Le capitalisme est-il compatible avec la santé publique ? Le cas Pfizer

Que l’on soit pour ou contre la vaccination contre le Covid-19, les manœuvres des compagnies pharmaceutiques pour s’engraisser aux frais des contribuables sont-elles acceptables ?


Par Bradley Blankenship
Paru sur RT sous le titre Pfizer’s obscene $900m profit from its Covid vaccine in just three months proves capitalism and public health are bad bedfellows


Le géant pharmaceutique américain, qui tire profit d’une pandémie qui a tué 3,2 millions de personnes et n’aide en rien les pays pauvres, est moralement indéfendable et illustre la corruption d’une certaine médecine.

Comme l’a rapporté le New York Times, Pfizer a engrangé des centaines de millions en bénéfices au cours du premier trimestre de 2021, grâce au succès de son vaccin contre le Covid-19. Ce qui est intéressant dans le succès de l’entreprise, cependant, c’est que son vaccin est l’un des deux seuls qui sont produits à des fins lucratives – et le seul dont le fabricant ne dépend pas de lui pour rester à flot. La manne encaissée par Pfizer cette année est, par essence, une manne pour une forme de monopole.

Contrairement à ses concurrents occidentaux Johnson & Johnson et AstraZeneca, Pfizer a décidé très tôt de tirer profit de son vaccin. Sa marge bénéficiaire n’a pas été divulguée, mais il avait été prévu qu’elle serait de l’ordre de 20 %. Cela signifie que, sur les 3,5 milliards de dollars rapportés par le vaccin ce trimestre, environ 900 millions de dollars sont des bénéfices bruts.

Contrairement à Moderna, un concurrent qui utilise une technologie vaccinale similaire à celle de Pfizer, Pfizer est une entreprise extraordinairement rentable, qui avait réalisé 9,6 milliards de dollars de bénéfices en 2020 – avant même que le vaccin n’ait eu un impact sérieux.

Moderna n’ayant pas d’autres produits sur le marché, il est crucial pour son fonctionnement de réaliser des bénéfices sur son vaccin. Ce n’est pas le cas de Pfizer.

Pfizer vend ses vaccins à des prix différents selon les pays. Les États-Unis, par exemple, paient 19,50 dollars pour chaque dose, tandis qu’Israël aurait payé 30 dollars. [En France, il est passé de 12 euros au départ à 15,50 €, avec une augmentation prévue d’ici 2022 à près de 20 €, NdT]. La raison pour laquelle tout cela est moralement justifiable, Pfizer l’a dit à plusieurs reprises, est qu’elle n’a jamais fait partie de l’opération Warp Speed du gouvernement américain, et devait donc être autorisée à fixer ses propres prix.

Cependant, cette affirmation est trompeuse. BioNTech, la société qui a effectivement développé le vaccin, après quoi Pfizer lui a juste apposé son étiquette, avait reçu une subvention de 455 millions de dollars du gouvernement allemand, et obtenu des engagements d’achat d’environ 6 milliards de dollars des États-Unis et de l’Union européenne. De plus, le vaccin de Pfizer est fondé sur une technologie ARNm brevetée par les National Institutes of Health et financée par les contribuables américains.

En résumé, Pfizer a capitalisé sur un partenariat avec une société de biotechnologie allemande alors obscure, qui avait reçu des subventions du gouvernement allemand pour développer son vaccin sur la base d’une technologie financée par les contribuables américains, puis a obtenu des garanties d’achat de la part de gouvernements qui lui ont assuré des milliards de dollars de revenus. Elle a réussi à privatiser tous les profits et à socialiser tous les risques, dans ce qui a été un cas d’école de la corruption des grandes entreprises pharmaceutiques.

Mais l’ampleur de cette corruption devient évidente lorsque l’on sait qu’il s’agissait d’une urgence de santé publique, ce qui n’arrive qu’une fois par siècle. Les gouvernements du monde entier avaient promis une réponse agressive à la pandémie de Covid-19 et pourtant, dans les faits, comme d’habitude, les affaires ont été les affaires.

Comme je l’ai mentionné dans un précédent article sur Bill Gates, le capitalisme mondial s’est renforcé à travers la pandémie, Big Pharma ne faisant pas exception. Les lois sur la propriété intellectuelle (PI), que seuls les pays riches ont défendues au sein d’institutions multilatérales telles que les Nations unies, constituent manifestement un obstacle à la distribution de vaccins – et tout le monde le sait.

Sur le « philanthrope » Bill Gates, cas d’école de la domination de la logique du profit sur la santé publique mondiale, voir la série d’articles du Grayzone Project, traduite ici en français, sur l’empire planétaire de la santé de Bill Gates.

Même le président américain Joe Biden avait déclaré, lors de la campagne de 2020, qu’il suspendrait les droits de propriété intellectuelle pour rendre les vaccins plus abordables dans le monde entier.

« Absolument, positivement. C’est la seule chose humaine au monde à faire », avait déclaré Biden. (Le fait que Pfizer ait fait partie des entreprises donatrices d’un million de dollars – le don maximum autorisé – à l’investiture de Biden n’a rien à voir avec sa volte-face ultérieure, j’en suis sûr…).

Mais non seulement la propriété intellectuelle a été un problème, mais même le coût général et la logistique du transport du vaccin Pfizer se sont avérés un défi pour les nations, en particulier les plus pauvres, qui souhaitent le recevoir. Pourtant, pour une raison ou une autre, le vaccin Pfizer est en train de devenir le principal vaccin contre le Covid-19 promu par les pays occidentaux, alors que des vaccins moins coûteux et d’une logistique plus légère sont discrédités.

Outre le fait évident que les vaccins chinois ou le Spoutnik V russe ne sont pas même pas pris en considération, ou que leur distribution est retardée, ou encore que les médias occidentaux les attaquent à base de théories complotistes, il semble y avoir une sorte de parti pris en faveur de Pfizer, même parmi les producteurs de vaccins occidentaux.

Il faut savoir que l’Université d’Oxford a publié le 15 avril une étude selon laquelle le risque de thrombose de la veine porte (un caillot de sang dans le foie) semble être 30 fois plus élevé avec les vaccins à ARNm fabriqués par Moderna et Pfizer (c’est-à-dire les deux vaccins à but lucratif) qu’avec celui d’AstraZeneca. Il faut également tenir compte du fait que le risque de thrombose veineuse cérébrale (caillot de sang dans le cerveau) semble être assez similaire avec le vaccin d’AstraZeneca (cinq sur un million) et avec ces vaccins à ARNm (quatre sur un million).

Ainsi, alors que les problèmes de coagulation sanguine ont suscité une controverse et même l’abandon des vaccins fabriqués par AstraZeneca et Johnson & Johnson, les médias n’ont pratiquement pas fait mention de ce problème pour les vaccins à ARNm. C’est étrange.

Par ailleurs, les gros titres ne cessent de vanter l’efficacité du vaccin de Pfizer, avec des mentions répétées du pourcentage de son efficacité, mais sans prise en considération du contexte. Comme l’explique magistralement la chaîne YouTube Vox dans une vidéo publiée en mars, il est pourtant extrêmement difficile de comparer l’efficacité de vaccins concurrents, d’autant plus qu’ils sont testés dans des endroits différents, à des moments différents.

Le directeur général de Pfizer avait promis de faire en sorte que les pays les plus pauvres « aient le même accès que le reste du monde » à son vaccin. Or, le mois dernier, les pays riches ont obtenu plus de 87 % des plus de 700 millions de doses de vaccins contre le Covid-19 distribuées dans le monde, tandis que selon l’OMS, les pays pauvres n’en avaient reçu que 0,2 %.

Pfizer s’est engagé à fournir 40 millions de doses à Covax, le partenariat visant à fournir des vaccins aux pays pauvres. Mais, comme le souligne le New York Times, cela représente moins de 2 % des 2,5 milliards de doses qu’il entend produire cette année.

Cela ne veut pas dire que le vaccin de Pfizer ne soit pas efficace et que vous ne deviez pas le choisir. Mais le problème est que ce vaccin semble bénéficier d’une trop grande promotion gratuite dans les médias, bien qu’il soit cher, difficile à transporter et protégé par les lois sur la propriété intellectuelle, ce qui le rend inaccessible à la plupart des gens dans le monde actuellement.

Pfizer a réussi à manœuvrer la corruption de notre système pour engranger des profits records sans prendre le moindre risque. C’est triste à dire, mais cela arrive tout le temps. Cependant, à l’heure actuelle, cela ne fait que prolonger artificiellement une pandémie qui ne se produit qu’une fois par siècle et qui, je pense que la plupart d’entre nous sommes d’accord, est en train de détruire nos vies.

Que le succès de Pfizer, cette année, soit un rappel historique de la raison pour laquelle le fonctionnement du capitalisme et la santé publique sont incompatibles.

Traduction et note Corinne Autey-Roussel
Photo Pete Linforth / Pixabay

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