« L’Amérique est de retour » se heurte à la réalité multipolaire

Encore un article qui illustre l’opposition entre la mentalité de « jeu à somme nulle » (ce que l’un gagne, l’autre le perd) des États-Unis et l’esprit « gagnant-gagnant » (la coopération permet à deux parties de s’enrichir ensemble) qui sous-tend l’approche géopolitique et économique chinoise. De plus en plus visiblement, aujourd’hui, alors que la Chine avance à pas de géant sur le front géo-économique proprement vertigineux de la nouvelle Route de la soie (Initiative Belt & Road), les États-Unis ont largement entamé leur phase de déclin, que ce soit sur le plan interne où les divisions se durcissent et où les inégalités explosent, ou sur le plan géopolitique, avec un nombre croissant de pays qui cherchent à échapper à son hégémonisme.

La question existentielle, pour les USA, ne relève pas de ce pragmatisme dont ils se sont longtemps cru les champions, mais de psychologie : après leurs décennies de succès, sont-ils capables d’admettre l’échec final de leur approche et d’évoluer ? Resteront-ils bloqués dans leur mentalité de jeu à somme nulle, quitte à se raccrocher à des « narratifs » de plus en plus déconnectés, à tenter de préserver leur première place à base de menaces de guerres et de révolutions de couleur, et à continuer de se laisser distancer?


Par B
Paru sur Moon of Alabama sous le titre « America Is Back » Collides With A Multipolar Reality


L‘Organisation mondiale de la santé a récemment publié son rapport sur l’origine du virus SARS-CoV-2 qui a provoqué la pandémie de Covid-19. La plupart des scientifiques s’accordent à dire que le virus est d’origine zoonotique et non une construction humaine ou une fuite accidentelle d’un laboratoire. Mais les États-Unis veulent faire pression sur la Chine et ont conseillé au directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom, de continuer à mettre l’accent sur la culpabilité potentielle de la Chine. Il a agi en conséquence lorsqu’il a commenté le rapport de son agence :

Bien que l’équipe ait conclu qu’une fuite de laboratoire est l’hypothèse la moins probable, cela nécessite une enquête plus approfondie, potentiellement avec des missions supplémentaires impliquant des experts spécialisés, que je suis prêt à déployer.

Le Département d’État américain a saisi la balle au bond. Il a demandé à ses alliés de signer sa Déclaration commune sur l’étude des origines du COVID-19 menée par l’OMS, qui demande un accès plus libre en Chine :

Les gouvernements de l’Australie, du Canada, de la Tchécoslovaquie, du Danemark, de l’Estonie, d’Israël, du Japon, de la Lettonie, de la Lituanie, de la Norvège, de la République de Corée, de la Slovénie, du Royaume-Uni et des États-Unis d’Amérique restent fidèles à leur engagement de travailler avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS), les experts internationaux qui ont une mission vitale et la communauté mondiale pour comprendre les origines de cette pandémie afin d’améliorer notre sécurité et notre réponse collectives en matière de santé mondiale. Ensemble, nous soutenons une analyse et une évaluation transparentes et indépendantes, exemptes d’interférences et d’influences indues, des origines de la pandémie de COVID-19. À cet égard, nous partageons les mêmes préoccupations concernant la récente étude menée par l’OMS en Chine, tout en soulignant l’importance de travailler ensemble à l’élaboration et à l’utilisation d’un processus rapide, efficace, transparent, scientifique et indépendant pour les évaluations internationales de telles épidémies d’origine inconnue à l’avenir.

Le plus intéressant dans cette déclaration est la liste des pays alliés des États-Unis qui ont refusé de la soutenir.

La plupart des principaux pays de l’UE, notamment la France, l’Espagne, l’Italie et l’Allemagne, en sont absents. Tout comme la Nouvelle-Zélande, membre du Commonwealth. L’Inde, alliée des États-Unis dans l’initiative anti-chinoise Quad, n’a pas non plus signé. Cette liste de signataires de la déclaration est un résultat incroyablement maigre pour une initiative « conjointe » des États-Unis. C’est sans précédent. C’est le signe que quelque chose a craqué et que le monde ne sera plus jamais le même.

Les premiers mois de l’administration Biden ont vu une rupture dans le système mondial. Tout d’abord, la Russie a réprimandé l’UE pour ses critiques hypocrites de questions internes à la Russie. Biden a ensuite qualifié Poutine de « tueur ». Puis le ministre chinois des affaires étrangères a fermement rembarré l’administration Biden sur les questions internes de la Chine. Peu après, les ministres des affaires étrangères de la Russie et de la Chine se sont rencontrés et ont convenu de renforcer leur alliance et d’éviter le dollar américain. Ensuite, le ministre chinois des affaires étrangères est parti en tournée au Moyen-Orient. Il y a rappelé leur souveraineté aux alliés des États-Unis :

Wang a déclaré que les objectifs attendus avaient été atteints en ce qui concerne une initiative en cinq points sur la réalisation de la sécurité et de la stabilité au Moyen-Orient, qui a été proposée lors de la visite.

« La Chine soutient les pays de la région pour qu’ils restent imperméables aux pressions et aux interférences extérieures, pour qu’ils explorent de manière indépendante des voies de développement adaptées à leurs réalités régionales« , a déclaré Wang, ajoutant que les pays devraient « se libérer de l’ombre de la rivalité géopolitique des grandes puissances et résoudre les conflits et les différends régionaux en tant que maîtres de la région. »

La tournée de Wang a été complétée par la signature d’un accord avec l’Iran qui change la donne mondiale :

Il suffit de dire que le pacte Chine-Iran s’inscrit profondément dans une nouvelle matrice que Pékin espère créer avec les États arabes du golfe Persique et l’Iran. Le pacte fait partie d’un nouveau narratif sur la sécurité et la stabilité régionales.

L’ « ordre international fondé sur des règles » dirigé par les États-Unis est enfin clos. La Russie et la Chine l’ont enterré :

Les pays d’Asie et d’ailleurs suivent de près le développement de cet ordre international alternatif, emmené par Moscou et Pékin. Et ils peuvent également reconnaître les signes du déclin économique et politique croissant des États-Unis.

Il s’agit d’un nouveau type de Guerre froide, mais qui n’est pas fondée sur l’idéologie comme sa première incarnation. C’est une guerre pour la légitimité internationale, une lutte pour les cœurs, les esprits et l’argent dans la très grande partie du monde qui n’est pas alignée sur les États-Unis ou l’OTAN.

Les États-Unis et leurs alliés continueront d’agir dans le cadre de leur narratif, tandis que la Russie et la Chine feront valoir leur narratif concurrent. C’est ce qui est apparu clairement au cours de ces quelques jours spectaculaires de diplomatie des grandes puissances.

L’équilibre mondial du pouvoir est en train de changer et, pour de nombreux pays, il est probablement judicieux de miser sur la Russie et la Chine.

La contre-mesure américaine évidente à l’initiative russo-chinoise consiste à unir ses alliés dans une nouvelle guerre froide contre la Russie et la Chine. Mais comme le montre la déclaration commune ci-dessus, la plupart de ces alliés ne veulent pas suivre cette voie. La Chine est un trop bon client pour être évincée. Parler des droits de l’homme à l’étranger séduit peut être l’électorat local occidental, mais ce qui compte en fin de compte, ce sont les affaires.

Même certaines entreprises américaines voient que la voie hostile suivie par l’administration Biden ne peut que leur porter préjudice. Certaines demandent à la bande à Biden de baisser le ton :

Le directeur général de Boeing, Dave Calhoun, a déclaré à un forum d’affaires en ligne qu’il pensait qu’un important différend avec l’Europe concernant les subventions aux avions pourrait être résolu après 16 ans de querelles au sein de l’Organisation mondiale du commerce, mais il a opposé cela aux perspectives concernant la Chine.

« Je pense que politiquement (la Chine) est plus difficile pour cette administration que pour la précédente. Mais nous devons quand même commercer avec notre plus grand partenaire au monde : La Chine« , a-t-il déclaré lors du sommet de l’aviation de la Chambre de commerce des États-Unis.

Faisant état de multiples différends, il a ajouté : « J’espère que nous pourrons en quelque sorte séparer la propriété intellectuelle, les droits de l’homme et d’autres choses du commerce et continuer à encourager un environnement de libre-échange entre ces deux poids lourds de l’économie. … Nous ne pouvons pas nous permettre d’être exclus de ce marché. Notre concurrent s’y engouffrera tout de suite. »

Avant la débâcle du 737 MAX, Boeing était le plus gros exportateur américain et la Chine était son plus gros client. Le MAX n’a pas encore été re-certifié en Chine. Si Washington maintient son ton hostile à l’égard de la Chine, Boeing sera perdant et l’européen Airbus fera un malheur.

Biden a annoncé que « l’Amérique est de retour », pour s’entendre dire qu’elle n’est plus nécessaire dans le rôle surdimensionné qu’elle jouait auparavant. Si Washington n’est pas capable d’accepter qu’il ne peut pas jouer « unilatéralement » mais qu’il doit suivre les véritables règles du droit international, nous pourrions vivre des moments intéressants :

Question : Enfin, craignez-vous que la détérioration des tensions internationales ne conduise à une guerre ?

Glenn Diesen : Oui, nous devrions tous être inquiets. Les tensions ne cessent de s’intensifier et il y a de plus en plus de conflits qui pourraient déclencher une guerre majeure. Une guerre pourrait éclater en Syrie, en Ukraine, dans la mer Noire, dans l’Arctique, dans la mer de Chine méridionale et dans d’autres régions.

Ce qui rend tous ces conflits dangereux, c’est qu’ils obéissent à une logique du « tout pour le tout ». Le fait de souhaiter ou de pousser activement à l’effondrement de la Russie, de la Chine, de l’UE ou des États-Unis est également une indication de la mentalité « pas de quartiers ». Dans ces conditions, les grandes puissances sont davantage prêtes à accepter des risques plus importants à un moment où le système international se transforme. La rhétorique de la défense des valeurs démocratiques libérales a également des connotations claires de jeu à somme nulle, car elle implique que la Russie et la Chine doivent accepter l’autorité morale de l’Occident et faire des concessions unilatérales.

L’évolution rapide de la répartition internationale du pouvoir crée des problèmes qui ne peuvent être résolus que par une véritable diplomatie. Les grandes puissances doivent reconnaître que leurs intérêts nationaux divergent, puis s’efforcer de trouver des compromis et des solutions communes.

Le président russe Vladimir Poutine a demandé à plusieurs reprises la tenue d’un sommet des dirigeants des cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies :

Poutine a fait valoir que les pays fondateurs d’un nouvel ordre mondial après la Seconde Guerre mondiale devraient coopérer pour résoudre les problèmes d’aujourd’hui.

« Les pays fondateurs des Nations unies, les cinq États qui ont la responsabilité particulière de sauver la civilisation, peuvent et doivent être un exemple », a-t-il déclaré lors de la cérémonie commémorative.

La réunion « jouerait un grand rôle dans la recherche de réponses collectives aux défis et menaces modernes », a déclaré Poutine, ajoutant que la Russie était « prête à une conversation sérieuse ».

Un tel sommet serait l’occasion de travailler sur un nouveau système mondial qui éviterait l’unilatéralisme et la mentalité de blocs. Comme les États-Unis apprennent aujourd’hui que leurs alliés ne sont pas disposés à suivre leurs politiques anti-Chine et anti-Russie, ils pourraient être disposés à négocier un nouveau système international.

Mais tant que Washington sera incapable de reconnaître son propre déclin, une tentative de résoudre une fois pour toutes la question par la violence restera possible.

Traduction et note d’introduction Corinne Autey-Roussel
Illustration PIRO4D / Pixabay

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