Blancs et pauvres : l’effondrement du capitalisme américain

Ce qui se passe au niveau mondial, à bas bruit et sans couverture médiatique, est un tremblement de terre semblable à la chute de l’URSS. Cette fois, c’est son grand rival, le capitalisme occidental, qui semble bien arriver au bout du rouleau. La crise actuelle aux USA, une récession aussi dramatique que la Grande dépression de 1929 (mais cette fois sans issue visible), laissera-t-elle place à une reprise ou à terme, sonne-t-elle le glas du système capitaliste mondial ?

***

Par Finian Cunningham
Cet article est paru dans les pages d’opinion de RT sous le titre White and Trashed: The collapse of American capitalism

Les récents titres sur l’épidémie d’usage de drogues et la mortalité accrue en Amérique du Nord confirment ce que nombre d’observateurs ont déjà noté – l’Amérique est en mauvais, en très mauvais état.

Mais, malgré la couverture des médias, il y a eu peu de commentaires sur le contexte du malaise. La société américaine s’effondre à cause d’un échec majeur de l’économie.

Les rapports se penchent en détail sur les types de drogues utilisés et les maladies métaboliques telles que le diabète, mais peu d’attention a été accordée à la montée de la pauvreté et de la misère sociale. Est-ce parce que les médias des USA, comme le gouvernement, travaillent à dissimuler ce qui devrait être la « grande affaire », à savoir la banqueroute du capitalisme américain ? [Ndt, et à sa suite, mondial] Et quand nous disons « banqueroute », nous ne parlons pas seulement d’un ralentissement prolongé du « cycle du business » – mais plutôt de l’enlisement de tout un système dans un échec historique et terminal.

Le Washington Post a titré « Presque 60% des Américains – le plus fort taux jamais enregistré – prennent des médicaments ». Dans un commentaire sur un rapport du Journal de l’Association médicale américaine, l’article révélait : « Presque trois Américains sur cinq prennent un médicament, une forte augmentation depuis 2000 causée par un usage beaucoup plus intensif de presque tous les types de médicaments, y compris les antidépresseurs et les traitements contre le cholestérol et le diabète. »

Dans son commentaire sur la même étude, NBC News titrait, « Plus d’Américains que jamais prennent des médicaments. » La chaîne a rapporté que « Le pourcentage de gens qui prennent des médicaments a augmenté de 51% de la population adulte en 1999 à 59% en 2011. »

Au même moment, le Financial Times, une publication basée à Londres, se fondait sur une autre étude pour publier un titre sinistre, « Blancs, entre deux âges, incultes et agonisants ». Le FT écrivait, « L’abus de drogues, de médicaments, d’alcool, et les troubles mentaux aux USA contribuent à une augmentation alarmante des décès parmi la population d’âge moyen, dans une tendance qui a effacé des décennies de progrès et n’est vue nulle part dans les autre économies développées ». [Ndt, Contrairement aux assertions du FT, même si la situation en Europe n’en est pas au même stade de dégradation, en France comme ailleurs, l’augmentation de prises de médicaments – par exemple, Au Royaume-Uni, presque 50% de la population est sous traitement médicamenteux soit pour des maladies physiques, soit pour des troubles mentaux – ainsi que d’autres indicateurs d’un malaise social généralisé, entre autres exemples une baisse de la natalité sans précédent historique en Italie, en Espagne et ailleurs en Europe, sans même parler de l’expansion rapide de la misère en Grèce et au Portugal ou des taux de chômage galopants dans nombre de pays de l’UE, signalent le même effondrement partout dans le monde dit développé.]

 

Les Américains drogués, l’économie américaine en chute libre

Selon les estimations, presque un demi-million de gens issus de la tranche démographique des blancs de 45 à 54 ans ont décédé des suites d’abus de drogues et de médicaments entre 1999 et 2013. Alors que la population afro-américaine souffre de taux plus élevés de pauvreté et de morbidité, l’augmentation la plus notable est enregistrée par la population blanche, expose l’étude.

Le rapport du FT fait allusion à un facteur commun à ces sombres statistiques : l’immense insécurité ressentie dans la société américaine moderne. Malgré tout, clairement, ce facteur a été minimisé par la couverture médiatique générale du problème. Le Washington Post et NBC ont tous deux cité l’augmentation dramatique de la consommation d’antidépresseurs, entre autres médicaments quotidiennement prescrits. Ils ont attribué l’augmentation de la consommation de médicaments à tout un assortiment de facteurs, y compris le diabète, le vieillissement de la population, le cholestérol et le marketing agressif des compagnies pharmaceutiques, qui poussent les médecins à prescrire de plus en plus de médicaments à leurs patients.

Mais curieusement, aucun des deux rapports ne s’est penché sur le contexte social des taux record de pauvreté et de chômage.
D’autres sources, y compris les chiffres officiel du recensement, attestent que les indicateurs de la souffrance sociale échappent à toutes les normes établies aux USA. Presque 50 millions d’Américains vivent dans la pauvreté, selon le Bureau du recensement des États-Unis. Il semble bizarre que deux médias grand public aient choisi d’ignorer le contexte social de l’augmentation de la dépendance médicamenteuse et de la mortalité aux USA.

Le FT, une publication censément orientée sur l’économie et le business, notait un lien entre le contexte économique et le problème phénoménal des médicaments et des drogues parmi les citoyens américains, mais sa couverture en était secondaire. Cela suggère une tentative d’occulter les causes profondes du malaise.

Ce rapport se fondait sur une étude de deux économistes de Princeton, Anne Case et le récemment nobélisé Angus Deaton, qui avaient trouvé « une augmentation de la mortalité parmi les hommes et femmes blancs âgés de 45 à 54 ans depuis le début des années 90. » Le FT ajoutait, « L’augmentation est causée non pas par des facteurs comme les crises cardiaques ou le diabète, mais par des suicides, des overdoses de médicaments et des maladies liées à l’alcoolisme. » L’abus chronique d’opiacés aux USA a été déclarée « épidémie nationale » par la FDA (Food and Drug Administration, l’organisme régulateur des aliments et médicaments), selon le FT. En 2013, quelques 44 000 personnes ont décédé des suites d’une overdose d’opiacés. Plus de la moitié étaient des surdosages médicamenteux de pilules comme l’OxyContin, l’autre venait de prises d’héroïne illégale. [Ndt, il faut dire que les médecins américains prescrivent très volontiers des médicaments opiacés, alors qu’ils sont soumis à de fortes restrictions en France. Une fois accrochés et leur traitement arrivé à terme, faute de pouvoir renouveler leur ordonnance, nombre d’Américains dépendants se tournent vers les opiacés illégaux, ce qui a déclenché une épidémie de consommation d’héroïne aux USA.]

La crise est telle que le président Barack Obama est personnellement intervenu pour accélérer les efforts de prise en charge du problème par le gouvernement américain. Obama a récemment noté que les overdoses de drogue sont aujourd’hui la première cause de mortalité aux USA, devant les accidents de la route et les armes à feu.

Une vérité inconfortable pour la force de travail nord-américaine

Paul Craig Roberts, un ex-membre du Département du Trésor des USA, est dans le secret des dieux sur la question. Roberts conteste les déclarations officielles sur « la reprise économique » et les chiffres de l’emploi, selon lui des fadaises colportées par les médias grand public. Il dit que l’économie américaine est dans une phase terminale de déclin à la suite de décennies de politiques néolibérales qui ont délocalisé des millions d’emplois bien payés vers des pays à bas salaires.
Le chiffre officiel du chômage, presque 6%, contredit le taux véritable, plus de 20% selon Roberts.

Les bons emplois ouvriers ont disparu du paysage américain, laissant derrière eux un sillage explosif de travailleurs sous-employés et de chômeurs chroniques, des gens qui ont abandonné tout espoir de retrouver du travail. [Ndt, Ces derniers ne sont pas pris en compte dans les statistiques des demandeurs d’emploi.] Des millions d’Américains ont été éjectés des registres officiels du travail. La faillite historique est désormais manifeste dans les rangs de la population blanche, qui avait joui auparavant de meilleures perspectives d’emploi que les Afro-américains.

« White trash » – (la « poubelle blanche »), une expression méprisante normalement réservée aux Blancs pauvres du Sud des États-Unis – semble désormais applicable aux Blancs à travers tout le pays.
Une de ses manifestations a été la disparition de qui se dénommait auparavant « classe moyenne ». De plus en plus d’Américains, semble-t-il, ont chuté dans une sous-classe de déclassés sociaux pauvres, sans emploi et chroniquement stressés. [Ndt, leur situation est encore plus pénible à cause de la vaste superficie des villes américaines, historiquement bâties sur la prééminence de la voiture et l’essence à bas prix. Ne pas avoir de voiture pour se déplacer ou pas d’argent pour y mettre du carburant signifie, pour nombre d’Américains, rester claquemurés à la maison, parqués devant la télé, sans travail, culture, argent ou perspectives d’avenir.]

Une autre manifestation tient au nombre de jeunes Américains qui ne peuvent plus se permettre de former des familles à cause du chômage endémique qui les ligote dans une oisiveté imposée. Les chiffres montrent que presque la moitié des jeunes de 25 ans vivent chez leurs parents. [Ndt, Chiffres similaires pour la France et ailleurs en Europe.]

 

http://under30ceo.com/wp-content/uploads/2013/08/job-seekers-beware-these-social-media-traps-46dbba7ca8-12.jpg

Ceci explique en partie pourquoi le candidat démocrate à la présidentielle Bernie Sanders a suscité l’enthousiasme chez les électeurs américains. Sanders, un socialiste déclaré, aurait pu ne pas donner suite à des politiques économiques correctives s’il avait été élu, mais sa rhétorique incendiaire à l’égard des excès du capitalisme a trouvé un écho favorable. C’est parce qu’une conscience publique accrue des failles du capitalisme a inévitablement accompagné la montée des dégâts sociaux perpétrés par ce système.

Un facteur situe l’Amérique à part, son système de santé reste squelettique comparé, disons, à l’Europe. Cela expose les victimes du capitalisme américain à des conséquences bien plus immédiatement délétères.
Comme même les projections du FMI l’admettent, le système capitaliste n’est en bonne forme nulle part dans le monde. Mais les USA, avec leur historique d’inégalités dans les politiques sociales, rendent le déclin du système d’autant plus brutal pour leurs travailleurs et la population générale.

Le vide abyssal entre leur minuscule élite et le reste de la société – les 1% de l’élite économique possèdent plus de richesse que les 99% restants – n’est pas possible à combler sous les politiques capitalistes actuelles. La seule « rustine » possible, semble-t-il, consiste, pour de plus en plus de gens désespérés, à calmer leur souffrance avec des drogues et d’autres comportements pathologiques.

Les Blancs sont en passe de rejoindre les rangs d’autres groupes de population qui ont historiquement fait l’expérience de la pauvreté endémique, sans issue, aux USA.

Blancs et pauvres. Comme la plus grande partie de la population américaine. Mais de la part des médias américains, n’attendons pas de couverture de cette information majeure  – l’effondrement en temps réel du capitalisme américain.

 

Traduction Entelekheia

Vous aimerez aussi...