Afghanistan : les Talibans sur le front diplomatique aussi

Le retrait des USA d’Afghanistan n’est que partiel ; divers éléments – mercenaires, « conseillers » et autres agents d’influence – restent sur place. Pour les Américains, l’équation est simple : si la Chine arrive à faire passer sa Route de la soie en Afghanistan (des pourparlers sont en cours entre Pékin et les Talibans, qui voient la Chine comme « une amie »), son développement en sera grandement accéléré. Inutile de dire que Washington fera son possible pour l’empêcher, quitte à user, outre les éléments résiduels américains mentionnés plus haut, de l’option « jihadiste ». La réémergence de Daesh (via son avatar dit « du Khorasan »), dans le cadre d’un scénario d’usure à la syrienne, semble donc la plus grande menace qui pèse sur les accords de transition prévus (ou du moins souhaitables) en Afghanistan.

Pour le moment, les Talibans jouent la diplomatie et comptent leurs alliés.


Par Pepe Escobar
Paru sur Asia Times et Information Clearing House sous le titre Say hello to the diplo-Taliban


Une réunion très importante a eu lieu à Moscou la semaine dernière, pratiquement à huis clos. Nikolaï Patrouchev, secrétaire du Conseil de sécurité russe, a reçu Hamdullah Mohib, conseiller à la sécurité nationale de l’Afghanistan.

Il n’y a pas eu de fuites conséquentes. Une déclaration neutre a souligné l’évidence : les échanges se sont « concentrés sur la situation sécuritaire en Afghanistan pendant le retrait des contingents militaires occidentaux et l’escalade de la situation militaro-politique dans la partie nord du pays ».

La véritable histoire est beaucoup plus nuancée. Mohib, représentant le président Ashraf Ghani, a fait de son mieux pour convaincre Patrouchev que l’administration de Kaboul représente la stabilité. Ce n’est pas le cas, comme l’ont prouvé les avancées ultérieures des Talibans.

Patrouchevsavait que Moscou ne peut pas offrir un soutien substantiel à l’arrangement actuel de Kaboul, car cela aurait pour effet de détruire les ponts que les Russes doivent traverser dans leur processus d’engagement auprès des Talibans. Patrouchev sait que le maintien de l’équipe Ghani est absolument inacceptable pour les Talibans – quelle que soit la configuration de tout futur accord de partage du pouvoir.

Selon des sources diplomatiques, Patrouchev est resté sur sa réserve.

Cette semaine, nous pouvons tous voir pourquoi. Une délégation du bureau politique des Talibans s’est rendue à Moscou, essentiellement pour discuter avec les Russes de l’évolution rapide du mini-échiquier du nord de l’Afghanistan. Les Talibans s’étaient déjà rendus à Moscou quatre mois plus tôt, en compagnie de la troïka élargie (Russie, États-Unis, Chine, Pakistan) pour débattre de la nouvelle équation du pouvoir afghan.

Lors de ce voyage, ils ont insisté sur le fait qu’ils n’avaient aucun intérêt à envahir un quelconque territoire de leurs voisins d’Asie centrale.

Il n’est pas excessif, au vu de l’habileté avec laquelle ils ont joué leur jeu, de qualifier les Talibans de rusés comme des renards. Ils savent bien ce que le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a répété : Toute turbulence en provenance d’Afghanistan entraînera une réponse directe de l’Organisation du traité de sécurité collective.

En plus de souligner que le retrait – en fait, le repositionnement – des États-Unis représente l’échec de leur « mission » en Afghanistan, Lavrov a abordé les deux points vraiment essentiels :

  • Les Talibans accroissent leur influence dans les zones frontalières du nord de l’Afghanistan ; et
  • Le refus de Kaboul de former un gouvernement de transition « favorise une solution belliqueuse » au drame. Cela implique que Lavrov attend beaucoup plus de flexibilité de la part de Kaboul et des Talibans dans la tâche sisyphéenne de partage du pouvoir qui les attend.

Et puis, pour soulager la tension, lorsqu’un journaliste russe lui a demandé si Moscou allait envoyer des troupes en Afghanistan, Lavrov est revenu en mode « M. Cool » : « La réponse est évidente. »

Shaheen parle

Mohammad Suhail Shaheen est le très éloquent porte-parole  du bureau politique des Talibans. Il est catégorique : « Prendre l’Afghanistan par la force militaire n’est pas notre politique. Notre politique est de trouver une solution politique à la question afghane, qui se poursuit à Doha. » Conclusion : « Nous avons confirmé notre choix d’une solution politique ici à Moscou, une fois de plus. »

C’est tout à fait exact. Les Talibans ne veulent pas d’un bain de sang. Ils veulent être adoptés. Comme Shaheen l’a souligné, il serait facile de conquérir les grandes villes – mais il y aurait du sang. En attendant, les Talibans contrôlent déjà la quasi-totalité de la frontière avec le Tadjikistan.

Les Talibans de 2021 ont peu de choses en commun avec leur incarnation d’avant la guerre contre le terrorisme de 2001. Le mouvement a évolué, passant d’une force de guérilla rurale largement composée de Pachtouns Ghilzai à un arrangement plus ethniquement divers, intégrant des Tadjiks, des Ouzbeks et même des chiites Hazaras – un groupe qui était impitoyablement persécuté pendant les années 1996-2001 du pouvoir taliban.

Il est extrêmement difficile d’obtenir des chiffres fiables, mais 30 % des Talibans actuels pourraient être des non-Pachtouns. L’un des principaux commandants est d’origine tadjike, ce qui explique la guerre-éclair « douce » menée dans le nord de l’Afghanistan à travers le territoire tadjik.

J’ai visité un grand nombre de ces endroits géologiquement spectaculaires au début des années 2000. Les habitants, tous cousins, parlant le dari [persan afghan], livrent maintenant leurs villages et leurs villes aux Talibans tadjiks en toute confiance. Très peu – voire aucun – des Pachtouns de Kandahar ou de Jalalabad ne sont impliqués. Cela illustre l’échec absolu du gouvernement central de Kaboul.

Ceux qui ne rejoignent pas les Talibans désertent tout simplement – comme l’ont fait les forces de Kaboul qui tenaient le poste de contrôle près du pont sur la rivière Pyanj, à côté de la route du Pamir ; ils se sont échappés sans combattre vers le territoire tadjik, en empruntant la route du Pamir. Les Talibans ont hissé leur drapeau à cette intersection stratégique sans tirer un seul coup de feu.

Le chef de l’armée nationale afghane, le général Wali Mohammad Ahmadza, fraîchement nommé par Ghani, tente de faire bonne figure : La priorité de l’ANA est de protéger les principales villes (jusqu’à présent, tout va bien, car les Talibans ne les attaquent pas), les postes frontières (cela va moins bien) et les autoroutes (avec des résultats mitigés jusqu’à présent).

Cet entretien avec le porte-parole taliban Suhail Shaheen est assez éclairant, car il se sent obligé de souligner que « nous n’avons pas accès aux médias » et déplore le barrage « sans fondement » de « propagande contre nous », ce qui implique que les médias occidentaux devraient admettre que les Talibans ont changé.

Shaheen souligne qu’ « il n’est pas possible de prendre 150 districts en seulement six semaines par la force », ce qui est lié au fait que les forces de sécurité « ne font pas confiance à l’administration de Kaboul. » Dans tous les districts qui ont été conquis, jure-t-il, « les forces sont venues vers les Talibans volontairement. »

Shaheen fait une déclaration qui aurait pu venir tout droit de Ronald Reagan au milieu des années 80 : « L’émirat islamique d’Afghanistan est le véritable combattant de la liberté. » Cela peut faire l’objet d’un interminable débat à travers les terres d’Islam.

Mais un fait est indiscutable : Les Talibans s’en tiennent à l’accord qu’ils ont signé avec les Américains le 29 février 2020. Et cela implique une sortie totale des Américains : « S’ils ne respectent pas leurs engagements, nous avons clairement le droit de riposter. »

Pensant à l’avenir, « lorsqu’un gouvernement islamique sera en place », Shaheen insiste sur le fait qu’il y aura de « bonnes relations » avec chaque nation, et que les ambassades et les consulats ne seront pas visés.

L’objectif des Talibans « est clair : mettre fin à l’occupation ». Et cela nous amène à la manœuvre délicate des troupes turques qui « protègent » l’aéroport de Kaboul. Shaheen est très clair. « Pas de forces de l’OTAN – cela signifierait la poursuite de l’occupation », déclare-t-il. « Quand nous aurons un pays islamique indépendant, alors nous signerons tout accord avec la Turquie qui soit mutuellement bénéfique ».

Shaheen est impliqué dans les négociations très complexes en cours à Doha, il ne peut donc pas se permettre de parler pour les Talibans sur le sujet du futur accord de partage du pouvoir. Ce qu’il dit, même si « les progrès sont lents » à Doha, c’est que, contrairement à ce qui a été rapporté précédemment par les médias du Qatar, les Talibans ne présenteront pas de proposition écrite officielle à Kaboul d’ici la fin du mois. Les pourparlers se poursuivront.

Une guerre hybride en vue ?

Quels que soient les affirmations – qui relèvent du déni – sur la « Mission accomplie » émanant de la Maison Blanche, certaines choses sont déjà claires sur le front de l’Eurasie.

Les Russes, d’une part, sont déjà en train de discuter en détail avec les Talibans et pourraient bientôt rayer leur nom de leur liste d’entités terroristes.

Les Chinois, quant à eux, sont assurés que si les Talibans engagent l’Afghanistan à rejoindre l’initiative Belt and Road (nouvelle Route de la soie), en se connectant via le corridor économique Chine-Pakistan, les terroristes de l’État islamique d’Irak et du Levant – Province du Khorasan  ne seront pas autorisé à se déchaîner avec le soutien des jihadistes ouïghours actuellement présents à Idlib. [Car ils seront combattus par les Talibans, NdT]

Et rien n’est exclu pour Washington lorsqu’il s’agit de faire dérailler l’initiative Belt and Road. Des centres névralgiques disséminés dans l’État profond US doivent être déjà à l’œuvre pour remplacer la guerre sans fin en Afghanistan par une guerre hybride, comme en Syrie.

Lavrov est parfaitement conscient des individus influents de Kaboul qui ne diraient pas « non » à tout nouvel arrangement de type guerre hybride. Mais les Talibans, pour leur part, se sont montrés très efficaces en empêchant diverses factions afghanes de soutenir l’équipe Ghani.

Quant aux « stans » d’Asie centrale, pas un seul d’entre eux ne souhaite une guerre sans fin, non plus qu’une guerre hybride.

Attachez vos ceintures : Le voyage va être mouvementé.

Traduction et note d’introduction Corinne Autey-Roussel
Photo : Délégation talibane à Moscou / Youtube

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