Années 30 : Comment la ‘guimauve’ des médias a aidé Hitler à accéder au pouvoir

Hitler propagande nazi nazis, maison,

Comme nous le savons désormais à la suite des travaux d’historiens comme Anthony Sutton, Jacques R. Pauwels, Edwin Black, Charles Higham ou encore David Talbot, les USA et plus généralement, le grand capital n’étaient en rien opposés à Adolf Hitler, bien au contraire : pour eux, il représentait un bon placement et une garantie contre le communisme qui, à la suite de la Révolution d’Octobre 1917 en Russie, menaçait de s’étendre progressivement à toute l’Europe. Restait un problème : faire élire Hitler, un extrémiste, en Allemagne – un pays démocratique où, comme dans toutes les démocraties à ce jour, la population se méfiait des extrêmes. La solution : avec l’aide des médias libéraux allemands et dans une moindre mesure américains, adoucir son image pour le faire passer pour un « être humain comme les autres » et un modéré.

***

Un livre éclaire la façon dont les propagandistes ont adouci l’image d’Hitler avant la Deuxième Guerre mondiale

Par Charlotte Hsu
Paru sur le site de l’université de Buffalo sous le titre How media ‘fluff’ helped Hitler rise to power

Adolf Hitler escorte une petite fille, Rosa Bernile Nienau, jusqu’à sa maison sur l’Obersalzberg. Credit: Heinrich Hoffmann, Bavarian State Library

Quelques-unes des photos les plus célèbres d’Hitler le montrent dans ses états de plus haute tension, les yeux étincelants d’énergie frénétique, quand il s’adressait à une audience ou qu’il saluait une foule.

Malgré tout, d’autres images tout aussi inquiétantes sont souvent oubliées : dans les années qui ont précédé la Deuxième Guerre mondiale, divers organes de presse, de magazines de décoration jusqu’au New York Times, ont publié des reportages qui faisaient passer le leader nazi pour un gentleman campagnard – un homme végétarien, qui jouait à faire rattraper des balles à ses chiens et qui faisait de longues promenades, après ses repas, aux alentours de sa propriété montagnarde.

Ces articles étaient souvent admiratifs – même après que les horreurs du régime nazi aient commencé à se révéler, explique Despina Stratigakos, historienne de l’architecture à l’université de Buffalo.

Son livre « Hitler at Home » (« Hitler chez lui ») publié par Yale University Press (2015) retrace la façon dont le premier cercle du Führer a travaillé, au long des années 30, à faire passer son image de celle d’un excentrique solitaire avec peu de liens familiaux à celle d’un homme d’État de bonnes moeurs et de bon goût.

« Ils ont été capables d’opérer une transformation complète de l’image publique d’Hitler », dit Stratigakos. « Ils ont accompli cela en se concentrant sur sa vie privée – en le montrant jouant avec ses chiens et avec des enfants, et chez lui, dans des espaces architecturaux conçus pour évoquer un sentiment de chaleur humaine. A la fin des années 1930, à travers le monde, des reportages  le décrivaient comme une personne douce, amicale et dotée d’un excellent goût en matière de décoration intérieure. »

« C’était dangereux, parce que cela le rendait aimable, » continue Stratigakos. « Après avoir lu ces histoires, les gens pensaient connaître le ‘vrai’ Hitler, l’homme privé derrière le masque du Führer, et que peut-être, cette personne n’était pas aussi mauvaise que le suggéraient les nouvelles qui venaient d’Europe. »

La couverture du livre d’Heinrich Hoffmann, “Hitler abseits vom Alltag », montre Hitler devant une vue de sa demeure sur la montagne d’ Obersalzberg. Hitler avait aidé à la conception de la rénovation de la villa et au cours des années 30, y accueillait souvent des invités, y compris des journalistes et des hommes d’État. Credit: Heinrich Hoffmann

Des images flatteuses d’Hitler à la veille de la guerre

Stratigakos dit que ses premières recherches pour le livre avaient livré un paysage médiatique surréaliste : « Ces reportages emplissaient votre tête d’images positives d’Hitler. J’étais choquée de voir leur étendue, et aussi de voir qu’ils avaient été publiés jusque tard dans les années 30. »

Le 20 août 1939, le New York Times publiait un article qui décrivait la vie quotidienne dans le chalet montagnard d’Hitler.

C’était 12 jours avant que l’Allemagne envahisse la Pologne et déclenche la Deuxième Guerre mondiale, neuf mois après les pogroms antisémites violents de la Nuit de Cristal, et six ans après l’ouverture du premier camp de concentration nazi à Dachau.

L’article rapportait que la demeure d’Hitler sur l’Obersalzberg, une montagne proche de la frontière autrichienne, était « harmonieusement meublée, dans l’esprit des meilleures traditions allemandes ». Les boiseries naturelles et Les tapis tissés à la main « créaient une atmosphère de bonne humeur tranquille » dans le bureau du Führer, selon le New York Times.

Hitler avait des tomates dans son jardin et un penchant pour le chocolat, continuait le reportage. C’était un homme « qui peut manger une tarte aux groseilles et un bon pudding avec plaisir. » Il aimait faire une sieste l’après-midi.

Un profil du magazine britannique Homes and Gardens (Maisons et Jardins) de 1938 décrivait Hitler dans la même veine. L’article, trois pages consacrées à la même demeure, relatait que la maison était « lumineuse » et « aérée », avec une dominante de couleur vert jade. Il notait qu’Hitler avait « une passion pour les fleurs coupées » et considérait ses jardiniers, chauffeur et pilote non comme des domestiques, mais comme des « amis fidèles ».

« Toutes sortes de publications – de journaux politiques sérieux jusqu’à Life et même à la gazette canine American Kennel – véhiculaient cette narrative sur le ‘vrai’ Hitler », continue Stratigakos. « En 1934, la Deutsche Presse-Agentur rapportait que les images d’Hitler à la maison, jouant avec ses chiens ou avec des enfants étaient les plus demandées par les médias allemands et étrangers. »

L’architecture comme outil de manipulation

L’adulation des médias envers Hitler à la veille de la guerre démontre que les reportages sur la vie quotidienne, qui sont considérées comme de la guimauve inoffensive, peuvent être une puissante propagande, dit Stratigakos.

Elle note que l’étendue de la couverture médiatique de la vie privée du leader nazi résultait d’une campagne de relations publiques soigneusement orchestrée.

L’architecture jouait un rôle-clé dans cet effort: la fabrication de l’image publique du Führer a coïncidé avec des rénovations majeures de trois de ses résidences – l’ancienne chancellerie de Berlin, son appartement de Munich et sa maison montagnarde.

« Hitler at Home » (Hitler chez lui ») documente la conception de ces résidences, l’engagement intime d’Hitler dans chacun de ces projets, sa proche collaboration avec ses architectes et Frau Gerdy Troost – une décoratrice d’intérieur très connue à l’époque, mais aujourd’hui oubliée des historiens.

L’équipe utilisait l’architecture comme outil de manipulation : elle concevait des espaces qui, comme des décors de films, suscitaient des émotions. Puis, elle invitait des journalistes qui rencontraient Hitler dans un contexte évoquant l’élégance, l’attachement au foyer et la chaleur humaine. Des politiciens étaient également invités, et dans certains cas, également dupés.

Même si les médias ont changé de ton après le début des combats, sa vie privée était restée une source de fascination même après la guerre.

La couverture du livre d’Heinrich Hoffmann, « Hitler wie ihn keiner kennt « (Le Hitler que personne ne connaît ») montre Hitler dans un paysage de campagne. De nombreuses photos d’Hitler avec des animaux ou des enfants ont été publiées à travers le monde dans les années 30. Credit: Heinrich Hoffmann

Le pouvoir dangereux de la ‘guimauve’ médiatique

L’histoire des résidences d’Hitler est loin d’être close, dit Stratigakos.

« Aujourd’hui, tout comme dans le passé, nous croyons que nos demeures reflètent notre individualité – la personne que quelqu’un est « réellement ».

Cette puissante association est très facile à manipuler, ajoute-t-elle.

Son livre n’est pas seulement sur Hitler, dit-elle, mais aussi « sur la façon dont nous pouvons être amenés à changer d’idée sur quelqu’un à travers une présentation habile de sa vie privée. »

« Les années 30 ont vu la montée de la culture de la célébrité, avec le cinéma parlant, la radio et les nouveaux magazines people, » dit Stratigakos. « Les gens ont développé un désir de connaître la personnalité privée des gens célèbres, derrière la façade de l’image publique. Les propagandistes d’Hitler se sont saisis de cette culture de la célébrité et ont même aidé à la façonner. »

« Les journalistes recherchent ces reportages sur les coulisses des vies de célébrités parce qu’il y a une forte demande », dit-elle. « Cela reste vrai aujourd’hui, et je pense que nous devons être beaucoup plus critiques envers les médias qui s’intéressent à la vie privée des politiciens et autres décideurs. Ils ont vraiment une forte influence. »

 

Traduction Entelekheia

La note d’introduction de cet article est librement reproductible à la condition de citer la mention « Note d’Entelekheia » avant ou après le texte de la note et d’insérer un hyperlien sur le nom du site.

Photo de la page d’accueil : le bureau d’Hitler, « dans les tons verts » de sa résidence secondaire de montagne.

Vous aimerez aussi...