Pourquoi font-ils toujours la même chose?

Dans ce texte axé sur l’exemple américain, Patrick Armstrong met le doigt sur l’un des problèmes N°1 de l’Occident actuel, à la fois cause et symptôme de sa dégradation effarante actuelle : sa pensée circulaire, son incapacité à sortir de schémas mentaux établis où des prémisses fausses, ou dépassées, fondent des conclusions erronées qui, à leur tour, servent de prémisses pour des conclusions encore plus divorcées de la réalité, etc – en boucle.

Le monde a changé, mais l’Occident reste fossilisé dans ses certitudes et ne semble plus avoir la capacité d’évoluer – car personne ne peut apprendre, donc progresser, sans abandonner d’abord des schémas mentaux inadaptés ou obsolètes. De fait, tout ce qui se passe en ce moment semble bien prouver que le modernisme libéral dont se glorifie l’Occident, loin de libérer la société de ses anciennes chaînes, n’est qu’un miroir aux alouettes qui l’envoie dans une spirale auto-destructrice. Faut-il revenir à des fondamentaux pour repartir sur des bases saines ? C’est probablement une question vitale aujourd’hui.


Par Patrick Armstrong
Paru sur Strategic Culture Foundation sous le titre Why Do They Keep Doing It?


En Occident, et en particulier aux États-Unis, nous observons aujourd’hui une incapacité à imaginer, comprendre, accepter ou tolérer toute différence.

Dans une célèbre citation apocryphe, Einstein aurait dit que la folie consiste à faire la même chose, encore et encore, et à s’attendre à un résultat différent. Cela décrit la politique étrangère des États-Unis depuis la fin de la Guerre froide à la perfection. Deux décennies en Irak et en Afghanistan ne sont pas suffisantes : il faut continuer. Les sanctions à l’encontre de la Russie n’ont rien changé, continuez à les appliquer. Pékin n’est pas le moins du monde dissuadé par les navires américains voguant sur la Mer de Chine méridionale au nom de la « liberté de navigation », continuez. L’Iran ne se pliera pas à la volonté de Washington, continuez.

Un des ur-néocons a compris quel était le problème, même s’il ne l’a pas réalisé : « Robert Kagan a diagnostiqué le plus gros problème de l’Amérique : les Américains qui ne veulent pas diriger le monde ». Ce qui est intéressant dans l’article de Kagan cité par Antiwar, en fait, c’est la nuance de dépression qui le traverse – il est en fait à l’une des étapes du deuil. Lorsque le think tank Project For A New American Century (Projet pour un nouveau siècle américain, acronyme PNAC) a été annoncé en 1997, il était au contraire très confiant : son document fondateur – également rédigé par Kagan – Toward a Neo-Reaganite Foreign Policy (Vers une politique étrangère néo-reaganite) – exposait :

Quel doit être ce rôle ? Une hégémonie mondiale bienveillante. Ayant vaincu l’ « empire du mal », les États-Unis jouissent d’une prédominance stratégique et idéologique. Le premier objectif de la politique étrangère américaine devrait être de préserver et d’accroître cette prédominance en renforçant la sécurité de l’Amérique, en soutenant ses amis, en faisant progresser ses intérêts et en défendant ses principes dans le monde entier. »

L’énorme réseau du système économique mondial, avec les États-Unis au centre, combiné à l’influence omniprésente des idées et de la culture américaines, permettait également aux Américains d’exercer une influence de bien d’autres manières dont ils n’étaient pas conscients.

Et ainsi de suite. Les États-Unis étaient assez puissants pour faire ce qu’ils voulaient ; ils pouvaient le faire ; ils devaient donc le faire : les maîtres du monde – totalement bienveillants, et tout-puissants. C’était la saveur de l’époque : L’histoire s’était arrêtée, l’ordre libéral représentait l’avenir, tout le monde le savait. Washington « se tenait plus haut et voyait plus loin ». C’était la nation indispensable.

L’article de Kagan de cette année – sans doute écrit pour célébrer le départ de Trump et le retour de sa femme [Victoria Nuland, NdT] au pouvoir – est intitulé A Superpower, Like It or Not (Une superpuissance, que vous le vouliez ou non). Le titre lui-même laisse entrevoir un doute – ce n’est plus une fière affirmation, c’est un défi.

Le seul espoir de préserver le libéralisme à l’intérieur et à l’extérieur du pays est le maintien d’un ordre mondial propice au libéralisme, et la seule puissance capable de faire respecter cet ordre est les États-Unis. »

Deux décennies avant, nous avions la promesse d’un monde meilleur, Aujourd’hui, nous n’avons plus que la peur d’un monde encore pire. C’est évident – non pas que Kagan le voie de cette façon, mais néanmoins évident : les deux dernières décennies n’ont pas été fructueuses pour le Projet. La peur du pire inconsciemment exprimée Kagan est martelée encore et encore :

Le temps est venu de dire aux Américains qu’il n’y a pas d’échappatoire à la responsabilité mondiale… la tâche de maintenir un ordre mondial est interminable et lourde de coûts, mais préférable à l’alternative. »

Les États-Unis sont assis sur un dragon et n’osent pas en descendre parce que s’ils le font, le dragon les tuera. Mais comme ils ne peuvent pas tuer le dragon, ils doivent rester assis dessus pour toujours : il n’y a pas d’échappatoire. Et les œufs du dragon éclosent tout autour : pensez à la taille des dragons russe, chinois et iranien aujourd’hui par rapport à ce qu’ils étaient il y a un quart de siècle, lorsque Kagan & Co ont lancé le PNAC avec tant de confiance en eux ; pensez à la taille qu’ils atteindront dans un quart de siècle de plus.

Un état de fait démoralisant – non pas que Kagan soit capable de le percevoir. Les échecs passés – comme la guerre en Irak – sont balayés sous le tapis comme ayant été « relativement peu coûteux » parce que leur échec ne peut pas être admis : les guerres doivent continuer. Et quel est le conseil de Kagan à ses concitoyens américains ? Ils doivent s’habituer à envoyer leurs enfants dans des guerres sans fin parce que l’alternative est pire. Il n’y a pas d’ « hégémonie mondiale bienveillante » aujourd’hui, il y a à rester assis sur des dragons pour toujours. Une perspective très sombre : faire la même chose, encore et toujours, en espérant à chaque fois un résultat différent.

Prenez la Russie, par exemple. J’ai écrit ailleurs sur l’obsession des Américains envers Poutine (lien en français), et sur leur ignorance totale de ce qui se passe en Russie. La Russie et la Chine sont régulièrement citées comme les plus grands ennemis/opposants de Washington et la Russie figure sur cette liste depuis longtemps. L’OTAN s’est étendue, la Russie a été accusée, la Russie a été sanctionnée. Mais la Russie est toujours là, plus puissante que jamais – un grand dragon aujourd’hui. Sans parler de la Chine, un dragon puissant s’il en est. Leur dernier vœu pieux : pour séparer Moscou et Pékin, ils pourraient peut-être soudoyer Moscou en lui laissant l’Ukraine. Andrei Martyanov étrille ici cette tentative de copier Kissinger et Nixon issue d’une cervelle de moineau. [1]

Peut-on se risquer à penser que la stratégie Kagan/PNAC d’aspirations hégémoniques fondées sur la puissance militaire ne fonctionne pas très bien et que l’autoritas américaine est en train de reculer ? Dans une autre source ur-neocon, l’Atlantic Council, deux auteurs osent suggérer que Washington devrait changer sa façon de traiter avec Moscou : Ils appellent cela « un rappel à la réalité ». Il s’agit en fait d’un changement mineur ; en fait, de presque aucun changement. Il n’y a aucune tentative d’utiliser leur supposée « meilleure vision » pour comprendre le point de vue de Moscou, ou d’essayer d’envisager ce que Moscou pourrait vouloir, aucune discussion sur ce que Moscou considère comme ses griefs ; non, rien de tout cela :

L’administration Biden devrait plutôt chercher à élaborer une politique moins ambitieuse à l’égard de la Russie, minimiser le recours aux sanctions et rechercher des incitations susceptibles d’amener Moscou à prendre des mesures conformes aux intérêts des États-Unis. »

Différents moyens, mêmes fins. La Russie est toujours mauvaise, les « droits de l’homme » ont été patentés par l’Office des brevets des États-Unis. (De toute évidence, les auteurs n’ont pas vu la vidéo sur les violences policières occidentales que Moscou fait circuler en ce moment). Encore une fois, nous retrouvons l’ennuyeuse certitude de la supériorité – d’être indispensables – seulement nuancée par un début de lucidité sur le fait que faire la morale tout le temps, à tout le monde, ne marche pas et qu’une carotte doit être occasionnellement ajoutée au mélange. Mais Moscou doit encore être forcé à rentrer dans le rang.

Mais même cette tiède suggestion a scandalisé vingt-deux de leurs collègues, qui ont publié une rebuffade : « Rate sa cible… Fondé sur une fausse idée… Nous ne sommes pas d’accord avec ses arguments et ses valeurs et nous nous dissocions du rapport ». Il n’y a absolument aucune raison de changer quoi que ce soit, il faut continuer à faire la même chose ; le résultat sera forcément différent cette fois-ci. Tentons à nouveau d’imposer des sanctions en invoquant la dernière excuse en date ; cela n’a pas marché avant, peut-être que cela marchera cette fois. Mais plus il y a de sanctions, plus la Russie se renforce : par analogie, considérez les sanctions contre la Russie comme une utilisation excessive d’antibiotiques – la Russie devient immunisée.

Y a-t-il jamais eu un sujet sur lequel des gens se sont autant trompés, et pendant si longtemps, que sur la Russie ? Combien de fois ont-ils dit que Poutine était fini ? Vous vous souvenez de l’époque où le fromage allait le faire tomber ? La Russie est toujours en phase de crise économique terminale. Il y a un an, ils étaient sûrs que le Covid achèverait Poutine. Un général américain est en Ukraine et les armes lourdes de Kiev se déplacent vers l’est mais, non, c’est Poutine qui, pour des raisons d’ego – et à cause de son économie « défaillante » – veut la guerre. Pourquoi continuent-ils ? Eh bien, c’est de l’argent facile – Poutine (vous a-t-on dit qu’il était dans le KGB, au fait ?) veut étendre la Russie et régner pour toujours ; par conséquent, il est sur le point d’envahir quelqu’un. Il ne le fait pas, pas de problème, c’est parce que notre avertissement opportun l’a effrayé ; nous changerons la date et nous vous resservirons la même affirmation l’année prochaine. En attendant, son pouvoir despotique tremble sur ses bases à cause d’une affaire mineure quelconque du moment. Ces articles s’écrivent tout seuls : la russophobie est l’escroquerie la plus facile qui soit. De plus, il y a la difficulté d’admettre qu’on a eu tort : comment quelqu’un comme Kagan, si triomphantasmagorique à l’époque, pourrait-il admettre que tout est tombé en poussière et pire, que tout est tombé en poussière parce que son pays a suivi ses conseil ? Il vaut mieux continuer – de toutes façons, personne dans la lügenpresse ne le rappelle à l’ordre ou ne lui refuse de l’espace. Et enfin, ces gens sont enfermés dans une projection psychologique : parce qu’ils ne peuvent envisager qu’une expansion militaire, ils supposent que l’autre est obsédé par la même chose, et qu’ils doivent donc s’étendre pour contrer son expansion. Ils soupçonnent tout le monde de les soupçonner. Leur hostilité voit de l’hostilité partout. Leur belligérance imagine de la belligérance. L’hyperpuissance est toujours obligée de répondre aux puissances inférieures. Ils regardent vers l’extérieur, se voient eux-mêmes et ont peur ; dans leur univers mental, les États-Unis sont à la fois triomphalement forts et terrorisés à cause de leur faiblesse. [2]

Leur courbe d’apprentissage est absolument plate : les États-Unis doivent s’étendre en mer de Chine méridionale pour stopper l’expansion chinoise, s’étendre jusqu’aux frontières de la Russie pour stopper l’expansion russe, s’étendre dans le Golfe pour stopper l’expansion iranienne, s’étendre en Afrique parce que quelqu’un d’autre pourrait vouloir s’y étendre. Tout cela enveloppé dans d’écœurantes protestations d’innocence – lisez n’importe quel briefing du Département d’État sur le Venezuela – comme ici, celui du 25 février :

les champions internationaux qui défendent la démocratie… les droits de l’homme… demandent un retour à la démocratie… la responsabilité de ces violations des droits de l’homme… des millions de Vénézuéliens souffrent… soutiennent les aspirations démocratiques du peuple vénézuélien.

Dans leur esprit, les États-Unis doivent s’éloigner de leurs frontières pour se défendre ; ils ne peuvent pas comprendre que les autres puissances considèrent les Américains à leurs frontières comme une agression. Les puissants États-Unis sont les victimes irréprochables des soupçons infondés des autres pays. Quiconque ose suggérer d’essayer autre chose est « déplatformé », méprisé et calomnié – nous devons continuer à échouer parce que nous ne pouvons pas réussir. C’est ce que répètent tous les dirigeants de l’Occident : les morts-vivants.

Il y a ici une curiosité historique à rappeler. Il y a cinq cents ans, Christophe Colomb a eu l’idée de naviguer vers l’ouest jusqu’en Chine, et il a fait le tour des capitales européennes à la recherche de quelqu’un pour la financer. Il avait tort, comme le savaient à l’époque toutes les personnes instruites : la Chine était bien accessible par l’ouest, mais tout navire aurait manqué de nourriture et d’eau, et tout l’équipage serait mort du scorbut bien avant d’avoir franchi 180 degrés de latitude. Finalement, il a trouvé un bailleur de fonds, a découvert les Amériques et tout le reste a suivi. Mais une cinquantaine d’années plus tôt, le marin chinois Zheng He avait effectué un immense voyage. [3] Le nouvel empereur n’était pas intéressé par sa découverte, c’était fini. L’une des forces de l’Europe de l’époque était sa diversité – Christophe Colomb n’avait pas réussi à vendre son idée au Portugal, à Gênes, à Venise, à l’Angleterre mais, finalement, l’Espagne a pris le pari. Parmi les nombreux poissons de l’étang européen, il n’avait besoin d’en attraper qu’un seul. La Chine était gouvernée de manière centralisée. Son refus était définitif.

En Occident, et en particulier aux États-Unis, nous observons aujourd’hui une incapacité à imaginer, comprendre, accepter ou tolérer toute différence. La « diversité » promue aujourd’hui dans tout l’Occident est une pseudo-diversité de visages différents unis dans la même pensée garantie conforme. Aujourd’hui, c’est l’Occident qui insiste sur l’uniformité du soi-disant ordre international fondé sur des règles (où l’Occident établit les règles et donne les ordres), tandis que c’est la Chine qui appelle à « rechercher une harmonie sans uniformité ».

Les Kagan entrevoient bien que les choses ne se sont pas déroulées comme prévu, mais ils n’ont aucune idée de ce qu’il faudrait faire, si ce n’est continuer la même chose. Des zombies.

Patrick Armstrong était analyste au ministère de la Défense du Canada. Spécialisé dans l’URSS/Russie, il a été conseiller à l’ambassade du Canada à Moscou en 1993-1996. Il a pris sa retraite en 2008 et écrit depuis sur la Russie et des sujets connexes sur le Net.

Traduction et note d’introduction Corinne Autey-Roussel
Illustration Peggy et Marco Lachmann-Anke / Pixabay

Notes de la traduction :

[1] Martyanov explique que toute tentative d’appâter Moscou en lui offrant l’Ukraine est vouée à l’échec parce que la Russie ne veut pas de l’Ukraine, dont l’Occident a fait un État en lambeaux. Dans l’esprit du gouvernement russe, l’Occident ayant détruit l’Ukraine, c’est à l’Occident de le réparer s’il le peut. En conclusion, l’Occident n’a rien à offrir à la Russie pour un potentiel « donnant-donnant ».

[2] Cet esprit de projection psychologique de ses propres idées sur l’autre (exactement comme si l’autre n’était qu’un miroir), représente précisément la façon dont la Rand Corporation, l’entité de conseil N°1 du Pentagone, a mené toute la Guerre froide. Et pour cause : la projection est le socle même de la théorie des jeux, un paradigme raté qui présuppose faussement que deux parties opposées jouent forcément le même jeu et n’intègre pas, par exemple, que l’une puisse jouer aux échecs alors que l’autre s’en tient aux dames. Or, la théorie des jeux fondait toute la réflexion « stratégique » de la Rand. Pour les anglophones, voir à ce sujet l’impeccable documentaire d’Adam Curtis pour la BBC The Trap (Le Piège, malheureusement non traduit en français dans sa version librement accessible), et pour tous, aussi cet article en français où l’auteur oppose la mentalité occidentale de type « jeu à somme nulle » – ce que l’un gagne, l’autre le perd – à l’esprit chinois « gagnant-gagnant » où la réussite des deux parties repose sur leur coopération.
Pas le même jeu…

[3] Voir à ce sujet le documentaire d’History Channel Who Really Discovered America (Qui a réellement découvert l’Amérique), où l’on apprend qu’une bonne douzaine d’expéditions de divers pays et cultures avaient probablement découvert l’Amérique bien avant Colomb (pour certaines, des millénaires avant), dont les Vikings, les Japonais, les Chinois, les Polynésiens, les Irlandais, les Solutréens de la période glaciaire, etc… La seule différence avec Colomb étant qu’aucun de ces explorateurs/pays n’a eu l’idée ou l’envie de s’y installer à demeure – ce qui en soi est un mystère, mais c’est une autre question.

1 réponse

  1. 26 mars 2021

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