Vaccins : la Chine bientôt « pharmacie du monde » ?

Que l’on soit pour ou contre la vaccination contre le nouveau coronavirus, voir la Chine battre de nouveau les capitalistes occidentaux les plus agressivement prédateurs à leur propre jeu et leur rafler encore un autre marché planétaire ne laisse pas d’être amusant. Bien joué !

Avec une note sur le retour opportun de la fable complotiste sur le « virus échappé d’un laboratoire de Wuhan » dans nos médias.


Par M.K. Bhadrakumar
Paru sur Indian Punchline sous le titre China on the horizon as ‘world’s pharmacy’


L‘approbation, vendredi dernier, par l’Organisation mondiale de la santé du vaccin chinois contre le Covid-19, connu sous le nom de Sinopharm, transforme radicalement l’écosystème de la pandémie. Dans l’immédiat, cela pourrait accélérer l’approvisionnement mondial en vaccins, car la capacité de production annuelle globale de la Chine approche des cinq milliards de doses.

Le monopole de l’industrie pharmaceutique occidentale a été brisé, car le vaccin de Sinopharm est le premier vaccin contre le Covid-19 développé par un pays émergent à être validé par l’OMS, et seulement le sixième approuvé pour une utilisation d’urgence dans le monde – en fait, c’est le seul vaccin non occidental approuvé à ce jour.

Littéralement, la Chine est entrée en force dans le verger agressivement gardé par les puissantes sociétés pharmaceutiques occidentales. Dans les faits, l’approbation de l’OMS permet à la Chine d’entrer dans le portail du dispositif COVAX en tant que fournisseur qualifié. La plateforme COVAX vise à fournir deux milliards de doses aux pays et régions émergents d’ici à la fin 2021. Mais à la date de vendredi, seules 54 millions de doses avaient été livrées aux 121 participants du programme.

En effet, comme l’a écrit le New York Times ce week-end, « en dépit de leurs promesses, les pays développés n’ont pas fait grand-chose pour promouvoir la vaccination dans le monde, ce que les analystes qualifient d’échec moral et épidémiologique ». Cette anomalie crée une situation bizarre dans laquelle, dans le monde occidental, « les commandes de vaccins s’élèvent à des milliards de doses, les cas de Covid-19 diminuent, les économies sont prêtes à redémarrer et les gens s’affairent à préparer leurs vacances d’été », tandis que dans les pays pauvres, les vaccinations sont beaucoup trop lentes.

Ce n’est pas ainsi que le COVAX se présentait, lorsque 192 pays se sont donné la main et ont convenu que la vaccination était un droit humain universel. En clair, le nationalisme en matière de vaccins est autant une question de morale que de capitalisme prédateur.

L’industrie pharmaceutique occidentale prospère grâce aux ventes aux riches de la planète. Pfizer a gagné 3,5 milliards de dollars avec le vaccin au premier trimestre 2021. Moderna prévoit de faire plus de 19 milliards de dollars cette année. Le président français Emmanuel Macron a perdu patience et déclaré : « Aujourd’hui, les Anglo-Saxons (lire les États-Unis et le Royaume-Uni) bloquent une grande partie de ces ingrédients et de ces vaccins. Aujourd’hui, 100% des vaccins produits aux États-Unis vont au marché américain. »

Jospeh Stiglitz, lauréat du prix Nobel d’économie de l’université de Columbia, ancien économiste en chef de la Banque mondiale et président du Conseil des conseillers économiques (Council of Economic Advisers) du président des USA, a cosigné la semaine dernière un article au titre surprenant : « La cupidité des entreprises va-t-elle prolonger la pandémie ? » Il écrit :

La pénurie de vaccins contre le Covid-19 dans le monde en développement est en grande partie le résultat des efforts déployés par les fabricants de vaccins pour préserver leur monopole et leurs bénéfices. Pfizer et Moderna, les fabricants des vaccins à ARNm, ont refusé ou n’ont pas répondu aux nombreuses demandes de fabricants pharmaceutiques qualifiés souhaitant produire leurs vaccins.

Leur objectif est simple : conserver le plus longtemps possible leur emprise sur le marché afin de maximiser leurs profits… L’argument selon lequel les pays émergents n’ont pas les compétences nécessaires pour fabriquer des vaccins contre le Covid-19 fondés sur des nouvelles technologies est bidon. Lorsque les fabricants de vaccins américains et européens ont conclu des partenariats avec des producteurs étrangers, comme le Serum Institute of India (le plus grand producteur de vaccins au monde) et Aspen Pharmacare en Afrique du Sud, ces entreprises n’ont rencontré aucun problème de fabrication notable. Il y a beaucoup d’autres entreprises et organisations dans le monde dotées du même potentiel de soutien à l’approvisionnement en vaccins ; elles doivent simplement avoir accès à la technologie et au savoir-faire. » 

Les pays occidentaux vaccinent en priorité leurs propres citoyens et conservent également des stocks et des capacités de fabrication de vaccins en réserve pour les doses de rappel qui pourraient être nécessaires à l’avenir contre les nouveaux variants du virus.

En fait, la société chinoise Sinopharm entre dans la plateforme COVAX au moment même où elle semblait s’essouffler. L’OMS a déclaré dans un communiqué que l’approbation donnée à Sinopharm (qui a pris plus de 5 mois, en fait) est une « avancée importante » qui créera une ouverture pour augmenter de manière significative l’offre mondiale de vaccins.

L’OMS est, selon les dernières informations, en cours d’approbation d’un deuxième vaccin chinois, le Sinovac, à venir dans les prochains jours. En octobre dernier, lorsque la Chine a rejoint la campagne mondiale de distribution de vaccins du système COVAX, elle s’était engagée modestement à fournir 10 millions de vaccins. Maintenant, l’approbation du Sinopharm par l’OMS va accélérer les livraisons de la Chine à la campagne COVAX, qui vise à envoyer gratuitement des vaccins à 92 pays à faible revenu, et à aider 99 autres pays et territoires à s’en procurer.

De fait, l’approbation de l’OMS est un moment décisif pour le vaccin chinois. De nombreux pays hésitaient jusqu’à présent à utiliser le vaccin chinois car il n’était pas reconnu par l’OMS. Le Sri Lanka a commencé à utiliser le Sinopharm dès le week-end dernier !

La Chine a endigué l’épidémie sans l’aide de vaccins, tout en s’assurant une place à l’avant-garde de la recherche et du développement de vaccins, et a aujourd’hui les moyens d’accroître de manière explosive sa capacité de production. Il est certain que la Chine se profile à l’horizon comme la « pharmacie du monde ».

Le droit d’auteur de ce slogan irrésistible appartient bien sûr au Premier ministre indien Narendra Modi, qui l’avait déjà breveté en octobre de l’année dernière [il l’avait proclamé pour l’Inde, NdT].

Modi vantait les réalisations de son gouvernement dans le cadre plutôt surréaliste d’une conférence sur l’investissement à New Delhi, au milieu d’une pandémie qui n’avait pas encore fait son apparition en Inde. Mais, sérieusement, les ambitions de l’Inde de répondre aux besoins en vaccins de la communauté mondiale se sont aujourd’hui effondrées.

La Chine se distingue par son haut degré de mobilisation nationale. En comparaison, les États-Unis sont loin derrière. Leur système de santé publique est fragile et a besoin d’être réformé. L’administration Biden est consciente de ses vulnérabilités et déficiences, ce qui explique son refus d’exporter des vaccins et des matières premières.

Le communiqué de l’OMS ajoute : « Un vaccin (le Sinopharm) est entré dans la liste d’utilisation d’urgence (EUL), mais nous savons qu’il y a plus de quinze autres vaccins contre le Covid-19 en développement avancé en Chine. L’étape franchie aujourd’hui devrait inciter d’autres fabricants à suivre cette voie et à enrichir l’arsenal vaccinal mondial. Elle devrait également encourager une contribution encore plus importante de la Chine à l’approvisionnement mondial et à l’égalité en matière de vaccins ».

En outre, trois sociétés biopharmaceutiques chinoises ont signé ces dernières semaines des accords avec le Fonds russe d’investissement direct (RDIF) pour la production de plus de 260 millions de doses de vaccin Spoutnik V, ce qui permettrait de vacciner plus de 130 millions de personnes dans le monde. Le RDIF a déclaré : « La Chine est l’un des principaux centres de production de Spoutnik V et nous sommes prêts à élargir la portée du partenariat avec les producteurs locaux pour répondre à la demande croissante du vaccin russe. »

La diplomatie chinoise en matière de vaccins sera lourde de conséquences. Non seulement la Chine y gagnera en termes d’image, mais Sinopharm, Sinovac et les quinze autres vaccins qui sortiront prochainement (plus la coopération sino-russe en matière de vaccins) témoignent de la supériorité du modèle de développement chinois.

Pour le monde occidental, ce sera un rappel intolérablement brutal de l’entrée dans le siècle asiatique. On assiste déjà à des tentatives occidentales de ressusciter la théorie du complot moribonde sur le « virus de Wuhan », selon laquelle la pandémie serait une exportation du Parti communiste chinois. Des mauvais perdants ?

M.K. Bhadrakumar a travaillé au sein du corps diplomatique indien pendant 29 ans. Il a été ambassadeur de l’Inde en Ouzbékistan (1995-1998) et en Turquie (1998-2001). Il tient le blog Indian Punchline et contribue régulièrement aux colonnes d’Asia Times, du Hindu et du Deccan Herald. Il est basé à New Delhi.

Traduction et note d’introduction Corinne Autey-Roussel
Photo Gerd Altmann / Pixabay

Ajouter un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :