Les USA veulent-ils vraiment une guerre chaude avec la Russie ?

Les USA multiplient les bruits menaçants en direction de la Russie, surtout à partir de l’Ukraine. Mais iront-ils plus loin que des aboiements ? Certains Américains, notamment dans l’entourage de Biden, semblent s’aveugler sur les capacités des USA – voire même de la pitoyable armée ukrainienne – à remporter une guerre contre le géant militaire russe, mais à quel point leurs menaces sont-elles juste de la communication visant à accréditer leur omnipotence supposée auprès de l’opinion mondiale et à maintenir leur influence économique (ou du moins à cacher son recul), pendant que les vraies manœuvres destinées à protéger leurs intérêts se font dans les coulisses des chancelleries ?


Par Pepe Escobar
Paru sur Strategic Culture Foundation sous le titre So Who Wants a Hot War?


Ce n’est pas par hasard que les USA s’acharnent à harceler et à tenter de briser l’intégration eurasienne par tous les moyens possibles.

C‘est un combat de scorpions dans un vortex de miroirs déformants à l’intérieur d’un cirque. Commençons par les miroirs du cirque.

La non-entité qui passe pour ministre des affaires étrangères en Ukraine s’est rendue à Bruxelles pour y être courtisée par le secrétaire d’État américain Blinken et le secrétaire général de l’OTAN Stoltenberg.

Au mieux, c’est un jeu d’ombres de cirque. Bien plus que chez les conseillers de l’OTAN dans leurs portes tournantes frénétiques à Kiev, le véritable théâtre d’ombres porte sur le MI6, qui travaille en fait très étroitement avec le président Zelensky.

Le scénario belliqueux de Zelensky vient directement du chef du MI6, Richard Moore. Les services secrets russes sont parfaitement au courant de tous ses détails, par le menu. Des fuites en ont même été soigneusement divulguées lors d’une émission spéciale sur la chaîne Rossiya 1.

Cela m’a été confirmé par des sources diplomatiques à Bruxelles. Les médias britanniques en ont également eu vent – mais on leur a évidemment demandé de déformer encore plus les miroirs, en mettant tout sur le compte de, pardi, « l’agression russe ».

Les services secrets allemands sont pratiquement inexistants à Kiev. Les conseillers de l’OTAN restent légion. Pourtant, personne ne parle de la connexion explosive avec le MI6.

Selon certains bavardages négligents, dans les couloirs de Bruxelles, le MI6 croit réellement que dans le cas d’une guerre chaude volcanique, mais actuellement encore évitable avec la Russie, l’Europe continentale brûlerait et que le Brexitland serait épargné.

On peut toujours rêver. Maintenant, retour au cirque.

Oh, comme vous êtes provocant !

Le petit Blinken et l’homme de paille de l’OTAN, Stoltenberg, ont tous deux répété, comme des perroquets, le même script à Bruxelles, après avoir parlé au ministre ukrainien des affaires étrangères.

Cela faisait partie d’une « réunion spéciale » de l’OTAN sur l’Ukraine, au cours de laquelle un eurocrate lucide a probablement expliqué à d’autres d’eurocrates ignares qu’ils seraient carbonisés sur place par les terrifiantes ogives explosives du TOS-1 Buratino russe si l’OTAN tentait quoi que ce soit d’imprudent.

Réponse en forme de jappements de Blinken : Les actions russes sont « provocantes ».

Eh bien, son personnel ne lui avait certainement pas remis une copie du communiqué du ministre russe de la défense, Sergueï Choïgou, qui examine pas à pas le déploiement de l’opération annuelle DEFENDER-Europe 21 de l’armée américaine : « Les principales forces sont concentrées dans la région de la mer Noire et de la Baltique. »

Maintenant, écoutons les jappements de Stoltenberg : Nous promettons un « soutien indéfectible » à l’Ukraine.

Wouah wouah. Maintenant, retournez jouer dans vos bacs à sable.

Attendez, pas tout de suite. Le petit Blinken a menacé Moscou de « conséquences » s’il arrive quoi que ce soit en Ukraine.

La patience infinie du porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, est presque taoïste. L’Art de la guerre de Sun Tzu, d’ailleurs, est un chef-d’œuvre taoïste. [1] La réponse de Peskov à Blinken : « Nous ne considérons pas nécessaire de proclamer sempiternellement : « Je suis le plus grand! » à qui veut bien l’entendre. Plus on répète ce genre de choses, en fait, plus les gens en doutent… »

Et pour mettre les points sur les i, on peut compter sur l’irremplaçable Andrei Martyanov, qui n’a jamais sa langue dans sa poche. La bande à Biden, à Washington D.C., ne comprend toujours pas ce qui se passerait pour les USA en cas de guerre – même si certains pros de l’État profond le savent bien.

Selon Martyanov :

Comme je le dis toujours, les États-Unis n’ont jamais fait une seule guerre avec leur système de commandement et de contrôle soumis à des tirs incessants et soutenus, et leurs arrières attaqués et désorganisés. D’un point de vue conventionnel, les États-Unis ne peuvent pas gagner contre la Russie en Europe, du moins dans la partie orientale de celle-ci, et l’administration Biden ferait mieux de se rendre compte qu’ils risquent en effet de ne pas survivre à une escalade. En fait, les Kalibr modernes, les 3M14M, ont une portée de 4 500 kilomètres, tout comme les missiles de croisière X-101 d’une portée de plus de 5 000 kilomètres. Ces armes n’auront aucun mal à pénétrer l’espace aérien nord-américain, lorsqu’ils seront lancés par des bombardiers stratégiques russes qui n’auront même pas à quitter la sécurité de l’espace aérien russe.

L’effet Patrouchev 

Le cirque s’est poursuivi avec l’appel téléphonique de « Biden » – avec son oreillette et son téléprompteur devant le téléphone – au président Poutine.

Appelons cela l’effet Patrouchev.

Dans sa stupéfiante interview à Kommersant, le triple Yoda Patrouchev  [Secrétaire du Conseil de sécurité de la fédération de Russie, NdT] a mentionné un appel téléphonique très civilisé qu’il a eu fin mars avec le conseiller américain à la sécurité nationale Jake Sullivan. Si quelqu’un a eu une bonne idée pour sauver la face des USA, en organisant un appel téléphonique entre Biden et Poutine, c’est bien Sullivan.

Les déclarations de Washington et de Moscou ne sont que légèrement divergentes. Les Américains soulignent que « Biden » – en fait le combo de décideurs derrière lui – veut construire « une relation stable et prévisible avec la Russie, qui soit conforme aux intérêts américains. »

Le Kremlin affirme que Biden « a exprimé son intérêt envers une normalisation des relations bilatérales. »

En marge de ce brouillard, ce qui importe est l’échange Patrouchev-Sullivan. Cela concerne le fait que Washington a dit à la Turquie que des navires de guerre américains allaient transiter par le Bosphore en direction de la mer Noire. Sullivan a dû dire à Patrouchev que non, ils ne seront pas « actifs » dans le Donbass. Et Patrouchev a dit à Sullivan, OK, nous ne les incinérerons pas.

À Moscou, personne se fait d’illusions sur un sommet Biden-Poutine possible, même dans un avenir lointain. Surtout après que Peskov ait clairement indiqué que « personne ne permettra à l’Amérique de parler à la Russie à partir d’une position de force ». Si cela ressemble à une phrase tout droit sortie de la bouche de Yang Jiechi [2] – qui avait réduit en soupe aux ailerons de requins Blinken & Sullivan en Alaska – c’est parce que c’est le cas.

Kiev, comme on pouvait s’y attendre, reste en mode cirque. Après avoir reçu des messages tranchants de MM. Iskander, Kinzhal et Buratino, ils ont changé d’avis, ou du moins font semblant, et disent maintenant qu’ils ne veulent pas de guerre.

Et nous arrivons à l’intersection entre le cirque et les choses sérieuses. Le combo « Biden » n’a jamais dit, explicitement, officiellement, qu’il ne voulait pas la guerre. Au contraire : ils envoient des navires de guerre en mer Noire et – encore du cirque ! – ils désignent un envoyé tout droit sorti de Monty Python, dont la seule tâche est de faire dérailler le gazoduc Nord Stream 2.

Le vrai suspense – comme dans un teaser de Snowpiercer – tient donc à ce qui se passera lorsque le Nord Stream 2 sera terminé.

Mais avant cela, il y a quelque chose d’encore plus important : mercredi prochain, lors de son discours devant le Conseil de sécurité russe, le président Poutine énoncera la loi.

C’est Minsk 2, idiot !

Le vice-ministre russe des affaires étrangères, Sergueï Ryabkov, a adopté un ton beaucoup moins taoïste que Peskov : « Les États-Unis sont notre ennemi, ils font tout pour saper la position de la Russie sur la scène internationale, et nous ne voyons pas d’autres éléments dans leur approche à notre égard. Telles sont nos conclusions ».

C’est de la realpolitik froidement énoncée. Ryabkov connaît parfaitement l’état d’esprit des USA « incapables d’un accord ». Une dimension supplémentaire à son observation est son lien direct avec la seule solution possible pour l’Ukraine : les accords de Minsk 2.

Poutine a réitéré l’importance de Minsk 2 lors de sa téléconférence en direct avec Merkel et Macron – et l’a certainement rappelé à « Biden » lors de leur appel téléphonique. Washington, l’UE et l’OTAN en sont tous conscients. Minsk 2 a été signé par l’Ukraine, la France et l’Allemagne et certifié par le Conseil de sécurité de l’ONU. Si Kiev le viole, la Russie – en tant que membre du Conseil de sécurité – doit le faire respecter.

Kiev viole Minsk 2 depuis des mois ; il refuse de l’appliquer. En tant que satrapie fidèle aux USA, ils ne sont pas non plus « capables d’un accord ». Pourtant, ils voient maintenant la puissance de feu à laquelle ils seraient confrontés s’ils font ne serait-ce que penser à lancer une blitzkrieg contre le Donbass.

Le secret de polichinelle, dans toute cette jungle de miroirs sous le chapiteau de cirque de l’Ukraine et du Donbass, tient bien sûr à la Chine. Pourtant, dans un monde normal, l’Ukraine ferait non seulement partie d’un corridor de l’initiative « Belt and Road » (BRI), mais aussi du projet russe de la Grande Eurasie. [L’expert russe] Nikolai Vavilov, spécialiste de la Chine, reconnaît l’importance de la BRI, mais est également certain que la Russie défend avant tout ses propres intérêts.

Dans l’idéal, l’Ukraine et le Donbass devraient s’insérer dans la renaissance globale des Routes de la Soie – dans le contexte du commerce interne de l’Eurasie centrale, fondé et développé en tenant compte de la demande à travers l’Eurasie. L’intégration de l’Eurasie – dans la vision chinoise et russe – consiste à interconnecter les économies par le biais du commerce interrégional.

Ce n’est donc pas un hasard si les USA – qui sont sur le point de devenir un acteur négligeable dans l’Eurasie – ne reculent devant rien pour harceler et tenter de briser l’intégration continentale par tous les moyens possibles.

Dans ce contexte, manipuler un État failli pour qu’il aille à sa propre perte est juste du business.

Traduction et note d’introduction Corinne Autey-Roussel
Photo : missile Kinzhal russe.

Notes de la traduction :

[1] Pardon à Pepe Escobar, mais L’Art de la guerre de Sun Tzu n’est pas un livre taoïste. Il n’est d’ailleurs pas étudié en Chine, que ce soit à ce titre ou à un autre. Sur la question, laissons la parole à Eamon McKinney, sinologue et expert des relations commerciales avec la Chine :

« Connaît ton ennemi » est l’une des 36 stratégies de « L’Art de la guerre », écrit par Sun Tzu il y a 2600 ans, pendant la période des Royaumes combattants en Chine. Il s’agit d’un traité sur la façon de mener la guerre et les conflits. Pendant mes deux premières années en Chine, j’ignorais presque tout de cet écrit. (…) L’Art de la guerre n’était sans doute pas inconnu en Chine, mais je ne me souviens pas qu’il ait été cité une seule fois dans un quelconque contexte moderne.

C’est en Amérique, et non en Chine, que j’ai fait connaissance avec l’ouvrage pour la première fois. En 1979, après avoir quitté la Chine, j’ai fréquenté une grande école de commerce américaine afin d’obtenir une MBA [maîtrise en administration des affaires, NdT]. Il semble que L’Art de la guerre jouissait d’une grande popularité et que sa lecture était obligatoire dans toutes les grandes écoles de commerce américaines. »

Outre les États-Unis, qui l’étudient donc parce qu’il s’accorde avec l’esprit libéral des Américains modernes, L’Art de la guerre de Sun Tzu est enseigné dans les écoles de commerce du Japon, un pays aujourd’hui libéral dont la tradition culturelle historique repose sur le shintoïsme et le bouddhisme (et non le taoïsme). Comme Eamon McKinney l’a expliqué plus haut, les Chinois (dont la culture mêle taoïsme, bouddhisme et confucianisme) ne reconnaissent pas ce livre.

[2] Yang Jiechi est le responsable de la commission du PCC pour les affaires étrangères.

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