Aux origines de l’exceptionnalisme des USA : la « Destinée manifeste »

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D’hier à aujourd’hui, la pensée « exceptionnaliste » des dirigeants des USA est directement tributaire d’un article fondateur de 1839, « The Great Nation of Futurity » (« La Grande nation du futur ») de John L. O’Sullivan, un texte où ce journaliste partisan du Parti démocrate posait pour la première fois — avant d’ y revenir en 1845  —  le concept de « Destinée manifeste » , à savoir d’une supposée mission divine civilisatrice des Etats-Unis d’Amérique, un pays exceptionnel sans précédent historique, amnésique et sans passé, sans autre référence que le libéralisme économique et la Bible d’un protestantisme très dégradé où chacun pouvait se poser en dépositaire privilégié de la parole divine, en gardien de la morale et de la vertu, et en champion de la démocratie et des libertés individuelles.

Le concept a fait école et nourrit encore aujourd’hui l’imaginaire américaniste, y compris dans ses ramifications libérales-libertaires athées post-protestantes (ou pour emprunter une notion à Emmanuel Todd, « protestantes-zombies ») : que ce soit dans son versant conservateur ou chez ses progressistes, en effet, l’Amérique continue de se considérer comme le modèle et la garante mondiale de la morale universelle.

A noter : l’Amérique scintillante, le « grand pays égalitaire » décrit par John L. O’Sullivan était celui du génocide des indiens, de l’esclavage des noirs importés d’Afrique et des grèves d’ouvriers et de mineurs matées à coups de milices paramilitaires tirant à balles réelles sur les contestataires. Et la paix dont l’Amérique devait être l’incarnation, selon O’Sullivan, a très vite dégénéré en état de guerre permanente (dès 1846 avec la guerre américano-mexicaine).

Nous en sommes toujours là, avec, à ce jour, une Amérique figée dans le carcan mental de l’exceptionnalisme issu de son concept de « Destinée manifeste »… et toujours en guerre.

Note de la traduction : nous avons conservé toutes les maladresses, naïvetés et tournures pompeuses du texte d’origine. 


Par John L. O’Sullivan
Extrait de « La Grande nation du futur » 1839, The United States Democratic Review, Volume 6, Numéro 23, pages 426 à 430, republié sur la page de Vincent Ferraro, professeur de politique internationale au Mount Holyoke College, Massachusetts.
Article complet ici. (En anglais)


Le peuple américain tenant son origine de nombreuses autres nations, et la Déclaration d’indépendance nationale étant entièrement fondée sur les grands principes de l’égalité des hommes, ces faits démontrent immédiatement notre position déconnectée de toutes les autres nations ; nous n’avons, en réalité, que peu de connections avec l’histoire passée des autres pays, et encore moins avec l’antiquité, ses gloires ou ses crimes. Au contraire, notre naissance nationale a été le début d’une nouvelle histoire, la formation et le progrès d’un système politique entièrement nouveau, qui nous sépare du passé et nous connecte seulement avec le futur ; et pour ce qui concerne le développement entier des droits naturels de l’homme, dans la vie morale, politique, et nationale, nous pouvons être assurés avec confiance que notre pays est destiné à être la grande nation du futur.

Famille d’esclaves dans un champ de coton, Savannah, Géorgie, années 1860

Il est destiné à cela, parce que les principes sur lesquels une nation est organisée fixent son destin, et celui de l’égalité est parfait, est universel. Il préside à toutes les opérations du monde physique, et il représente aussi la loi consciente de l’âme – les édits évidents de la moralité, qui définissent avec précision les devoirs d’un homme envers un autre hommes, et par conséquent les droits de l’homme en tant qu’homme. De plus, les annales véridiques de toutes les nations prouvent abondamment que leur degré de bonheur, leur grandeur, leur durée d’existence, ont toujours été proportionnels à l’égalité démocratique de leur système de gouvernement.

Quels amis de la liberté humaine, de la civilisation, et du raffinement peut jeter un regard sur l’histoire passée des monarchies et des aristocraties de l’antiquité, et ne pas déplorer qu’elles aient jamais existé ? Quel philanthrope peut contempler leurs oppressions, leur cruauté et les injustices qu’elles imposaient aux masses de l’humanité, et ne pas se détourner avec horreur morale de ce passé ?

L’Amérique est destinée à de meilleures actions. Nous pouvons nous glorifier d’être les seuls à ne pas avoir de réminiscences de champs de bataille, sauf en défense de l’humanité, des opprimés de toutes les nations, des droits de la conscience, des droits d’émancipation personnelle. Nos annales ne décrivent pas de scènes de carnages horribles, où des hommes étaient menés par centaines de milliers à s’entretuer, les dupes ou victimes d’empereurs, de rois, de nobles, de démons à forme humaine appelés héros. Nous avons eu des patriotes pour défendre nos maisons, nos libertés, mais aucun aspirant à des couronnes ou à des trônes ; et les Américains ne se sont pas non plus laissés mener par des ambitions malsaines à dépeupler la terre et à semer la désolation autour d’eux pour qu’un homme puisse être placé sur un siège de suprématie.

Les nombreuses tribus indiennes d’Amérique du Nord, avant l’arrivée des colons.

Nous n’éprouvons aucun intérêt envers les scènes de l’antiquité, seulement en tant que leçons pour éviter tous leurs exemples. Le futur expansif est notre arène, et notre histoire. Nous entrons dans ses espaces vierges, avec les vérités de Dieu dans nos esprits, des objectifs bienveillants dans nos coeurs et une conscience claire, non souillée par le passé. Nous sommes une nation de progrès humain, et qui voudra, qu’est-ce qui pourra poser des limites à notre marche en avant ? La divine providence est de notre côté, et aucune puissance terrestre ne pourra. Armés de la vérité éternelle de la première page de notre déclaration nationale, nous proclamons aux millions des autres nations, que les « portes de l’enfer » – les puissances de l’aristocratie et de la monarchie – « ne l’emporteront pas contre elle. »

L’avenir, avec ses possibilités d’envergure, illimitées, sera l’ère de la grandeur de l’Amérique. Dans son magnifique domaine d’espace et de temps, la nation de multiples nations est destinée à manifester l’excellence des principes divins auprès de l’humanité ; d’établir le temple le plus noble jamais dédié au culte du Très-Haut sur terre – le Sacré et le Vrai. Son sol sera un hémisphère – son toit le firmament des cieux étoilés, et sa congrégation une Union de nombreuses républiques, comprenant des centaines de milliers d’heureux, n’appelant aucun homme leur maître, mais gouvernés par la loi morale et naturelle de l’égalité, la loi de la fraternité – de la « paix et de la bonne volonté parmi les hommes. »

Des miliciens tirent sur des grévistes au cours de la grande grève de Chicago, 1894. http://dcc.newberry.org/collections/chicago-workers-during-the-long-gilded-age

Oui, nous sommes la nation du progrès, des libertés individuelles, de l’émancipation universelle. L’égalité des droits est le socle de notre union d’États, le grand exemple de l’égalité corrélative des individus ; et alors que la vérité rayonne, nous ne pouvons pas faire machine arrière sans dissoudre l’une et subvertir l’autre. Nous devons avancer dans l’accomplissement de notre mission – jusqu’au développement complet de notre principe organisateur – liberté de conscience, liberté de la personne, liberté de commercer et de faire des affaires, universalité de la liberté et de l’égalité. C’est notre haute destinée, et dans le décret des relations inévitables de causes à effets de la nature, nous devons l’accomplir. Tout cela sera notre future histoire, établir sur Terre la dignité morale et le salut des hommes – la vérité immuable et la bienfaisance de Dieu. Pour cette mission bénie envers les nations du monde, qui sont exclues de la lumière de la vérité créatrice de vie, l’Amérique a été élue ; et l’élévation de son exemple portera un coup fatal à la tyrannie des rois, des hiérarques, des oligarques, et apportera la bonne nouvelle de la paix et de la bonne volonté aux endroits où des myriades d’humains endurent une existence à peine plus enviable que celle des bêtes de somme dans les prés. Qui, dès lors, peut douter du fait que notre pays est destiné à être la grande nation du futur ?

Traduction et note d’introduction Entelekheia
Photo Pixabay

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