Occidentaux, sachez qui est votre ennemi!

Cet article – écrit par un auteur qui, malgré son ton, n’a rien d’un révolutionnaire –  s’adresse aux Américains, mais son message doit être entendu chez nous aussi, puisque nos relations avec la Chine sont déterminées par nos alliances militaires et financières, et qu’en conséquence, nos médias français traitent la question chinoise sur le même ton que leur congénères américains.

Nota bene : La prochaine fois que quelqu’un prétendra vous expliquer la pensée ou la culture chinoise en citant Sun Tzu, vous saurez à quoi vous en tenir sur sa connaissance de la Chine.


Par Eamon McKinney
Paru sur Strategic Culture Foundation sous le titre Americans… ‘Know Your Enemy’


Ce n’est pas la Chine qui a vendu des générations d’Américains encore à naître pour alimenter le complexe militaro-industriel à hauteur de près de mille milliards de dollars par an. Ce n’est pas la Chine qui a renfloué des banquiers criminels avec des billions de dollars.

« Connaît ton ennemi » est l’une des 36 stratégies de « L’Art de la guerre », écrit par Sun Tzu il y a 2600 ans, pendant la période des Royaumes combattants en Chine. Il s’agit d’un traité sur la façon de mener la guerre et les conflits. Pendant mes deux premières années en Chine, j’ignorais presque tout de cet écrit. C’était il y a 45 ans, lorsque j’étais étudiant étranger à l’université de Pékin. J’étudiais la langue, l’histoire et la littérature de la Chine afin de comprendre cette culture ancienne et fascinante. L’Art de la guerre n’était sans doute pas inconnu en Chine, mais je ne me souviens pas qu’il ait été cité une seule fois dans un quelconque contexte moderne.

C’est en Amérique, et non en Chine, que j’ai fait connaissance avec l’ouvrage pour la première fois. En 1979, après avoir quitté la Chine, j’ai fréquenté une grande école de commerce américaine afin d’obtenir une MBA [maîtrise en administration des affaires, NdT]. Il semble que L’Art de la guerre jouissait d’une grande popularité et que sa lecture était obligatoire dans toutes les grandes écoles de commerce américaines. Ces grandes écoles de commerce formaient la prochaine génération de chefs d’entreprise américains. La plupart de mes camarades de classe sont devenus avocats ou ont fini à Wall Street. Dans de nombreux cas, les deux. Et ils emportaient avec eux les leçons de L’Art de la guerre.

Et quelles étaient les leçons qu’ils tiraient de cet ancien ouvrage ?

Le business, c’est la guerre. Dans chaque accord, il y a un gagnant et un perdant, et pour quelqu’un gagne, il faut que quelqu’un d’autre perde.

C’est le modèle de Wall Street. Pour chaque transaction gagnante, il y a une contrepartie qui perd. C’est la pensée à somme nulle. Le gâteau n’est pas si gros, alors quand j’en veux plus, quelqu’un doit se contenter de moins.

Cela a favorisé un état d’esprit impitoyable, qui a perduré et s’est intensifié jusqu’au point où nous nous trouvons aujourd’hui. Et ce n’est pas seulement Wall Street, cet état d’esprit domine toutes les grandes entreprises américaines [et plus largement occidentales, NdT]. Par exemple, voyez comment les entreprises américaines ont délocalisé leur chaîne d’approvisionnement vers des pays à faible coût. Elles savaient qu’elles détruisaient l’économie américaine, désertifiant un secteur manufacturier autrefois florissant qui avait construit la classe moyenne. Elles savaient ce qu’elle faisaient, mais elle s’en fichaient. Et bien sûr, Wall Street adorait les délocalisations. Toute entreprise qui délocalisait sa production en Chine voyait une hausse du prix de ses actions. Une victoire de Wall Street signifiait une perte pour les Américains.

L’une des milliers d’usines automobiles autrefois productives et aujourd’hui en ruines de Détroit, dans le Michigan.

En 1980, je suis retourné en Chine en tant que vice-président d’une grande compagnie pétrolière (j’avais obtenu ce poste davantage pour mes connaissances linguistiques et culturelles que pour mes compétences commerciales de l’époque). Ce n’est qu’à ce moment-là que j’ai commencé à comprendre les philosophies commerciales diamétralement opposées entre les deux nations. Pas une seule fois, je n’ai entendu une référence à Sun Tzu ou à quoi que ce soit qui aurait suggéré que les Chinois considèrent le business comme une question de conflits et de concurrence. Lorsque le business faisait l’objet de métaphores, elles faisaient appel aux philosophies confucéenne ou taoïste, toutes deux fondées sur le bénéfice mutuel et la coopération. À l’époque, je considérais que ce n’était que du « langage commercial » chinois. J’avais tort, comme j’allais l’apprendre par la suite.

Nombre de gens peuvent considérer que l’optique « gagnant-gagnant » décrite ci-dessus n’est que de l’idéalisme. Les Américains sont sceptiques, à juste titre, quand un gouvernement professe de bonnes intentions. Mais examinons les faits. Ces derniers mois, la Chine a signé les deux plus grands accords commerciaux de l’histoire – l’un avec l’UE et l’autre avec le groupe ASEAN. Ces coopérations ont relégué l’Amérique à la 3ème place des plus grands partenaires commerciaux de la Chine. Plus important encore, l’initiative « Belt and Road » (nouvelle Route de la soie) englobe 140 pays sur quatre continents. Dans chaque pays, la Chine a mis en place un dispositif différent, spécifique aux besoins du pays en question. Dans certains pays, elle construit non seulement des lignes ferroviaires à grande vitesse, mais aussi des barrages, des centrales électriques, des routes, des télécommunications et d’autres projets à venir. Dans d’autres pays, elle ne construit que des voies de transit (pour l’instant). Le financement est assuré par la Banque asiatique de développement, avec dans certains cas des prêts autofinancés à taux zéro sur 100 ans. Comment tout cela aurait-il pu être réalisé, si ce n’est par la voie chinoise du bénéfice mutuel, ou de la pensée « gagnant-gagnant » ? Cela aurait été impossible autrement.

L’argument occidental contre l’initiative Belt &Road est qu’il s’agit d’une nouvelle forme d’impérialisme chinois et d’un piège de l’endettement. Voyons cela. Sur les 140 pays participants de l’initiative, au moins 120 ont récemment été libérés du joug d’un impérialisme étranger (subi dans certains cas pendant des siècles) – La Chine, l’Indonésie, la Malaisie, Macao, la Corée, les Philippines, toute l’Afrique et la plupart de l’Amérique du Sud. Tous ces pays ont souffert sous des régimes coloniaux d’empires occidentaux brutaux et répressifs.

Après la Seconde Guerre mondiale, des mouvements d’indépendance se sont fait jour à travers le monde asservi. Cela n’a pas été facile. La Grande-Bretagne, la France et les Pays-Bas avaient tous l’intention de récupérer ou de garder leurs anciennes colonies et ont lancé des attaques contre elles. Mais la plupart ont fini par se libérer.

Ligne blanche : ceinture économique de la nouvelle Route de la soie terrestre. Ligne en pointillés : nouvelle Route de la soie maritime

La Chine possède un système politique et économique unique. Il est fondé sur le confucianisme et il est spécifique à la Chine – à ses défis et à sa culture. Il ne fonctionnerait pas ailleurs.

Les Chinois le savent et n’essaient pas d’exporter leur système. Suggérer que les 140 pays participants sont tous des dupes malchanceuses qui ne comprennent rien à ce qui se passe est à la fois insultant et mal informé. Ils ont tous terriblement souffert de l’impérialisme. Ils savent tous très bien à quoi cela ressemble, et ce n’est pas le cas ici. La non-ingérence, l’autodétermination et l’indépendance sont les motivations premières de tous ces pays. Quant à la question des « pièges de l’endettement », là encore, tous les pays post-coloniaux ont été bien instruits sur le sujet. Avec l’indépendance, est venue la nécessité de développer leurs pays et de construire des économies viables. Cela nécessitait des investissements et la Banque mondiale, le FMI et le modèle américain néocolonialiste sont arrivés, sous un déguisement financier. C’était un piège de l’endettement dont beaucoup de pays ont encore de la peine à se libérer.

Alors, qu’est-ce que la Chine retire de tout cela ? Quel est son « gain » ?

Ce dont la Chine a besoin, c’est d’une croissance continue. Elle forme six millions d’étudiants par an dans ses universités (dont 60 % dans les filières scientifiques et technologiques). Elle a besoin de ces étudiants pour pouvoir faire face à la crise démographique qui s’annonce en raison de la politique de l’enfant unique, aujourd’hui abandonnée. La Chine a besoin d’une classe moyenne florissante et de stabilité sociale. Cela ne peut se faire que dans le cadre d’une économie à forte croissance.

Pour sa croissance, elle peut notamment tabler sur son économie intérieure, qui possède encore un énorme potentiel inexploité. Elle table aussi sur les nouvelles économies qui se développeront le long de l’initiative Belt & Road (IBR). Ces dernières seront des marchés pour les marchandises, les technologies et l’expertise en matière d’infrastructures de la Chine. Après des années de suppression sous le colonialisme, toutes ont un bon potentiel de développement productif.

Les Chinois parlent rarement de parts de marché et préfèrent se concentrer sur une « part du gâteau ». Et ils préparent de nombreux gâteaux.

De la part de ses partenaires de l’IRB, la Chine a besoin de plus. La Chine compte 22 % de la population mondiale, mais elle possède moins de 6 % des terres arables du monde. Elle ne peut pas nourrir sa population sans importations de denrées alimentaires. L’IBR permettra au monde sous-développé d’exploiter son potentiel agricole et lui permettra pour la première fois d’accéder aux marchés mondiaux. Tout le monde y gagnera.

La Chine a également besoin d’énormes quantités de matières premières essentielles à ses industries manufacturières.

En fournissant les infrastructures manquantes, elle permet aux pays d’Afrique et d’Amérique du Sud d’extraire ces ressources sans se ruiner et de les acheminer efficacement vers les marchés. Tout le monde y gagnera.

Sur ce, retour en Amérique où la guerre est un business et le business, c’est la guerre.

Ce n’est pas la Chine qui a vendu l’avenir de générations d’Américains encore à naître pour alimenter le complexe militaro-industriel à hauteur de près de mille milliards de dollars par an. Ce n’est pas la Chine qui a renfloué des banquiers criminels avec des milliers de milliards de dollars supplémentaires – de l’argent pris aux contribuables et donné aux banques pour qu’elles le prêtent au public, en leur prélevant des intérêts au passage.

La Chine n’est pas non plus responsable de l’infrastructure en ruine de l’Amérique, ni de son système scolaire défaillant. Le coupable est une culture locale du business selon laquelle le monde se compose de gagnants et de perdants, et pour ce système, si vous n’êtes pas un entrepreneur rapace, vous êtes un perdant.

Au cours des derniers mois, on a signalé 3000 attaques contre des Asiatiques en Amérique. Il ne fait aucun doute que cela a consterné la majorité des citoyens américains honnêtes, comme cela a consterné des gens dans le monde entier, en particulier en Asie. Il a été dit que la guerre, c’est quand votre gouvernement vous dit qui est l’ennemi ; la révolution, c’est quand vous le découvrez par vous-mêmes.

Connaissez votre ennemi, et ce n’est pas la Chine.

Eamon McKinney, PDG de la société CBN Global, est un sinologue considéré comme l’une des plus grandes autorités mondiales sur les questions commerciales liées à la Chine. Il a conseillé des centaines d’entreprises étrangères sur leurs stratégies en Chine, y compris Ford, General Motors, IBM, Microsoft, Caterpillar, Rolls Royce, Boeing, Pfizer et AstraZeneca. Il est l’auteur de plus de six livres sur le sujet et a contribué à de nombreux articles dans des publications telles que The Economist, le Financial Times et la Far Eastern Economic Review.

Traduction et note d’introduction Corinne Autey-Roussel
Illustration OpenClipart-Vectors / Pixabay

1 réponse

  1. 14 avril 2021

    […] 26/03/2021. – Connaissez votre ennemi, et ce n’est pas la Chine, Strategic Culture – Entelekheia, 03/04/2021. Selon la vision américaine « le business, c’est la guerre », […]

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