Le G7 2021, désespérément en quête de pertinence

Le G7, ouvert hier en grande pompe, ne représente plus qu’un collectif de pays vieillissants, paralysés par un système obsolète (son propre fonctionnement interdisant toute réforme salvatrice à cause de son incapacité structurelle à réguler les entreprises les plus puissantes, devenues de véritables forteresses hors-la-loi) et qui se retrouvent, en conséquence, irrémédiablement à la traîne de la marche du monde.


Par Pepe Escobar
Paru sur Asia Times sous le titre G7: Desperately Seeking Relevancy


Le G7 en Cornouailles pourrait au premier abord être considéré comme une rencontre saisissante entre « L’Amérique est de retour » et la « Grande-Bretagne globale ».

La situation générale est toutefois beaucoup plus délicate. Trois sommets consécutifs – le G7, celui de l’OTAN et le sommet EU-US – ouvriront la voie à une rencontre à haute tension très attendue : le sommet Poutine-Biden à Genève – qui ne sera certainement pas un « reset ».

Les intérêts dominants cachés derrière l’hologramme qui porte le nom de « Joe Biden » ont un programme mondial clair : embrigader les démocraties industrialisées – en particulier celles d’Europe – et les maintenir sur le pied de guerre contre ces menaces « autoritaires » pour la sécurité nationale des États-Unis, la Russie et la Chine « malfaisantes ».

C’est comme un retour à l’époque oh, si stable de la guerre froide des années 1970, avec James Bond combattant des démons étrangers et Deep Purple subvertissant le communisme. Eh bien, les temps changent. La Chine est tout à fait consciente qu’aujourd’hui, le Sud mondial « représente près des deux tiers de l’économie mondiale, contre un tiers pour l’Occident : dans les années 1970, c’était exactement le contraire ».

Pour le Sud global – c’est-à-dire l’écrasante majorité de la planète – le G7 n’est pas vraiment pertinent. Ce qui compte, c’est le G20.

La Chine, superpuissance économique montante, est issue du Sud et est un pays leader au sein du G20. Et quels que soient leurs problèmes internes, les acteurs européens du G7 – l’Allemagne, la France et l’Italie – ne peuvent pas se permettre de contrarier Pékin sur le plan économique, commercial et des investissements.

Un G7 refondu en croisade sinophobe ne trouvera pas preneur. Le Japon et les invités spéciaux en Cornouailles : la Corée du Sud, puissance technologique, ainsi que l’Inde et l’Afrique du Sud (toutes deux membres des BRICS), se sont vus offrir la carotte d’une éventuelle adhésion élargie.

L’offensive de Washington en matière de relations publiques se résume à se vendre comme le primus inter pares de l’Occident, en tant que leader mondial revitalisé. La raison pour laquelle le Sud n’y croit pas est illustrée par ce qui s’est passé au cours des huit dernières années. Le G7 – et en particulier les Américains – n’ont tout simplement pas pu répondre à la stratégie de commerce et de développement pan-eurasienne de grande envergure de la Chine, l’initiative « Belt and Road » (BRI).

La « stratégie » américaine jusqu’à présent – la diabolisation 24/7 de la BRI en tant que « piège de la dette » et machine de « travail forcé » – n’a pas marché. Aujourd’hui, trop tard, arrive la mise en place d’un plan du G7 impliquant des « partenaires » tels que l’Inde, pour « soutenir », du moins en théorie, de vagues « projets de haute qualité » dans le Sud, notamment l’ « initiative Clean Green », axée sur le développement durable et la transition écologique, qui sera discutée lors des sommets du G7 et de l’UE.

Comparée à la BRI, l’initiative « Clean Green » peut difficilement être qualifiée de stratégie géopolitique et géo-économique cohérente. La BRI a été approuvée et soutenue par plus de 150 États-nations et organismes internationaux, dont plus de la moitié des 27 membres de l’UE.

Les faits sur le terrain disent la vérité. La Chine et l’ASEAN sont sur le point de conclure un accord de « partenariat stratégique global ». Les échanges entre la Chine et les pays d’Europe centrale et orientale (PECO), également connus sous le nom de groupe 17+1, qui comprend 12 nations de l’UE, continuent de se développer. La route de la soie numérique, la route de la soie de la santé et la route de la soie polaire continuent de progresser.

Ce qui reste sont des grommellements occidentaux à propos de vagues investissements dans la technologie numérique – peut-être financés par la Banque européenne d’investissement, dont le siège est au Luxembourg – pour couper « l’avancée autoritaire » de la Chine dans le Sud mondial.

Le sommet UE-US pourrait lancer un « Conseil du commerce et de la technologie » pour coordonner les politiques relatives à la 5G, aux semi-conducteurs, aux chaînes d’approvisionnement, aux contrôles des exportations et aux règles et normes technologiques. Un petit rappel : l’UE et les États-Unis ne maîtrisent tout simplement pas la complexité de cet environnement. Ils ont grandement besoin de la Corée du Sud, de Taïwan et du Japon.

Une minute, Monsieur le percepteur

Pour être honnête, le G7 a peut-être rendu un service public au monde entier lorsque ses ministres des finances ont conclu un accord prétendument « historique », samedi dernier à Londres, sur un impôt mondial minimal de 15 % pour les sociétés multinationales.

Le triomphalisme était de mise – avec moult louanges extasiées sur la « justice » et la « solidarité fiscale », combinées à de très mauvaises nouvelles pour les différents paradis fiscaux.

En fait, c’est un tout petit peu plus compliqué.

Cette taxe fait l’objet de discussions au plus haut niveau de l’OCDE à Paris depuis plus de dix ans maintenant, notamment parce que les États-nations perdent au moins 427 milliards de dollars par an en raison de l’évasion fiscale des multinationales et autres multimilliardaires. En ce qui concerne le scénario européen, cela ne tient même pas compte des pertes de TVA dues à la fraude – ce que pratique allègrement Amazon, entre autres.

Il n’est donc pas étonnant que les ministres des finances du G7 aient eu Amazon, la compagnie qui vaut 1 600 milliards de dollars, dans leur ligne de mire. La division « Cloud » d’Amazon doit être traitée comme une entité distincte. Si la taxe mondiale de 15 % est ratifiée, le groupe méga-tech devra payer plus d’impôts sur les sociétés dans certains de ses plus grands marchés européens – Allemagne, France, Italie, Royaume-Uni.

Alors oui, il s’agit surtout de Big Tech – des experts en fraude profitant de paradis fiscaux situés à l’intérieur même de l’Europe, comme l’Irlande et le Luxembourg. La manière dont l’UE a été construite a permis à la concurrence fiscale entre les États-nations de virer à la gangrène. En discuter ouvertement à Bruxelles reste un tabou virtuel. Dans la liste officielle des paradis fiscaux de l’UE, on ne trouve pas le Luxembourg, les Pays-Bas ou Malte. [*]

Tout ceci ne serait-il donc qu’une opération de com’ ? C’est possible. Le problème majeur est qu’au Conseil européen – où les gouvernements des États membres de l’UE discutent de leurs problèmes – on a traîné les pieds pendant longtemps et, en quelque sorte, délégué l’ensemble du dossier à l’OCDE.

En l’état actuel des choses, les détails de la taxe de 15 % sont encore vagues, alors même que le gouvernement américain pourrait en récolter les plus grands bénéfices, étant donné que ses multinationales ont transféré des sommes massives à travers toute la planète pour éviter l’impôt américain sur les sociétés. Sans compter que personne ne sait quand et comment ou même si l’accord sera accepté et mis en œuvre au niveau mondial : ce sera une tâche herculéenne. Au moins, il sera à nouveau discuté, lors du G20 à Venise en juillet.

Ce que veut l’Allemagne

Sans l’Allemagne, il n’y aurait pas eu d’avancée réelle sur l’accord d’investissement UE-Chine à la fin de l’année dernière. Avec la nouvelle administration américaine, l’accord est à nouveau au point mort. La chancelière sortante, Mme Merkel, est opposée au découplage économique entre la Chine et l’UE, tout comme les industriels allemands. Il sera très intéressant de suivre cette intrigue secondaire au G7.

En résumé : L’Allemagne veut continuer à se développer en tant que puissance commerciale mondiale en utilisant son importante base industrielle, tandis que les Anglo-Saxons ont complètement abandonné leur base industrielle pour adopter une financiarisation non productive. Et la Chine, pour sa part, veut commercer avec la planète entière. Devinez qui est hors-jeu.

Si l’on considère le G7 comme un rassemblement de facto de l’hégémon américain avec ses hyènes, ses chacals et ses chihuahuas, il sera également très intéressant d’en observer la sémantique. Quel degré de « menace existentielle » sera attribué à Pékin – notamment parce que, pour les intérêts qui se cachent derrière l’hologramme « Biden », la véritable priorité est l’Indo-Pacifique ?

Ces intérêts n’ont que faire d’une UE aspirant à plus d’autonomie stratégique. Washington annonce toujours ses diktats sans même prendre la peine de consulter préalablement Bruxelles.

Voilà donc en quoi consistera ce triplet de sommets – G7, OTAN et UE-US : un hégémon qui fera tout pour contenir/éloigner l’émergence d’une puissance montante en enrôlant ses satrapes pour « combattre » et préserver ainsi « l’ordre international fondé sur des règles » qu’il a conçu il y a plus de sept décennies.

L’histoire nous dit que cela ne marchera pas. Deux exemples : les empires britannique et français n’ont pas pu arrêter la montée des États-Unis au 19e siècle ; et l’axe anglo-américain n’a arrêté la montée simultanée de l’Allemagne et du Japon qu’au prix de deux guerres mondiales, avec l’empire britannique aujourd’hui détruit et l’Allemagne redevenue la première puissance en Europe.

La réunion de « L’Amérique est de retour » et de la « Grande-Bretagne globale » en Cornouailles doit donc être considérée comme une simple note de bas de page de l’histoire.

Traduction et note d’introduction Corinne Autey-Roussel

 

[*] Note de la traduction :

Voici la liste établie par Forbes en 2010 des principaux paradis fiscaux (prise sur le site Paradis Fiscaux 2.0). Notons ceux qui sont situés aux USA ou en Europe, ou encore qui sont des territoires d’outre-mer britanniques (8 sur 10, sans même compter la colonie britannique rétrocédée à la Chine en 1997 Hong Kong) :

  1. U.S.A (Delaware),
  2. Luxembourg,
  3. La Suisse,
  4. Les Îles Caïman (territoire britannique),
  5. Royaume-Uni (City de Londres),
  6. Irlande,
  7. Les Bermudes (territoire britannique),
  8. Singapour,
  9. Belgique,
  10. et Hong Kong (ancien territoire britannique).

Et la liste établie par l’UE, avec un tour de passe-passe saisissant : tous les paradis fiscaux de premier plan ont disparu. Et hop !

  1.  Anguilla
  2. Bahamas
  3. Fidji
  4. Guam
  5. Îles Caïman (ajouté en Février 2020)
  6. Iles Vierges américaines
  7. Iles Vierges britanniques
  8. Oman
  9. Palaos
  10. Panama
  11. Samoa américaines
  12. Samoa
  13. Seychelles
  14. Trinité-et-Tobago
  15. Vanuatu

Comment veut-on que l’UE lutte contre l’évasion et la fraude fiscale des multinationales alors qu’elle tente de cacher l’existence de ses paradis fiscaux-maison ?

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