Du Caucase aux Balkans, l’émergence de la Route de la soie chinoise

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Par Pepe Escobar
Paru sur Asia Times sous le titre From The Caucasus To The Balkans, China’s Silk Roads Are Rising


Avec son accent sur l’Asie Centrale et l’Europe de l’Est, l’initiative Belt and Road peut être vue comme une stratégie de défi à l’Occident qui remonte à Mao.
Le 19ème Congrès du Parti communiste chinois a éclairci que les nouvelles Routes de la soie – alias l’Initiative Belt and Road (BRI) – lancée par le président Xi Jinping il y a quatre ans tout juste, constitue le concept atour duquel toute la politique étrangère chinoise va s’articuler à l’avenir. Au moins jusqu’au centenaire symbolique de la République populaire de Chine, en 2049, en fait.

Virtuellement, chaque recoin de l’administration chinoise est investie dans la réussite de la Grande Stratégie de la BRI : les acteurs économiques et financiers, les entreprises d’État, le secteur privé, la machine diplomatique, les think tanks et – bien sûr – les médias sont tous embarqués.

C’est dans ce contexte de long terme que les divers projets de la BRI doivent être évalués. Et leur envergure, soyons clair, implique la plus grande part de l’Eurasie – y compris tout, des steppes de l’Asie Centrale jusqu’au Caucase et à l’Ouest des Balkans.

Des représentants de pas moins de 50 pays sont réunis en ce moment à Tbilissi, en Géorgie, pour un autre sommet relatif à la BRI. Le maître-plan de la BRI détaille six corridors économiques majeurs, et l’un d’entre eux est le Corridor économique Asie Centrale-Asie de l’Ouest. C’est dans ce cadre que s’inscrit la Géorgie, avec son voisin l’Azerbaïdjan : tous deux cherchent à se positionner comme plateforme caucasienne-clé du transit entre l’Ouest de la Chine et l’Union Européenne.

Le premier jour du Congrès, le Premier ministre géorgien Giorgi Kvirikashvili a vanté la nouvelle tendance à « renforcer les liens économiques et civilisationnels entre l’Europe et l’Asie ». En pratique, cela se traduit par une volonté de création d’une zone de libre-échange, en accord avec un protocole d’accord signé par les ministres de l’économie chinois et géorgien.

Ajoutons-y la ligne ferroviaire récemment inaugurée Bakou-Tbilissi-Kars et un nouveau port en eau profonde à construire à Anaklia, dans la Mer noire, avec des investissements chinois, et nous avons la Géorgie en plateforme logistique majeure dans le schéma de la connectivité Chine-UE. Sans même mentionner que, grâce au pipeline gazier Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC) qui passe dans la Mer caspienne, la Géorgie est déjà positionnée depuis des années en plateforme de transit énergétique.

La Géorgie a signé des accords de libre-échange avec l’UE et la Chine, avec effet prévu au début 2018. Elle est également en train de manoeuvrer pour profiter de l’interconnexion de la BRI avec l’Union Économique Eurasienne menée par la Russie (UEEA). Pékin et Moscou ont signé le partenariat officiel entre la BRI et l’UEEA en juin dernier – même si sa traduction en termes de véritable commerce et en projets de coopération économique prendra du temps, et qu’il commencera probablement par le Far East russe.

Mao revisité

L’action dans le Caucase a été répétée plus tôt cette semaine, quand le Premier ministre chinois Li Keqiang et le Premier ministre hongrois Viktor Orban ont ouvert le sixième sommet « 16+1 », avec la Chine et 16 nations d’Europe Centrale et de l’Est, à Budapest.

« 16+1 » est encore une autre de ces victoires remportées sur le terrain de l’adversaire dont la diplomatie chinoise est coutumière. Quelques-unes de ces nations font partie de l’UE, quelques-unes de l’OTAN, quelques-unes ni de l’une, ni de l’autre.

Du point de vue de Pékin, ce qui compte est l’émergence de la connectivité et des infrastructures de la BRI. Jusqu’ici, Pékin a investi quelque chose comme 8 milliards de dollars en Europe Centrale et de l’Est.

En orange, ceinture économique terrestre. En bleu, ceinture économique maritime des routes de la soie.

La Chine est à la fête dans l’Ouest des Balkans – notamment en Serbie, dans le Monténégro et en Bosnie-Herzégovine, où les biceps financiers de l’UE sont absents. La Chine a investi dans plusieurs projets de connectivité et d’énergie en Serbie – y compris la très débattue ligne ferroviaire à haute vitesse Belgrade-Budapest. La construction du tronçon serbe a démarré cette semaine, avec 85% de son coût total, approximativement 2,4 milliards d’euros, supportés par la Banque d’exportation et d’importation de Chine.

La Commission européenne, à Bruxelles, a opposé comme de bien entendu ses objections – en déclarant que le processus d’appel d’offre n’avait peut-être pas obéi aux règles de l’UE.

L’importance stratégique de Belgrade-Budapest ne peut pas être surestimée. Pensons à des flottes de cargos containers pleins de marchandises chinoises arrivant au Pirée, en Grèce – une plateforme-clé de la Route de la soie maritime – puis envoyée vers l’UE via la Serbie.

Au milieu de cette connectivité frénétique, il est facile d’oublier un point historique d’importance : tout cela avait été prévu par Mao Tsé-tung.

L’universitaire Chen Gang a souligné que la plupart des pays participant à la BRI ne sont pas aussi développés économiquement que la Chine. Et ils ne se limitent pas au continent eurasien, mais finiront par couvrir toute la « zone intermédiaire » et du «Tiers-monde » que Mao avait mis en avant dans sa « Théorie des trois mondes ».

Retour à 1974, quand Mao a décrit un monde divisé entre les super-puissances (les USA et l’URSS) ; les puissances intermédiaires (le Japon, l’Europe, le Canada) ; et les nations exploitées d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie. Mao plaçait la Chine dans le Tiers-monde – comme Deng Xiao-ping l’avait dit à l’ONU.

Ce qui est fascinant est la façon dont Chen interprète la BRI non seulement comme la suite logique des liens entre la Chine et le Tiers-monde, mais aussi comme le début d’une « ère nouvelle de la stratégie de la Chine pour le Tiers-monde. » Il explique avec justesse que les élites des USA et de l’UE s’inquiètent de « l’érosion de leur influence mondiale et de leurs intérêts à l’étranger » qu’amènera la BRI.

L’analyse de Chen Gang touche à ce qui devient évident : « Le jeu international autour de la BRI ne fait que commencer ». Et il va sans dire que la politique étrangère emmenée par la BRI de Pékin, en misant sur la coopération chinoise avec ‘l’hémisphère sud’, marginalise les USA – dans le meilleur des cas pour ces derniers.

Traduction Entelekheia
Photo Xinhua

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