Chic, Strip-tease revient !

Le monde change si vite en ce moment, et de façon si chaotique qu’on peine à suivre le flot des événements. Les toutes nouvelles lignes de fracture esquissent la renaissance d’un monde multipolaire et d’équilibres que l’on croyait oubliés par l’histoire (par exemple le grand retour de la Chine au centre de la mappemonde avec l’Initiative Belt and Road, des siècles après la fin des caravanes de l’ancienne Route de la soie au XIVe siècle), et entraînent une nouvelle Guerre froide entre le vieil ordre libéral dominé par les USA depuis la Seconde Guerre mondiale et un axe de pays émergents souverainistes qui s’organisent de plus en plus en divers blocs d’alliés entrecroisés, notamment les BRICS, les pays de l’ALBA, les pays-membres de l’OCS, etc.

Parallèlement, à Washington, on s’entre-déchire entre membres du Congrès pro-Russiagate et anti-Russiagate, on s’envoie des mémos fuités dans les jambes en manière de peaux de bananes, les médias grand public frôlent quotidiennement la syncope, le Pentagone coule l’économie du pays par des demandes de fonds toujours plus pharaoniques pour lutter contre une liste de menaces fantômes, les armes distribuées aux « rebelles démocratiques » déployés en Syrie tombent, on ne sait trop comment, entre les mains de djihadistes psychopathes ; la Turquie, un pays-membre de l’OTAN, attaque les Kurdes soutenus par les USA dans le nord de la Syrie ; des milices néo-nazies également soutenues par les USA patrouillent dans les villes d’une Ukraine en plein effondrement économique pour, soi-disant, faire régner « la loi et l’ordre » à la façon des chemises brunes ; le Bulletin of the Atomic Scientists (le Bulletin des scientifiques atomistes) avance son horloge de la fin du monde à minuit moins deux, etc.

Et ce ne sont que quelques-uns des éléments d’un cirque phénoménal à l’échelle de la planète.

Aux USA, en Grande-Bretagne, en Australie, au Canada, en Asie et ailleurs, une cohorte de journalistes d’investigation suivent passionnément les derniers développements mondiaux, travaillant inlassablement à décortiquer les versions officielles, à remonter aux sources des informations, à interroger des officiels, à éplucher des rapports de terrain, à multiplier les requêtes FOIA (Freedom of Information Act, une loi des USA et du Royaume-Uni sur la liberté de la presse qui autorise les chercheurs, historiens, journalistes et même simples citoyens à ordonner la déclassification de dossiers secrets par voie de tribunaux), quittes à se trouver en délicatesse avec ce qu’il est convenu d’appeler « l’élite » de leur pays et plus largement, l’énorme appareil libéral du bloc occidental. Ils incarnent réellement, concrètement, le destin de lanceur d’alerte du 4ème pouvoir. Ils font admirablement leur travail. Ils sont indispensables à une information équilibrée, cette condition sine que non de la santé de la démocratie.

Pendant ce temps, en France, les journalistes et reporters d’images font imperturbablement la même chose depuis des décennies : du social. Du franco-français intra muros. De la banlieue, du quotidien nombriliste, des cas sociaux ou des excentriques : le voisin alcoolique et braillard, l’adolescente enceinte à quinze ans, le supporter de foot avec le « tuning » de sa voiture aux couleurs de son équipe, le gosse de quatorze ans qui fume ses joints devant sa mère désemparée, ce genre de chose. Et rien d’autre. Même si le monde s’écroulait autour d’eux, on soupçonne qu’ils continueraient de dévider leurs histoires de banlieue, de dealers, de pavés sous la pluie, de solitudes arrosées et de gamins en perdition. A croire qu’ils ont délibérément décidé de ne froisser personne, de ne jamais s’en prendre aux élites de leur pays, de ne pas défier l’ordre existant et avant tout, de faire du journalisme inutile. Du simple remplissage. Quelque chose à dire qui « fasse vrai », mais surtout pas de vagues.

Le social, c’est magique : il suffit de filmer un jeune de banlieue, d’assortir les images d’un commentaire pénétré, et voilà une image de journalisme engagé de gauche progressiste rapidement et confortablement gagnée. Seulement, si on se penche un peu plus attentivement sur ces descriptions de « cas sociaux » répétées en boucle depuis des décennies sur nos écrans de télévision, on réalise vite qu’elles n’aident personne, ne font avancer personne et n’enseignent rien, parce que qu’elles se contentent de commenter la vie de tous les jours, celle que nous connaissons tous déjà, dans ce qu’elle a de plus gris, de plus miteux et de plus déprimant. Ces monceaux de reportages dont la constance dans la platitude et le voyeurisme misérabiliste frise le pathologique n’ont jamais changé quoi que ce soit, c’est aussi simple que cela.

Selon sa fiche Wikipedia (pas besoin d’aller plus loin) Strip-tease « est une émission de télévision documentaire belge créée sur RTBF1 en 1985, puis belgo-française depuis le 3 octobre 1992 et sa diffusion sur France 3. »
Elle s’arrêtera en 2012, mais son absence ne sera que temporaire : elle revient ces jours-ci.

Pour son grand retour, qui se fera à travers une version film sur grand écran, Strip-tease, magazine télévisuel donc typique du journalisme français (dans ce cas précis franco-belge, bien que les Belges puissent par ailleurs être capables de mieux, je n’en sais rien) suit le quotidien d’une femme juge d’instruction qui procède même à des exhumations dans le cadre de ses obligations professionnelles, excusez du peu. Et la prochaine fois, qu’est-ce que ce sera, encore un dealer de coin de rue accro au crack ? Un divorcé quinquagénaire à la recherche de l’âme soeur sur des sites de rencontres ? Un jeune de banlieue « radicalisé » filmé à visage couvert et ses amis restés wesh-wesh qui ne « comprennent pas comment il a pu en arriver là, lui qui était si gentil » ? La difficile reconversion d’un zadiste ?

Reste à comprendre comment les journalistes français en sont arrivés à se faire décrocher de cette façon dans la course internationale à l’info. Des cas sociaux à filmer pour un nouveau numéro de Strip-tease ?

Corinne Autey-Roussel pour Entelekheia

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