations anti-impérialistes, ce qui lui a valu l’antipathie de l’establishment des USA, mais il n’a jamais été ouvertement anti-américain. Lula comprenait parfaitement que le Brésil avait besoin d’échanges commerciaux et d’investissements avec l’Occident, en particulier d’un accès au marché américain.

Ce qui a probablement le plus irrité Washington, c’est que le Brésil de Lula était un participant actif du groupe de nations BRICS. La conception des BRICS comme pôle économique et politique alternatif aux nations du G7 était très attrayante pour Lula. Cependant, du point de vue de Washington, les BRICS étaient (et sont toujours) une notion pernicieuse, étant donné le défi qu’ils représentaient pour l’ordre international dirigé par les États-Unis, avec ses chaînes d’approvisionnement, ses divisions du travail et, bien sûr, la domination du dollar américain.

L’ex-Secrétaire d’État américain Pompeo n’avait d’ailleurs pas oublié de porter un toast à l’éviction de Lula de l’arène politique, dans l’un de ses derniers messages, juste avant son départ du Département d’État. Le 19 janvier, Pompeo a tweeté, avec un triomphalisme à peine dissimulé, qu’avec Bolsonaro à la tête du Brésil et le Premier ministre Narendra Modi à la tête de l’Inde, les BRICS étaient devenus comateux, laissant entendre que l’on pouvait compter sur les deux hommes d’État pour étouffer toute velléité anti-américaine émanée de la Russie et/ou de la Chine au sein du groupement :

(Tweet : Vous vous souvenez des BRICS ? Eh bien, grâce à @jairbolsonaro et @narendramodi, le B et le I ont compris que le C et le R sont des menaces pour leurs peuples.)

Viva les BRICS ! Le rêve de Pompeo s’effondre. Et Modi doit accueillir le Sommet 2021 des BRICS.

Il suffit de dire que, bien que Lula ne soit ni un marxiste, ni même un anti-américain, son retour sur la scène politique brésilienne pourrait potentiellement devenir un revers majeur pour les plans de Washington visant à restaurer son hégémonie dans la région, à un moment où la vague conservatrice qui a suivi la « marée rose » s’estompe progressivement dans l’hémisphère et où la stratégie globale des États-Unis consiste à contrer la Chine et la Russie partout, où que ce soit, dans le monde entier, en particulier dans l’arrière-cour des États-Unis.

Il ne fait aucun doute que si Lula est élu président l’année prochaine, cela redynamisera les BRICS. Moscou et Pékin verraient en Lula un allié convaincu de la raison d’être du bloc en tant qu’institution conçue pour soutenir véritablement le développement et bâtir les fondations d’un monde multipolaire.

Il reste à voir comment l’administration de Joe Biden s’adaptera à une réalité géopolitique de cet ordre. Bolsonaro avait tissé des liens étroits avec l’administration Trump, et l’impudent leader brésilien risque de faire face à l’hostilité de Biden. (Bolsonaro est souvent appelé le « Trump tropical » par ses compatriotes).

Le 7 novembre dernier, Lula a déclaré que le monde entier « poussait un soupir de soulagement » après la victoire de Biden, alors que Bolsonaro, fervent partisan de Trump, est resté ostensiblement silencieux. Lula a tweeté : « Je salue la victoire de Biden et j’exprime mon espoir qu’il soit guidé par les valeurs humanistes qui ont marqué sa campagne, non seulement sur le plan intérieur mais aussi dans ses relations avec l’Amérique latine et le monde. »

Lorsque Biden avait déclaré, lors de son premier débat avec Trump, que les États-Unis devaient pousser le Brésil à mieux protéger la forêt amazonienne, Bolsonaro avait répliqué que cette déclaration était « désastreuse et inutile ». De plus, certains médias brésiliens, citant des sources gouvernementales, avaient affirmé que l’administration Bolsonaro ne prévoyait pas de reconnaître la victoire de Biden avant que les différentes contestations juridiques que Trump avait menacé de lancer ne se déroulent devant les tribunaux. Aujourd’hui, si Biden veut contrer la droite au Brésil, il n’aura pas à regarder au-delà de Lula.

M.K. Bhadrakumar a travaillé au sein du corps diplomatique indien pendant 29 ans. Il a été ambassadeur de l’Inde en Ouzbékistan (1995-1998) et en Turquie (1998-2001). Il tient le blog Indian Punchline et contribue régulièrement aux colonnes d’Asia Times, du Hindu et du Deccan Herald. Il est basé à New Delhi.

Traduction et note d’introduction Corinne Autey-Roussel
Illustration Pete Linforth / Pixabay

2 réponses

  1. 22 mars 2021

    […] Retour de la « vague rose » au Brésil. Viva os BRICS ! […]

  2. 26 mars 2021

    […] Lire la suite… […]

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