De la modernité liquide et de ses pièges

Au cours des dernières décennies, le spectre politique s’est de plus en plus centré sur un néolibéralisme indépassable. En France comme ailleurs en Europe, du centre-droit au centre-gauche jusqu’aux supposés « extrêmes » et aux verts, tous les partis médiatisés sont européistes (un autre mot pour dire mondialistes) ; aucun ne s’oppose à l’Otan, à l’euro ou aux USA ; leurs protestations contre le « capitalisme » (pour ceux d’entre eux qui abordent le sujet) restent de pure forme, et aucun d’entre eux ne suggère jamais de système alternatif. TINA, point final. Le système a gagné, du moins en apparence. De sorte qu’on peut se poser une question : pourquoi a-t-il si peur des partis critiques envers le capitalisme ? Pour des vainqueurs, les mensonges systématiques et l’attitude crispée, suintant le mépris envers le peuple des politiciens, des communicants et des médias grand public, bref des principaux acteurs du « système », est bien suspecte – le moins qu’on puisse dire est que tout cela ne respire pas la confiance en soi qu’aurait dû leur donner la victoire. L’impression est plutôt celle d’une guerre en cours.

Mais pourquoi ce parfum de panique ? Pourquoi dénoncer absurdement l’anticapitalisme comme « antisémite », comme le chœur des médias grand public l’a fait – jusqu’à venir à bout du Labour de Jeremy Corbyn – au Royaume-Uni, ou obliger ses représentants politiques à passer sous les fourches caudines de l’UE, ou encore les rendre invisibles dans les médias comme en France ? Pourquoi cet acharnement à envoyer la gauche anticapitaliste sur des voies de garage comme le « wokisme » ? Et pourquoi ce matraquage médiatique incessant contre le  « populisme » de gauche comme de droite, et cette détermination à diviser la population ?

Le problème, c’est que de moins en moins de gens ne veulent de leur système, qu’il est en train d’atteindre les limites de son acceptabilité, qu’ils le savent et qu’ils tentent de le maintenir coûte que coûte quand même, quittes à multiplier les assauts contre les libertés et les intimidations, à totalement cesser d’écouter les griefs de la population et à sacrifier toute cohérence dans leurs politiques et leur communication.

Même si l’auteur de l’article ci-dessous traite de son pays, le Royaume-Uni, le même processus de rejet populaire du système est bien entendu en cours en France.


Par Alastair Crooke
Paru sur Strategic Culture Foundation sous le titre Liquid Modernity


Le Dr Franz Luntz, sondeur américain, après une méga-série de sondages et de travail avec des « focus groups » (groupes de discussion) aux États-Unis et en Grande-Bretagne, a averti sans ambages que les guerres culturelles woke sont en passe de devenir la plus grande ligne de fracture de la politique britannique – comme elles le sont déjà aux États-Unis. Certains diront que la Grande-Bretagne post-Brexit n’est pas l’UE. Mais ceux qui s’accrochent à cet espoir se font sûrement des illusions. Partout en Europe, les jeunes sont accros aux mêmes écrans et aux mêmes réseaux sociaux (principalement américains).

Le clivage entre les woke et les populistes était le thème central de Luntz (bien que sa définition du populisme fasse défaut – il le définit comme étant simplement les « non-woke »). Son analyse a éveillé l’attention. Cependant, il ressort des 3 000 entretiens de l’enquête une face cachée moins remarquée, mais aussi importante – peut-être même plus importante – que son thème principal.

Elle a montré que les électeurs britanniques en ont autant assez des grandes entreprises du secteur privé que des hommes politiques (qu’ils considèrent avec mépris comme des mercenaires égoïstes). Ils rejettent les valeurs centrées sur l’argent des multinationales et de Wall Street ; ils n’apprécient pas les inégalités de richesse, et les jeunes considèrent le capitalisme comme un gros mot : être capitaliste, c’est se mettre une grosse cible rouge « X » sur le front.

Concentrez-vous sur ces trois « points à retenir » – ils sont étonnants :

D’abord, en réponse à la proposition : « Quand je regarde les dirigeants d’entreprise et la façon dont ils nous traitent, je me dis, qu’ils dégagent tous », 77 % des personnes interrogées sont soit d’accord, soit neutres – et seulement 23 % ne sont pas d’accord.

Ensuite, moins de la moitié du pays (43 %) se sent « investie » dans le Royaume-Uni. Pire encore, seuls 27 % ont le sentiment que le Royaume-Uni s’investit pour eux. « C’est le résultat le plus alarmant, car il laisse présager des temps difficiles », avertit Luntz.

Et enfin, « L’élément central commun au populisme et au « wokisme » est que les systèmes économiques et politiques (et les personnes qui les dirigent) jouent contre vous, quoi que vous fassiez » (Luntz). Les deux camps instrumentalisent cette rhétorique l’un contre l’autre. Mais la perception d’un système biaisé existe chez plus d’un tiers de la population.

Il existe une différence marquée entre les générations. Les personnes âgées restent relativement épargnées par les nouveaux courants qui émergent dans leurs sociétés, mais une proportion significative de jeunes (disons de moins de 50 ans) – sont en train de tourner le dos au système, et à leur pays. 22% des électeurs pensent que la Grande-Bretagne les a laissé tomber. 37% des électeurs ont déclaré que le Royaume-Uni est « institutionnellement raciste et discriminatoire ». Moins de la moitié de la population (44%) pense que la prochaine génération aura une meilleure qualité de vie qu’elle…

Et vous pensez que lorsque la pandémie se retirera et que l’économie reprendra, nous reviendrons à la « normale » d’avant ? Vous pensez que lorsque l’économie des entreprises reviendra à la vie, le facteur « bien-être » grimpera ? Pas du tout. Dites adieu à la « normale » d’avant. La confiance dans la démocratie elle-même est au plus bas. Lorsque 70 % de la population pense que ses représentants font de la politique soit pour eux-mêmes, soit pour leur parti, vous avez un problème. Mais lorsque les électeurs pensent qu’ils sont soit « ignorés », soit vus comme « sans importance », soit les deux, vous avez une crise sur les bras.

« Nous avons donné aux gens 18 descriptions différentes de la façon dont ils se sentent par rapport aux leaders économiques britanniques, à choisir. Résultat : huit des dix premiers choix étaient des sentiments négatifs, avec en tête les mots « déçu » et « ignoré ». Nous leur avons ensuite posé une question simple sur leur perception des priorités des leaders économiques britanniques. Les quatre premiers résultats étaient résolument négatifs. « Le profit prime sur le peuple », « Les actionnaires passent en premier, pas le peuple », « Les PDG et les dirigeants ont des rémunérations excessives », et « ils pratiquent l’évasion fiscale ».

Que veulent les jeunes générations ? Leur réponse à la question : « Quel devrait être l’objectif le plus important du gouvernement ? » devrait nous indiquer précisément de quel côté souffle le vent : « Protéger les plus pauvres, les plus faibles et les plus vulnérables » arrive en tête des réponses. Mais ces sentiments ne rencontrent pas d’écho chez les élites politiques européennes, alors « Qu’elles dégagent ! » est la réponse massive des électeurs, avec seulement 20 % qui la désapprouvent.

Vous ne voyez pas ? Vous pensez que ce sera comme un retour au temps des cabarets des années folles, quand l’économie sera pleinement rouverte et que nous ferons tous la fête ?

Le populisme a le vent en poupe

Des recherches de l’Institute of Economic Affairs (IEA) confirment les conclusions de Luntz selon lesquelles les jeunes sont profondément hostiles au capitalisme et ont une vision positive des alternatives socialistes : 67 % disent qu’ils aimeraient vivre dans un système économique socialiste ; 75 % sont d’accord avec l’affirmation selon laquelle le changement climatique est un problème spécifiquement capitaliste ; 78 % accusent également le capitalisme d’être responsable de la crise du logement en Grande-Bretagne.

L’AIE suggère que ses propres conclusions doivent servir de « signal d’alarme » aux partisans de l’économie de marché. Luntz rapporte que le mot « capitalisme » lui-même est devenu « désastreux » – ses sondages et ses « focus groups » montrent que ses connotations sont uniformément négatives. Cette hostilité explique peut-être en partie le paradoxe qui trouble les prévisionnistes des banques américaines, à savoir la raison pour laquelle les offres d’emploi non pourvues explosent, alors que le chômage reste élevé aux USA. Se pourrait-il que ceux qui sont actuellement au chômage disent tout simplement « que ces emplois aillent se faire f… ! » – du moins tant que les chèques parachutés par Biden continuent d’arriver dans leur boîte aux lettres ? Beaucoup rejettent également les conditions de travail imposées par des employeurs comme Amazon.

Les convulsions internes des États-Unis, cependant, sont une chose. Mais l’implosion de la confiance sociale, et maintenant de la sécurité personnelle aux États-Unis (suite à la campagne « Defund the police » qui exigeait la fin du financement de la police), s’étend au monde occidental tout entier. Si les incertitudes de notre époque – aggravées par le virus – nous rendent nerveux et tendus, c’est peut-être aussi parce que nous avons l’intuition qu’un mode de vie, un mode d’économie aussi, touche à sa fin. Si c’est le cas, dirait le Dr Luntz, notre intuition aura fait mouche.

La peur du bouleversement social sème la méfiance. Elle peut conduire à l’état spirituel qu’Émile Durkheim appelait anomie : un sentiment d’être déconnecté de la société, la conviction que le monde qui nous entoure est illégitime et corrompu, que nous sommes invisibles, que nous sommes des « numéros », les objets impuissants d’une répression hostile imposée par le « système » – le sentiment qu’il ne faut faire confiance à personne.

Le wokisme, une nouvelle menace ? 

Les gens vivent aujourd’hui dans ce que le regretté sociologue Zygmunt Bauman appelait « la modernité liquide ». Tous les traits qui vous étaient autrefois attribués par votre communauté sont aujourd’hui redéfinis par la doctrine « woke » en fonction de votre apparence – et selon des catégories figées – sans tenir compte de votre sens du soi, de votre éthique individuelle, de votre sexe biologique, de votre éducation, de vos mérites humains personnels – et des liens associés à votre appartenance historique.

La biologie ne s’applique plus. Votre sexe n’est pas ce que vous pensiez : Il est liquide, et peut (et doit même peut-être) être changé. Vous êtes « blanc », donc suprématiste ; vous êtes « blanc », donc raciste ; vous faites partie d’une élite – donc vous êtes privilégié.

Le « wokisme » remet radicalement en question le système : « Vous n’avez pas réussi par vos propres efforts ou mérites. Vous avez réussi en vertu de votre seule identité visible. Cette identité remonte à des centaines d’années et repose uniquement sur des opportunités délibérément refusées aux autres. Par conséquent, tout semblant de succès que vous avez dans la vie est illégitime. Il n’est pas mérité. Et il est juste de vous le prendre. Le « wokisme » est réellement hostile à l’histoire, à la culture et à la tradition. Les « woke » ne les respectent pas – et ils insistent sur le fait qu’ils ont raison. Il n’y a pas à discuter.

Luntz conclut : « Si vous devenez « woke », vous rejetez tout ce qui vous entoure. Vous rejetez le succès des autres. Vous les identifiez par leur apparence, plutôt que par ce qu’ils ont accompli. Et je suis pessimiste à cause de la synergie du wokisme, des réseaux sociaux et de la politique : la politique divise le pays ; elle cherche à instrumentaliser le langage du wokisme – et les réseaux sociaux permettent de le diffuser. La situation s’aggrave aux États-Unis, elle s’aggrave ici [au Royaume-Uni]. Ce n’est pas ce que nous voulons, mais ça arrive quand même. Et il n’y a pas de vaccin pour l’arrêter ». [*]

Alastair Crooke est un ancien diplomate et agent du MI6 britannique. Il a fondé un think tank géopolitique, le Conflicts Forum, basé à Beyrouth.

Traduction et note d’introduction Corinne Autey-Roussel. Intertitres ajoutés par la traduction.
Photo Tim Block / Pexels

[*] Note de la traduction :

Frank Luntz se fait-il peur tout seul ? Selon sa propre étude (chapitre The Key to Wokeism 2021),

Chaque mois qui passe, de plus en plus de gens prennent conscience de l’existence des « woke » et de la « culture woke ». Mais à l’heure actuelle (juillet 2021), environ un tiers du pays n’a aucune idée de ce que cela signifie ou même de leur existence.

Plus important encore, l’identité « woke » n’est tout simplement PAS populaire ou répandue. Seuls 5% des sondés s’identifient comme « totalement woke », tandis que quatre fois plus (21 %) se considèrent comme absolument pas « woke » (8 % des travaillistes, 35 % des conservateurs). »

Certaines préoccupations populaires semblent immédiates. Clairement, le wokisme n’en fait pas partie. Comme l’a exposé le sociologue Christopher Lasch à travers son œuvre, les priorités des « radicaux » progressistes des USA ne représentent de toutes façons que des formations extrêmes d’un esprit capitaliste rapace. Si vraiment le capitalisme est entré dans sa phase finale, alors le « wokisme », l’une de ses dernières manifestations, est promis au même destin.

Pour revenir à Zygmunt Bauman, la modernité liquide (autrement dit l’individualisme libéral dans sa phase de développement maximal), en dissolvant les rapports humains, en divisant les gens et en les enfermant dans une solitude anxiogène au prétexte de libertarisme et de valorisation des égo, ne leur laisse qu’une solution pour se retrouver et soulager leur anxiété – celle, historique, des pays fracturés – à savoir la détestation envers un ennemi extérieur commun. Et si cet ennemi était le « système » ? Et si toutes les tentatives de division se retournaient en fin de compte contre leurs auteurs ?

Pour finir, le dernier mot est aux conclusions des recherches de Luntz. Il note qu’à droite comme à gauche, les demandes de la population envers les politiciens sont les mêmes :

Ce que TOUT le monde veut des leaders politiques

Responsabilité (pour le pays)
Réalisme (honnêteté et sincérité)
Respect (envers les citoyens qu’ils servent)
Résultats (concrets et visibles) 

Luntz conclut en avertissant les décideurs politiques : la balle est dans leur camp. Leur avenir est entre leurs mains.

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