Bushido, la voie du parfait bonimenteur

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Suite de notre virée au Japon impérial. Nous aimons bien cet article parce qu’il se rapporte indirectement à la « métaphysique des Panzer-divisions » (selon l’impeccable formule de la librairie Tropiques) portée au pinacle par les cercles universitaires français. Le livre fraîchement réédité de George Lukacs, La Destruction de la raison, décline les phases et philosophes majeurs (Schelling, Schopenhauer, Kierkegaard, Nietzsche, Heidegger) de cette surprenante affiliation intellectuelle.

Ici, à travers une réflexion historique sur la doctrine dont il se réclamait, le bushido, nous nous proposons de prouver qu’une autre des icônes – mineure, certes, mais une icône quand même – de la gauche libérale-libertaire, Yukio Mishima, était un fasciste militariste de l’espèce la plus « pure » — celle des nazis et assimilés.

Ce qui laisse une question : par quelle étrange dérive élitiste les universitaires de « gauche » libérale ont-ils pu se laisser entraîner à encenser de tels personnages ?

Note préliminaire : l’article est écrit par un professeur de japonais qui présuppose un certain degré de connaissance du japon et de sa culture par ses lecteurs. Pour s’y retrouver sans peine, il est recommandé de commencer par lire « Militarisme, ultra-nationalisme et guerres de conquête : Le Japon impérial au début du XXe siècle ». Certains concepts énoncés plus bas y sont expliqués.


Par Rich
Cet article est originellement paru sur Tofugu.com sous le titre Bushido: Way of Total Bullshit 


Tout ce que Tom Cruise vous a enseigné sur les samouraïs est faux
Le terme bushido évoque les fantômes de la classe mythique des samouraïs du Japon. Une classe si déterminée à préserver son honneur qu’elle préférait s’étriper dans des suicides rituels que vivre dans la honte.

Dans Le Dernier samouraï, le bushido rencontre l’âme de Nathan Algren et guérit le malheureux Américain de son alcoolisme, de ses traumatismes de guerre et de sa haine de soi. Quelle médecine admirable ! Un Algren revigoré et purifié tourne le dos à ses employeurs pour rejoindre des samouraïs rebelles déterminés à défendre le bushido, leur code d’honneur séculaire de loyauté, de magnanimité, d’étiquette et de maîtrise de soi.

Du moins, c’est ce que la culture populaire voudrait nous faire croire. En réalité, le terme bushido n’a été reconnu qu’au début du XXe siècle, longtemps après que le personnage fictif Nathan Algren ait rejoint la très réelle rébellion Satsuma et des années après la chute de la classe des samouraïs. Selon toute probabilité, les samouraïs n’ont même jamais prononcé le mot.

Il est peut-être encore plus surprenant d’apprendre qu’à ses débuts, le concept de bushido a été davantage reconnu à l’étranger qu’au Japon. En 1900, l’écrivain Inazo Nitobe publiait Bushido : l’âme du Japon en anglais, et pour un public occidental. Nitobe déformait les faits pour fabriquer de toutes pièces une version imaginaire de la culture et de l’histoire du Japon, prêtant des valeurs chrétiennes à la classe des samouraïs dans l’espoir de valoriser son pays aux yeux des Occidentaux.

Malgré un rejet initial par les Japonais, l’idéologie de Nitobe sera reprise par la machine de guerre gouvernementale japonaise. A cause de sa vision orgueilleuse du passé, le mouvement ultra-nationaliste du Japon de l’empereur Meiji épousera le bushido et exploitera ‘L’âme du Japon’ pour préparer l’opinion japonaise au fascisme dans les décennies précédant la Deuxième Guerre mondiale.

De la même façon, Le Dernier samouraï exploite la description du bushido par Inazo Nitobe, ravivant l’admiration du public envers un concept vénérable et un passé glorieux qui n’ont jamais existé. Mais comme le prouve l’histoire en dents de scie du bushido, la vérité s’efface souvent devant des représentations à la mode, qu’il s’agisse de façonner la perception occidentale, de nourrir un agenda guerrier fasciste ou de vendre des places de cinéma.

Inazo Nitobe

Né en 1862 dans la préfecture d’Iwate, Inazo Nitobe n’était encore qu’un bébé quand les derniers restes de la classe dominante des samouraïs s’éteignaient. Bien qu’elle ait elle-même appartenu à la classe des samouraïs, la famille de Nitobe s’était depuis longtemps séparée des champs de bataille et de la culture guerrière du Japon ancien, et se distinguait dans les techniques modernes d’irrigation et d’agriculture.

A neuf ans, Nitobe est envoyé vivre chez son oncle, à Tokyo où il entreprend d’apprendre l’anglais. Il deviendra rapidement bilingue, une exception à l’époque. Dans son article Death, Honor, and Loyalty: The Bushido Ideal, Cameron Hurst écrit, « Le fils chrétien d’un samouraï Tokugawa… qui avait été éduqué en anglais dans une école spéciale de l’ère Meiji, Nitobe pouvait communiquer avec des étrangers à un degré qui ferait des jaloux même chez les plus ardents zélateurs actuels du kokusaika (la mondialisation) ». (Page 511).

En 1877, Nitobe déménage à Hokkaido, où il s’enrôle dans le collège d’agriculture de Sapporo. Créée sous la direction de William S. Clark, un dévot calviniste de Nouvelle-Angleterre, l’école affermira l’engagement chrétien de Nitobe. Il s’affilie même au groupe des chrétiens de Sapporo de Clark (Oshiro).

A Sapporo, Nitobe s’éloigne de plus en plus de la société japonaise, de sa culture et de ses compatriotes. Cette île, la plus septentrionale du Japon, en était la plus sauvage et partageait peu de connections culturelles avec le reste du pays. « Hokkaido ne faisait que commencer à faire partie du Japon, » écrit Hurst. « Donc, Nitobe était isolé géographiquement, culturellement, religieusement et même linguistiquement des idées du Japon Meiji. » (Page 512).

Après avoir obtenu son diplôme, Nitobe entame des études universitaires à Tokyo mais les abandonne vite pour partir aux USA où en 1884, il entre à l’université Johns Hopkins. Après son diplôme, notre globe-trotter voguera de l’Allemagne aux États-Unis en passant par Sapporo, et deviendra même sous-secrétaire général de la Ligue des Nations.

Unique en son temps, l’érudition de Nitobe en littérature anglaise et occidentale reste impressionnante même pour notre époque. Oleg Benesch, auteur de l’étude approfondie Bushido: The Creation of a Martial Ethic In Late Meiji Japan ( Bushido : la création d’une éthique martiale à la fin de l’ère Meiji) écrit que « Nitobe était plus à l’aise en anglais qu’en japonais », et qu’il en vint à « déplorer ses lacunes en matière d’histoire et de religion du Japon. » (page 159).

Ce fut au cours de son séjour en Californie que Nitobe écrivit Bushido : l’âme du Japon. Son imagerie artificielle de la classe des samouraïs transformera les perceptions occidentales du Japon et, plus encore, elle en arrivera à redéfinir la perception du bushido et de la classe des samouraïs par le Japon lui-même.

Une session de rattrapage : la restauration Meiji

Toyohara Chikanobu, Scène dans la Chambre des pairs, 1889. Domaine public

Alors que Nitobe s’immergeait dans la culture et la religion occidentale, le gouvernement japonais Meiji (règne, également appelé « ère » de l’empereur Meiji, de 1868 à 1912) poursuivait ses propres ambitions internationales – la modernisation. Le professeur Kenichi Ohno, du Collège doctoral de recherche politique japonais (GRIPS) explique, « La première priorité nationale était de rattraper l’Occident dans tous les aspects de la civilisation, c’est-à-dire de devenir une « nation de première classe » aussi rapidement que possible. » (page 43).

Ses années d’isolement avaient retardé le Japon en termes de technologies et de puissance militaire. Quand le Commodore Matthew Perry était venu jouer des biceps avec ses navires de guerre dans les années 1850, le Japon n’avait pas eu d’autre choix qu’accepter ses conditions. Selon le professeur Ohno, le contact subséquent avec les technologies et cultures étrangères « détruisirent la fierté du Japon. Les Japonais voyaient leur propre nation comme rétrograde et déphasée du monde. » (Page 43).

Le Japon Meiji ne regardait pas tant vers l’Occident pour s’occidentaliser à proprement parler, mais pour devenir une nation puissante sur la scène internationale. Alors que Nitobe s’attachait à la culture occidentale, le gouvernement Meiji mettait en place un plan de modernisation en trois volets qui se concentrait sur « l’industrialisation (la modernisation économique), l’introduction d’une Constitution nationale et d’un Parlement (modernisation politique) et l’expansion extérieure (modernisation militaire). » (Ohno 18)

Samouraïs occidentalisés, 1866, Illustrated London News, domaine public

La modernisation du Japon allait apporter la fin du système féodal du Japon et par conséquent, de sa classe dirigeante de samouraïs. Les nouvelles politiques abolissaient les privilèges des samouraïs et estompaient les différences de classes. Voyages in World History explique :

Les réformes Meiji remplacèrent les anciens domaines féodaux des daimyo par des préfectures régionales sous contrôle du gouvernement central. La perception de l’impôt fut centralisée pour consolider le contrôle économique du gouvernement… Toutes les anciennes distinctions entre samouraïs et gens du commun furent abolies : les samouraïs abandonnèrent leurs épées… et les non-samouraïs furent autorisés à porter des noms patronymiques et à monter à cheval. Les taxes en riz dont les familles de samouraïs dépendaient pour leur subsistance furent remplacées par de modestes sommes d’argent. Nombre d’ex-samouraïs durent faire face à l’indignité d’avoir à chercher du travail. (868).

Pendant ce temps, le Japon cherchait à protéger ses intérêts et à devenir un acteur mondial de premier plan en renforçant son armée. Et les efforts du Japon amenèrent vite des résultats. Kenichi Ohno écrit, « Sur l’arène militaire, le Japon vainquit la Chine en 1894-95 et commença son invasion de la Corée (qu’elle allait coloniser en 1910). Le Japon avait également remporté des succès militaires contre la Russie en 1904-05. » Ces victoires prouvaient la montée de la puissance militaire du Japon et donnèrent à la nation la confiance qui lui avait manqué. La victoire sur la Russie, un « pays occidental », avait permis au Japon d’accéder au statut de puissance mondiale. Le monde en prit bonne note.

La mobilité des classes et les libertés économiques introduites par la fin du système féodal des samouraïs déclenchèrent une croissance galopante au Japon. Les plans du gouvernement Meiji commençaient à porter leurs fruits.

Les motivations cachées de Nitobe

Ancien Japon, « l’Antiquaire ». Photo T. Enami, 1892-95. http://www.t-enami.org/

Pendant que le gouvernement Meiji complotait pour renforcer la présence du Japon sur la scène internationale, Nitobe cherchait à améliorer les perceptions occidentales du Japon.

A l’époque, les Occidentaux en savaient très peu sur le pays, qui avait longtemps été isolé. Les rumeurs sur le Japon – un pays féodal dont les armées se servaient d’épées, d’arcs et de flèches – dépeignaient une nation insulaire archaïque et primitive. Dans From Chivalry to Terrorism (De la Chevalerie au terrorisme), Leo Braudy écrit, « Avant la Première Guerre mondiale, beaucoup en Europe voyaient le Japon comme une société guerrière non abâtardie par le commerce ou le contrôle de politiciens civils, avec son aristocratie militaire encore intacte. » (467).

Nitobe se fia au pouvoir de sa plume et commença à écrire. En rendant les aspects les plus éloquents, idéaux de la culture japonaise en termes séduisants pour l’Occident, il espérait dépeindre une image nouvelle et noble du Japon. Écrire en anglais ne servait qu’à rendre son stratagème plus opérant. Maria Navarro et Alison Beeby expliquent,

« Le texte original (du livre de Nitobe) a été écrit en anglais, qui n’était pas sa langue maternelle… Écrire dans une langue étrangère force à filtrer ses émotions et modes d’expression… cela permet à un auteur d’exprimer plus d’empathie envers ‘l’autre culture’ (dans le cas de Nitobe, la culture occidentale). De plus, l’auteur est beaucoup plus conscient de ce qu’il cherche à exprimer ou de ce qu’il veut éviter de dire, de façon à rendre son travail plus acceptable pour les lecteurs auxquels il s’adresse. »

En 1899, Nitobe, le « pont autoproclamé entre le Japon et l’Occident », publie ce qui deviendra plus tard son oeuvre la plus célèbre, une vision romancée, occidentalisée des idéaux de la classe gouvernante du Japon, Bushido : l’âme du Japon. (Beaudry 467).

Le christianisme et le samouraï apprivoisé

Chrétiens japonais en costume portugais, anonyme, XVI-XVIIe siècle. Domaine public

Bushido : l’âme du Japon représente une synthèse de la culture japonaise et de l’idéologie occidentale. Nitobe apprivoise la classe des samouraïs du Japon en la fusionnant avec la chevalerie européenne et la morale protestante. « Je voulais montrer », admettait Nitobe, « que les Japonais n’étaient pas si différents » (des Occidentaux) (Benesch 165). Même s’il a été publié longtemps après l’extinction des samouraïs, Bushido : l’âme du Japon présente une vision idéalisée et idolâtre originale de la classe des samouraïs.

Toutefois, Nitobe avait façonné le concept de bushido autour de principes appartenant à la culture occidentale, et non l’inverse comme on aurait pu le supposer. Bushido : l’âme du Japon offre un manque suspect de références à des sources historiques japonaises. A la place, cet étudiant de littérature anglaise compte sur des oeuvres et des personnalités occidentales pour expliquer les principes du bushido. Nitobe cite des noms comme Mencius, Frédéric le Grand, Burke, Konstantin Pobedonostsev, Shakespeare, James Hamilton et Bismarck – des sources sans aucun rapport avec l’histoire ou la culture du Japon.

Dans sa soi-disant formulation de « L’âme du Japon », ce chrétien dévot se réfère davantage à la Bible qu’à n’importe quelle autre source. D’une certaine façon, Nitobe considère les citations bibliques comme des supports appropriés au bushido. « Les graines du Royaume ( de Dieu) telles que revendiquées et appréhendées par l’esprit japonais », déclare Nitobe, « ont fleuri dans le bushido. »

Nitobe s’appesantit beaucoup sur les rapports entre le bushido et les valeurs du protestantisme. La politesse, dit-il en citant l’Épître aux Corinthiens 13.4, « est patiente, elle est pleine de bonté; n’est point envieuse; ne se vante point, elle ne s’enfle point d’orgueil » (Page 50). La bienveillance du bushido, continue Nitobe, est « incarnée par le mouvement de la Croix-Rouge chrétienne, le traitement médical d’un ennemi tombé ».

Même une citation de Saigo Takamori, le samouraï légendaire, prend une aura biblique. « Le Ciel m’aime et aime les autres d’un amour égal ; donc, de l’amour dont tu t’aimes toi-même, aime les autres. »(78). Nitobe lui-même admet, « Quelques-unes de ces paroles nous rappellent les affirmations chrétiennes, et nous montrent à quel point la moralité pratique de la religion naturelle peut s’approcher de la révélation. » (78).

Nitobe va jusqu’à dépeindre les samouraïs comme des ancêtres du Japon envoyés par le Ciel, des mécanismes sacrés qui avaient formé le Japon. « Ce que le Japon était, il le devait aux samouraïs. Ils n’étaient pas seulement la fleur de la nation, mais aussi sa racine. Tous les dons de la grâce divine s’exprimaient en eux. » (Nitobe 92).

Une âme pour le suicide et pour l’épée

Pièces d’armure de samouraï, Photo Pixabay

Dans son apprivoisement du samouraï, Nitobe justifie même leurs attributs les plus barbares – le seppuku (également connu sous les noms de hara-kiri ou suicide rituel) et l’épée – sous couvert de moeurs chrétiennes. Et tout commence par l’âme.

Nitobe déclare que dans les coutumes occidentales et japonaises, l’âme est logée dans l’estomac. « Ils (Joseph, David, Isaïe et Jérémie, de la Bible) avaient tous approuvé la croyance prévalente chez les Japonais selon laquelle l’abdomen était le siège de l’âme. » (113).

Cette affirmation permet à Nitobe d’exalter le suicide en tant qu’acte sacré, « La haute estime dans laquelle ils tenaient leur honneur était une excuse suffisante pour que beaucoup prennent leur vie, » expliquait Nitobe avant d’aller plus loin, « J’ose dire que beaucoup de bons chrétiens, si seulement ils sont assez sincères, confesseront leur fascination, ou plutôt leur admiration positive pour la tranquillité sublime avec laquelle Caton, Brutus, Pétrone, et une foule d’autres grands anciens ont mis fin à leurs jours. » (113-114).

L’épée a droit à un traitement similaire et Nitobe déclare que les forgerons d’épées sont des artistes, non des artisans ; les épées non des armes, mais des représentations de l’âme de leurs propriétaires. Il explique,

La possession du dangereux instrument lui donne (au samouraï) un sentiment et un air de dignité et de responsabilité. ‘Il ne porte pas l’épée en vain » (Romains 13.4). et qu’il la porte à sa ceinture est le symbole de ce qu’il porte dans son esprit et son coeur – la loyauté et l’honneur… En temps de paix… elle n’est pas portée autrement qu’une crosse par un évêque ou un sceptre par un roi. » (132-133).

L’habile manipulation de Nitobe exaltera même les coutumes les plus « sauvages » du Japon. La dévotion et la connaissance du protestantisme et de la culture occidentale lui avaient permis de forger un outil de propagande sous couvert de faits historiques. Nitobe espérait que Bushido : l’âme du Japon changerait les opinions occidentales envers le Japon et élèverait le statut du pays aux yeux du monde.

La réception de L’âme du Japon par l’Occident

Bushido : l’âme du Japon devint un must en Occident. « Le court volume », écrit Tim Clark dans The Bushido Code: The Eight Virtues of the Samurai (Le Code du bushido : les huit vertus du samourai) a suivi une trajectoire de best-seller international, » influençant quelques-uns des hommes les plus en vue de l’époque. Le traité de Nitobe avait tellement impressionné Theodore Roosevelt qu’il « en acheta soixante exemplaires pour en distribuer aux amis » (Perez 280).

Bien qu’il n’ait quasiment été lu que par des lettrés, l’influence de Nitobe se répandit dans la conscience collective occidentale. Beaudry écrit, « Cette vision du bushido était une image attrayante pour les Occidentaux… Baden-Powell l’avait intégrée à ses exhortations aux Boy Scouts en tant que code d’honneur idéal. Des groupes parlementaires… invoquaient les samouraïs comme âmes-soeurs et ceux qui écrivaient sur les préparatifs de guerre saluaient l’éthique de l’armée japonaise comme modèle à suivre. » (467).

Le compte-rendu de Nitobe offrait un aperçu sur un monde incompris et presque inconnu. Étant donnée l’absence de contradicteurs mieux informés, les lecteurs occidentaux ont accepté Bushido : l’âme du Japon comme représentation factuelle de la culture japonaise, et l’opuscule est resté l’une des références majeures de l’Occident sur le sujet pendant des décennies.

La réception de L’âme du Japon par le Japon

Attaque de samouraï, 18??, anonyme. Domaine public

Bushido : l’âme du Japon reçut un traitement différent au Japon. Le bushido venait d’arriver dans la conscience japonaise, les interprétations qu’en faisaient les érudits variaient et peu d’entre eux étaient d’accord avec Nitobe. De fait, « Nitobe s’était refusé pendant des années à faire traduire son livre en japonais par peur de ce que les lecteurs pourraient en penser. » (Benesch 157). Nombre de ces lecteurs attaquèrent le travail de Nitobe sur ses motivations cachées et ses contre-vérités.

Oleg Benesch explique que très peu d’érudits japonais prenaient Nitobe au sérieux.

Au moment de sa publication initiale, Bushido : l’âme du Japon de Nitobe avait rencontré une réception on ne peut plus tiède de la part des Japonais qui en avaient lu l’édition anglaise. Tsuda Sokichi en écrivit une critique vitriolique en 1901, où il rejetait tous les arguments centraux de Nitobe. Selon Tsuda… l’auteur en savait très peu sur son sujet. L’identification du terme bushido avec l’âme du Japon de Nitobe était fallacieuse, pour commencer parce que le bushido ne concernait qu’une seule classe. Tsuda critiquait aussi les erreurs de chronologie de Nitobe, qui ne faisait pas de distinctions entre différentes périodes historiques. (155).

Nombre des contemporains de Nitobe souscrivaient à la vision d’un bushido orthodoxe fondé sur l’histoire ancienne du Japon. Cette forme pure de bushido japonais était considérée comme unique et supérieure à n’importe quelle idéologie étrangère. L’écrivain nationaliste Tetsujiro Inoue allait jusqu’à décrire la chevalerie occidentale comme « rien d’autre qu’un culte des femmes » et raillait le Confucianisme, une « importation chinoise inférieure » (Benesch 179). L’école de pensée orthodoxe (nationaliste) rejetait la version christianisée, « corrompue » du bushido.

Pour compliquer encore les choses, au moment de la sortie de Bushido : l’âme du Japon, très peu de Japonais reconnaissaient même le mot. Dans Musashi: The Dream of the Last Samurai (Musashi : le rêve du dernier samourai), Mamoru Oshii explique, « Le bushido n’était pas connu des Japonais. Le mot était apparu dans la littérature, mais n’était pas couramment employé. »

Benesch confirme l’argument d’Oshii.

De fait, (Bushido : l’âme du Japon) était seulement le deuxième livre qui traitait du sujet dans le Japon moderne… seuls quatre travaux de la banque de données mentionnent le terme avant 1895. Le nombre de publications comprenant le mot passera d’un total de trois en 1899 et 1900 à sept en 1901, six en 1902 et des douzaines par an à partir de 1903. (153).

Le traité de Nitobe précédait la compréhensibilité du terme bushido par les lecteurs japonais et leur apparaissait donc étranger et exotique.

Pire encore, le livre de Nitobe romançait un système de classes dépassé et exploiteur que tout le monde, sauf les samouraïs, souhaitait laisser en arrière. Les comptes-rendus d’exactions perpétrées par des samouraïs contre des classes inférieures foisonnaient. Même si c’était rare, les samouraïs avaient le droit de tuer les membres des classes inférieures (kirisutegomen), en toute légalité, pour des offenses aussi légères que « caractère maussade, discourtoisie et conduite inappropriée » (Cunnigham).

Étant données ces inégalités, il n’est pas surprenant que les classes inférieures n’ait ressenti aucune tendresse envers l’élite du Japon. Benesch écrit, « Le mépris de la plupart des gens du commun envers les samouraïs a été décrit comme légendaire » (27). Le passé d’inégalités et d’immobilisme du Japon étant encore tout proche, les gens du commun n’avaient aucun penchant pour l’idolâtrie ou la célébration de leur ancienne classe dirigeante.

Mais Nitobe écrivait pour un public occidental et n’avait aucunement prévu Bushido : l’âme du Japon pour les Japonais. Nitobe écrivait en anglais, référençait des sources anglophones et romançait les faits pour satisfaire à un agenda et influencer les esprits occidentaux. Il ne s’était pas attendu à ce que des gens dotés de connaissances critiques sur le sujet lisent son livre. « Je n’ai pas prévu [Bushido : l’âme du Japon] pour un public japonais, » avait-il admis. (Benesch 165).

Critique d’Inazo Nitobe

Miyamoto Musashi vu par Yoshitaki Tsunejiro, 1855, scan d’Historia n°764 – Août 2010, page 45

La peur de Nitobe « de ce que les lecteurs japonais pourraient penser » s’avérèrent fondées. Bushido : l’âme du Japon déclencha un torrent de critiques au Japon. Nitobe se retrouva lui-même sous le feu d’attaques. Beaucoup d’intellectuel japonais l’accusèrent de ne pas être qualifié pour parler de bushido, à cause de ses lacunes sur l’histoire et la culture du Japon.

Contrairement aux autres théoriciens du bushido de l’ère, 1 Nitobe vivait dans la banlieue de son pays et de sa culture. Il avait appris l’anglais très tôt et s’était isolé de la culture japonaise à Hokkaido. Nitobe était allé vivre à l’étranger, avait épousé une Américaine et embrassé le protestantisme. Même s’il était revenu au Japon pour y faire une carrière de professeur, c’était longtemps après avoir écrit et publié Bushido : l’âme du Japon. Les critiques affirmaient que de par son éloignement de la culture japonaise, Nitobe ne pouvait pas écrire sur un sujet aussi intrinsèquement japonais que le « bushido ».

Le manque cruel de références à l’histoire et à la littérature japonaises de Nitobe ne pouvaient que jouer en sa défaveur. Bushido : l’âme du Japon reste curieusement vide de sources historiques, ce qui le désignait comme véhicule des fantaisies de Nitobe sur un passé imaginaire.

Les quelques références japonaises de Nitobe soulevaient des doutes sur son intégrité. Par exemple, même si Saigo Takamori avait réellement dirigé la rébellion Satsuma, ses motivations héroïques et les circonstances de son suicide avaient été exagérément romancées par Nitobe, qui souhaitait en faire le samouraï idéal.
Pour être honnête, nombre des critiques de Nitobe ignoraient les faits historiques tout autant que lui et sélectionnaient leurs sources en fonction de leur propre interprétation du bushido.

Nombre d’auteurs sur le bushido, au XXe siècle, tendaient à proposer leurs propres théories sans références ou égards pour les idées d’autres commentateurs. De plus en plus, ils ont préféré s’appuyer sur sur des sources triées sur le volet pour étayer leurs théories. (Benesch 116).

Malgré tout, les actions des contemporains de Nitobe n’excusent pas les siennes. Bushido : l’âme du Japon présente des conjectures sans fondements tout en démontrant le divorce de son auteur de sa culture et de l’histoire de son pays. Nitobe se passe de faits et propose une divagation moraliste bancale destinée à gagner les faveurs de l’Occident, mais il ne prouve en rien l’existence même du bushido.

Quel bon vieux bushido ?

Samouraïs armés, [1880 – 1890]. Photo Kimbei Kusakabe, collection Henry and Nancy Rosin, Smithsonian Institute, USA

Reprenons : la culture populaire présente le bushido comme un code moral si lié à la classe vénérée des samouraïs que les deux semblent inséparables. Mais en réalité, le terme bushido n’a pas existé avant le XXe siècle. En fait, Nitobe, l’un des premiers intellectuels à embrasser le bushido, pensait avoir inventé le mot en 1900.

« Des termes comme budo (la voie martiale), bushi no michi (la voie du guerrier) et yumiya no michi (la voie de l’arc et des flèches) étaient beaucoup plus répandus, » écrit Benesch (7). Même si ces termes prouvent que les idéaux guerriers avaient leur place dans la conscience japonaise, les comparer au bushido serait une erreur.

Le concept de bushido a été employé au cours de l’ère Meiji, mais n’avait pas gagné une large reconnaissance avant la fin de Meiji (fin du règne de l’empereur Meiji, 1912). Malgré l’imagerie populaire, les anciens samouraïs ne parlaient pas de bushido et n’avaient rien écrit sur le sujet. Les actes déshonorants n’interrompaient pas les carrières ou les vies comme les histoires romancées voudraient nous le faire croire.

Ce qui ne veut pas dire que le Japon ancien ne connaissait pas de lois ou de codes moraux – dire cela serait ridicule. L’auteur Rosalind Wiseman dit très bien, dans son livre Queen Bees and Wannabes, « Nous savons tous ce qu’est un code d’honneur. C’est un ensemble de normes comportementales comprenant la discipline, le caractère, le fair-play et la loyauté qui doit être le fait de chacun. » Des petites communautés comme les lieux de travail ou les clubs de loisirs jusqu’aux grandes institutions comme les religions et les nations, toutes les cultures ont des codes d’honneur et des concepts moraux.

Mais les représentations populaires du bushido, des samouraïs et du Japon ancien dépeignent un code d’honneur clair et strictement appliqué. Se déshonorer, c’était se suicider physiquement et spirituellement. Des livres popularisés après l’extinction de la classe des samouraïs comme Bushido : l’âme du Japon et Hagakure de Yamamoto Tsunetomo ont lancé et entretiennent ce mythe, en donnant l’impression que les samouraïs vivaient et agissaient en accord avec un ensemble de règles clairement définies – qui n’a jamais existé.

Illustration de Sketches of Japanese Manners and Customs, par J. M. W. Silver, Londres, 1867. Domaine public

Quelques chercheurs citent le kakun 家訓かくん, les règles de vie de la maison familiale, comme origine possible du bushido. « Dans nombre de cas, le kakun était destiné à fournir des règles d’éthique et de comportement aux héritiers de ceux qui les rédigeaient, et reflétaient souvent des préoccupations quant à la prospérité et à la perpétuation du clan. » (Henry Smith).

Faire du kakun familial un code moral commun à toute la caste des samouraïs est une audace que la plupart des chercheurs ne s’autorisent pas. Benesch en dit, « après la guerre, le bushido n’est pas ou peu mentionné dans les études menées sur les codes familiaux médiévaux… de toute évidence, l’association du bushido avec le kakun est un produit des interprétations de la fin de l’ère Meiji. » (8). Le kakun, qui était transmis de génération en génération, variait énormément selon les familles. Les rouleaux des textes devenaient des héritages, et non un ensemble de règles de vie à respecter.

Les premiers débats sur le sujet démontrent le vague des valeurs de la classe guerrière. « L’examen des sources et les études plus tardives sur la moralité des samouraïs ne révèlent l’existence d’aucun système éthique unique, accepté de tous, à aucun moment de l’histoire du Japon pré-moderne. » (Benesch 14). De plus, les guerriers se concentraient sur la victoire et la survie – la guerre ne se prêtait pas à des codes d’honneur contre-productifs.

Toutes les lois et les codes moraux établis au cours de l’ère Edo servaient un but, dompter la classe guerrière sauvage et sans scrupules du Japon lors de son passage des champs de bataille à des postes de fonctionnaires. « Les samouraïs avaient été trop occupés à se battre durant les siècles précédents, et ne commencèrent à se préoccuper d’éthique qu’au cours la relativement paisible période Edo. » (15).

Sans batailles à mener, le gouvernement Tokugawa relègue les épées au rang d’ornements de classe, des symboles ultimes de statut. Les samouraïs deviennent des bureaucrates d’élite avec du temps libre à consacrer à des médiations philosophiques. Les nouvelles idées d’honneur et d’étiquette les rendent intolérants à la déloyauté et à la violence aveugle, ce qui joue en faveur de la stratégie du gouvernement Tokugawa pour maintenir son contrôle sur un Japon unifié.

Le samourai honorable, fiction ou réalité ?

Le bushido, code d’honneur de l’ancien Japon décrit dans Bushido : l’âme du Japon n’a jamais existé. La représentation du samouraï de Nitobe est tout aussi fallacieuse. La moralité des samouraïs variait selon les individus.

Des guerriers honorables ?

L’attaque des 47 ronin, par Katsushika Hokusai (1760-1849). Domaine public

Les récits historiques démontrent que les samouraïs ne suivaient pas de code d’honneur, qui auraient été des obstacles à leur survie, à la victoire et au confort de leurs vies. Timon Screech écrit, « Nous parlons de mythologie. La croyance selon laquelle les samouraïs se battaient à mort ne survit pas à l’examen des sources historiques, non plus que l’affirmation selon laquelle ils se suicidaient pas éventration pour compenser un déshonneur. Le slogan ‘la voie du samouraï est la mort’ a été inventé longtemps après que la mort ait cessé de hanter les esprits et les vies des samouraïs… ils étaient devenus des bureaucrates. »

Bien que décrit comme une pratique courante, le seppuku n’était pas, comme l’avait soutenu Nitobe, un pilier de la classe des samourais. « C’était trop douloureux », explique Screech. « Le suicide prenait la forme d’un faux coup au ventre porté avec une épée de bois ou même avec un éventail de papier. Un assistant posté derrière coupait alors la tête, proprement et sans douleur. »

Benesch écrit que le seppuku « se limitait à des situations désespérées où un guerrier vaincu était certain d’être torturé, une pratique commune de l’époque. » (16). Nombre d’auteurs ont fait fi des faits historiques pour romancer la pratique et l’exalter comme forme ultime d’honneur.

Attaque nocturne de la résidence de Yoshitsune à Horikawa, XVIe siècle. Domaine public

Et pour l’épée, la soi-disant âme du samouraï ? Charles Sharam explique, « Avant l’ère Tokugawa, les samouraïs étaient en fait des archers à cheval très habiles au tir à l’arc, et qui n’utilisaient qu’occasionnellement d’autres armes. Pendant la majeure partie de leur histoire, l’épée n’a pas été une arme importante chez les samouraïs. »

De plus, les samouraïs avaient le privilège et l’avantage du combat à cheval. En fait, selon Oshii, Miyamoto Mushashi avait créé son légendaire niten-ichi 二天一にてんいち, ou technique des deux épées pour s’assurer d’un meilleur équilibre à cheval et tuer plus efficacement. Que ce soit par le tir à l’arc ou à l’épée, le fait de s’attaquer à des fantassins à partir d’une position favorable n’argue pas en faveur de l’image de guerrier honorable popularisée par les descriptions modernes des samouraïs.

Dans Bushido : l’âme du Japon, Nitobe décrit la loyauté comme l’attribut premier et la plus grande qualité de la classe des samouraïs. En réalité, les samouraïs ont souillé l’histoire du Japon par leurs multiples exemples de déloyauté. G. Cameron Hurst III écrit,

En fait, l’un des problèmes de l’ère pré-moderne est la divergence entre… des codes qui exhortaient les samouraïs à la loyauté et les très banales occurrences de déloyauté qui ravageaient la vie guerrière japonaise médiévale. Il ne serait pas exagéré de dire que l’issue de la plupart des guerres les plus importantes du Japon ancien ont été déterminées par la trahison – la déloyauté, donc – d’un ou de plusieurs des vassaux majeurs du général perdant. (517)

Et même si le bushido dénonce le matérialisme comme force corruptrice, les samouraïs n’étaient pas les parangons d’anti-matérialisme que des auteurs comme Nitobe décrivaient.

La loyauté se monnayait. La réciprocité était de mise à toutes les étapes du processus… et la plupart des samouraïs auraient considéré leurs vies comme considérablement plus importantes que les vies de leurs supérieurs… De plus, leurs mises à sac répétées de Kyoto dénotent en manque évident d’éthique, et la grande importance que les samouraïs donnaient à leur apparence représente l’antithèse de leur imagerie populaire de guerriers frugaux et austères. (19-21)

Des styles de vie honorables ?

Utagawa Kunisada, Edo, 1862. Domaine public

Les Tokugawa avaient introduit une ère de paix sans précédent qui avait définitivement transformé les vies de la classe guerrière japonaise. Nombre de samouraïs passèrent des champs de bataille à des postes de fonctionnaires. En tant que classe supérieure, ces samouraïs détenaient des positions confortables dans la bureaucratie de l’ère. Les épées devinrent des symboles de statut, et non de batailles. Avec leurs amples loisirs, ces samouraïs se livraient à des hobbies comme la cérémonie du thé et la calligraphie, ou passaient leur temps dans les quartiers de prostituées.

Pendant que les paysans s’échinaient dans les champs pour nourrir la nation et payer leurs taxes, et que les marchands se battaient pour accéder à une position respectable, les samouraïs travaillaient derrière des bureaux contre des rémunérations en riz. Avec leurs confortables revenus, les samouraïs pouvaient se permettre le luxe du matérialisme et ces ex-guerriers devinrent la classe la plus chic. En d’autres termes, les samouraïs représentaient les 1% (de fait, six à huit pour cent selon Don Cunningham) de l’ère Tokugawa.

Mais tous les samouraïs ne jouissaient pas de la vie des milieux les plus aisés. Des samouraïs de statut mineur gagnaient des émoluments tout juste suffisants à leur quotidien. Et, comme ils étaient liés par les lois Tokugawa, qui interdisaient aux samouraïs de chercher des emplois, quelques-uns de ces samouraïs renoncèrent à leur statut pour devenir artisans ou fermiers (Cunningham).

D’autres samouraïs de l’ère Tokugawa qui ne trouvaient pas d’emploi se tournaient vers la criminalité. Comme l’explique Don Cunningham dans Taiho-jutsu: Law and Order in the Age of the Samurai (Taiho-jutsu: la loi et l’ordre à l’âge des samouraïs), « Face au chômage et à un rôle social mal défini dans le nouveau contexte politique, nombre de samouraïs recouraient à des activités criminelles. » Sans avenir, frustrés, ces samouraïs s’habillaient et s’exprimaient de façon flamboyante, pillaient des villages, harcelaient les classes inférieures, se joignaient à des bandes criminelles organisées et provoquaient des rixes dans les rues. 2

Qu’ils aient été fonctionnaires stipendiés ou ruffians oisifs, les samouraïs de l’ère Tokugawa ne ressemblaient en rien aux descriptions de Nitobe – une classe liée par l’honneur porteuse de valeurs morales élevées qui aurait servi d’exemple à toute la société.

Des interprétations honorables ?

Bataille de Tabaruzaka : Troupes impériales à gauche, samouraïs rebelles à droite. Peinture japonaise, Sensai Eitaku (Kobayashi Eitaku) – 1877. Domaine public

La perte de statut introduite par le gouvernement Meiji n’avait pas eu l’heur de plaire aux samouraïs habitués au système Tokugawa. Selon Benesch, « Les samouraïs faisaient face à des défis de plus en plus importants de la part de gens du commun enrichis, dont quelques-uns achetaient ou recevaient des privilèges de samouraïs comme le droit de porter des épées. » (24). En perdant son utilité dans une époque de paix, même l’épée, « l’âme » et le symbole des samouraïs avait perdu sa signification. La nouvelle mobilité des classes défiait le statut et la richesse des samouraïs.

Comme le prouve la rébellion Satsuma de 1877, les changements poussèrent quelques samouraïs à l’action. « L’élimination graduelle de leurs émoluments et statuts spéciaux… avait créé de larges groupes de samouraïs déçus, dont bon nombre rejoignirent Saigo Takamori et fomentèrent une rébellion. »

De livres d’histoire romancés comme Bushido : l’âme du Japon et Le Dernier samouraï décrivent Saigo comme un héros de la vérité, de l’honneur et de la pureté du code des guerriers. En réalité, des éléments réactionnaires issus d’une structure sociale dépassée s’étaient rebellés pour tenter de préserver leur statut et le confort de leur vie, émoluments en riz, propriétés et népotisme compris. Le professeur Ohno souligne :

L’ancienne classe des samouraïs, privée de ses salaires en riz… était particulièrement en colère contre le nouveau gouvernement qui avait été instauré, paradoxalement, par des jeunes samouraïs… la soie et le thé trouvaient des marchés immenses, la hausse des prix enrichissait des fermiers. Les fermiers enrichis achetaient des vêtements occidentaux. La classe marchande se développait à toute vitesse, particulièrement à Yokohama… L’inflation grimpait, et les samouraïs tout comme les populations urbaines en souffraient. » (41-43)

Ando Hiroshige – Chūshingura, 1836. Domaine public

Des samouraïs de rang inférieur et sans emploi, dont bon nombre avaient soutenu les changements, voyaient l’ère Meiji comme un nouveau départ. L’affaiblissement du système des classes signifiait que les samouraïs pauvres ou sans emploi allaient pouvoir chercher fortune ailleurs que dans les étroites limites imposées jusque-là par leur naissance. L’abolition du système de l’hérédité ouvrait la voie à une nouvelle mobilité. Les gens haut placés étaient bien plus motivés pour travailler dur. Saigo et d’autres samouraïs de haut rang représentaient la frange qui avait tout à perdre, et qui s’est rebellée.

Heureusement pour Nitobe, l’honneur réside aussi dans l’interprétation qui en est faite. Par exemple, Nitobe cite l’histoire des 47 ronin comme un modèle ultime de loyauté, mais d’autres la voient comme une attaque lâche et traîtresse. Le Japon célèbre Miyamoto Musashi comme le plus accompli de ses épéistes, mais il arrivait en retard aux duels et n’hésitait pas à recourir à des coups bas.

Même si Nitobe et ses confrères déplorent la corruption et la destruction du bushido par la modernité, en réalité, les samouraïs n’étaient pas les parangons de loyauté et d’honneur décrits par le concept moderne de bushido. Dans The Samurai: Myth Versus Reality (Les Samouraïs, mythes et réalités), Charles Sharam écrit, « Les samouraïs étaient un fardeau superflu pour la civilisation japonaise… ils ne contribuaient que marginalement à la société, mais en siphonnaient des richesses considérables. Leur élimination par la restauration Meiji était plus que nécessaire au progrès du pays. »

Le fascisme – la conséquence imprévue de la doctrine de Nitobe

La marine japonaise entre dans la citadelle de Nankin (décembre 1937). S’ensuivra un des plus atroces massacres de l’histoire de l’humanité, le tristement célèbre massacre de Nankin. Photo Asahi Shimbun.

Quelques décennies après avoir aboli la caste des samouraïs, le gouvernement du Japon allait trouver une nouvelle utilité à son ancienne classe dirigeante. Malgré ses victoires militaires à l’étranger, les officiels japonais pensaient que les soldats manquaient de confiance en eux et de fougue. L’image du samouraï honorable qui se battait jusqu’à la dernière goutte de son sang apportait la solution (Oshii). L’idéologie qui avait transformé les perception occidentale du Japon allait dorénavant servir de carburant au fascisme et à la machine de guerre japonaise.

Selon Nitobe, le Japon venait d’une longue lignée de guerriers honorables, braves et compétents qui pouvait s’étendre à d’autres classes sociales. Il écrivait, « De multiples façons, le bushido s’est répandu hors des classes sociales dont il est originaire, et a agi comme un levain au sein des masses, apportant une norme morale à toute la population. »

Le bushido ‘descendant’ signifiait que même les classes les plus basses pouvaient aspirer à la gloire et à l’honneur d’un samouraï. L’esprit du guerrier était enraciné dans l’âme japonaise. En enseignant le bushido à tous, le gouvernement cherchait à stimuler la confiance en eux de ses soldats et de ses citoyens.

Bataille du fleuve Yalou, 1894. Gravure, Domaine public

De plus, le bushido justifiait la cause impérialiste japonaise en démontrant la supériorité morale et culturelle du japon aux autres nations. L’écrivain adepte du bushido Suzuki Chikara « pensait que les pensées occidentale et chinoise étaient étrangères au Japon, et que la nation devait se concentrer sur son propre « véritable esprit » et promouvoir un esprit national » (Benesch 101). Comme la « Destinée manifeste » des USA, le bushido romancé servait de motif et de rationalisation aux visées impérialistes du japon.

Et puisque qu’il s’était trouvé une idéologie, le gouvernement du Japon devait faire du bushido « un levain pour les masses ». « Civilisation et Lumières » et « Nation riche, Armée puissante » devinrent des slogans de temps de guerre. Le système d’éducation nationalisé uniformisait les programmes scolaires, véhiculaient la rhétorique du gouvernement et formait des citoyens éclairés et prêts au combat.

Le programme éducatif adaptait l’histoire aux visées du gouvernement. « Les textes de la période Edo qui exprimaient la plus grande nostalgie pour les conditions pré-Tokugawa étaient soigneusement sélectionnés, condensés et modifiés pour les purger d’éléments contraires au projet national du début du XXe siècle » (Benesch 21)

Les textes obligatoires romançaient les événements passés et les personnalités. Selon Oshii, « Des fausses images étaient créées par le besoin qu’en avait le gouvernement. » A cause des visées du gouvernement, des entités obscures ou mal connues comme le bushido, Hagakure et Miyamoto Musashi sont entrées dans la conscience collective.

Des soldats japonais décapitent 38 prisonniers de guerre chinois « pour l’exemple ». Utagawa Kokunimasa, 1894. MIT. Domaine public

Bushido : l’âme du Japon de Nitobe a gagné en popularité dans le Japon d’avant-guerre grâce à son idéologie et au romantisme du passé. Nitobe déclarait « Yamato Damashii, l’âme du Japon, en est finalement venue à exprimer le Volksgeist du royaume de l’archipel. » (27) Défini comme l’esprit du peuple, Hitler avait utilisé la notion de Volksgeist au service de son propre agenda fasciste. (Griffen 255). Comme le bushido, le Volksgeist célébrait l’histoire du peuple de son pays, son héritage culturel et sa race. Ces nostalgies irréalistes envers le passé semaient les graines du fascisme qui allait mener à la violence indicible et aux tragédies de la Deuxième Guerre mondiale.

Le bushido allait trouver son incarnation finale dans les pilotes kamikazes et les soldats d’infanterie qui se sacrifiaient « honorablement » pour leur pays. « Même si certains Japonais étaient faits prisonniers », écrit David Powers, de la BBC, « la plupart se battaient jusqu’à ce qu’ils soient tués ou qu’ils se suicident ». Comme l’enseignaient les manuels militaires Hagakure publiés par le gouvernement, « Seul un samouraï prêt et volontaire pour mourir à tout moment peut réellement être loyal à son seigneur ».

L’héritage de Nitobe

Même s’il n’en avait jamais eu l’intention, l’idéalisation fantaisiste du passé japonais de Nitobe avait des implications fascistes évidentes. Dans une étrange prémonition du désastre à venir, Bushido : l’âme du Japon affirme,

La discipline dans le contrôle de soi peut facilement aller trop loin. Elle peut réprimer le courant de génie de l’âme. Elle peut forcer les natures flexibles à des distorsions et à des monstruosités. Elle peut fait naître de la bigoterie et de l’hypocrisie. (110)

Nitobe et le gouvernement impérialiste ont dévoyé la vérité et exploité le passé du Japon pour des raisons de convenance. Grâce à Nitobe, les anciens soldats et bureaucrates étaient devenus des guerriers honorables et mystiques. Plus concerné par la loyauté, la bienveillance, l’étiquette et le contrôle de soi que par la victoire, les gains financiers ou le rang social, le samouraï devenait le modèle de tout un chacun.

Mais l’histoire ne cesse de changer. Les événements réels sortent des mémoires et des années de réinterprétations, intentionnelles ou non, forgent la compréhension moderne du passé. Des mélanges flous de faits, d’opinions et de fantasmes entrent dans la conscience collective et sont acceptées comme l’histoire « véritable ».

Est-ce que Saigo Takamori a réellement fait seppuku à la fin de la rébellion Satsuma ? Est-ce que Davy Crockett s’est réellement battu jusqu’à la mort à Fort Alamo ou a-t-il été exécuté après s’être rendu, comme le pensent certains historiens ? La rébellion Satsuma a-t-elle été motivée par la vertu ou par le statut ? La Boston Tea Party était-elle une révolte contre une taxation injuste ou venait-elle de riches marchands soulevés pour maintenir leur monopole sur le thé ? Et quid de George Washington abattant le cerisier de son père ?

Même si la vérité peut ne jamais émerger ou faire l’objet d’un consensus, il est important de se poser la question des événements et des motivations sous-jacentes à nos soi-disant histoires. Dans le cas du Japon, l’histoire manipulée par le gouvernement, y compris une classe glorifiée de samouraïs et un code d’honneur bushido, était devenue une propagande qui avait aidé à inspirer une machine de guerre fanatique.

La société cherche souvent des réponses à nos problèmes actuels dans le passé. Comme le courant actuel du Tea Party et sa méconnaissance du passé des USA, le bushido de Nitobe avait créé une nostalgie pour la simplicité et la pureté d’une époque révolue.

Comme le prouve Le Dernier samouraï, l’héritage de Nitobe est toujours vivant. Qu’elle soit juste ou non, son idéalisation simpliste du bushido et du samouraï continue à faire l’admiration du monde. Aussi longtemps que ce sera le cas, la culture populaire suivra les pas d’Inazo Nitobe et du gouvernement japonais, en exploitant leur image mythique pour ses propres besoins – l’argent des consommateurs.

 

Sources

Traduction Entelekheia
Photo de page d’accueil Pixabay : casque et plastron d’armure de samouraï, non daté

Notes de la traduction :

1 On peut ne pas comprendre le propos de l’auteur. Le bushido était-il connu ou non des Japonais ? De fait, oui et non. Le Japon de l’ère Meiji connaissait une bataille d’experts qui cherchaient tous à définir l’éthique guerrière de l’ancien Japon. Comme il n’y avait pas de code d’honneur des anciens samouraïs couché sur papier ou préservé par la mémoire collective, il leur fallait plonger dans des écrits, souvent des récits de batailles rédigés dans d’anciens dialectes régionaux, et tenter d’en dégager des lignes directrices – une tâche encore compliquée par les différences culturelles entre les îles et régions du Japon à diverses époques. Le mot bushido définissait donc seulement un champ de recherches.

2 Ndt : La mafia japonaise, les Yakuzas, serait née à la fois des bandes de samouraïs criminels de la période Edo et de groupes de défense de villageois contre leurs déprédations.
http://digitalcommons.law.ggu.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=1034&context=annlsurvey

 

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