Le complexe du super-héros : sommes nous incapables de nous sauver nous-mêmes ?

Allons-y pour un truisme : le cinéma à succès naît de la combinaison de deux éléments, une production et un public. Quand l’un des deux manque, aucun engouement significatif ne peut évidemment s’installer. Quand au contraire, les deux se rencontrent pour produire une énorme réussite, qu’est-ce ce succès commercial nous dit sur nous-mêmes et notre société ?


Par Charles Hugh-Smith
Paru sur Washington’s blog sous le titre The Superhero Complex: Are We Incapable of Saving Ourselves?


Il a été largement noté que l’industrie du cinéma américain fonctionne comme une efficace machine de propagande hégémonique : même quand le scénario met en scène des éléments malfaisants travaillant au sein d’une agence dédiée à l’hégémonie mondiale (le Pentagone, la CIA, la NSA, etc), la compétence de l’agence n’est jamais mise en doute, non plus que la capacité de l’agence à se débarrasser de ses éléments malfaisants.

Les conspirations maléfiques sont mises au jour et le Bon Gars/Fille gagnent.

Cette description de la compétence officielle et de la droiture morale patriotique des employés n’est pas surprenante ; à de nombreux niveaux, ces agences « coopèrent » depuis longtemps avec Hollywood. [NdT : Voir à ce sujet notre article sur l’Operation Mockingbird].

Plus inquiétante est le récent encouragement à une dépendance de masse à des super-héros et à leurs super-pouvoirs par l’industrie du film. L’explication la plus indulgente en est que Hollywood est toujours à la recherche de filons pour des franchises multi-films, et les héros de bandes dessinées sont taillées sur mesure pour des franchises : non seulement des films multiples peuvent être réalisés sur des super-héros individuels, mais les possibilités de les combiner sont pratiquement infinies.

Une explication moins indulgente est que la popularité des films de super-héros reflète une profonde insécurité et d’inquiétants fantasmes de sauveteurs tombés du ciel, comme si les simples mortels ne pouvaient plus se sauver eux-mêmes avec leurs misérables micro-pouvoirs du monde réel.

La psychanalyse des tendances psycho-sociologiques des films est un jeu de société populaire depuis longtemps : beaucoup d’encre a coulé sur la popularité des films de monstres (dont la transformation était souvent déclenchée par des radiations nucléaires) dans le Japon des années 50, ou encore sur la signification des films noirs dans les mêmes années 50 aux USA.

Notre correspondant C.D. nous a récemment soumis une interprétation des films de super-héros de Hollywood : est-ce que notre fascination collective pour les super-héros reflète un nouveau sentiment d’incapacité à nous sauver nous mêmes ?

« L’une des choses auxquelles j’ai pensé récemment est que nos gouvernants emploient le divertissement, et tout particulièrement les films, pour empêcher les masses de se soulever. Avez-vous remarqué la quantité de films modernes qui utilisent l’archétype du héros, mais qui opposent ce héros à un type de système (par exemple, l’Empire de Star Wars), ou des super-héros ? Dans les deux cas, il y a une sorte de défoulement cathartique, une libération des frustrations du public envers le système en place. Quand l’Empire du mal est vaincu dans le film, les gens sont défoulés et moins motivés par un vrai combat contre l’empire réel.

Quand un super-héros résout le problème, le public est enfermé dans un schéma mental dans lequel quelqu’un d’autre résoudra les problèmes. On peut également noter que souvent, les films de super-héros présentent les gens lambda et les autorités comme des incompétents qui ont besoin d’être sauvés, ce qui renforce le sentiment d’impuissance du public face au pouvoir. Je suis sûr que d’autres sont arrivés à la même analyse, et je suis peut-être en train de répéter ce qui a déjà été dit, mais je pense que nous devons y prêter plus d’attention. »

Merci, C.D. Je ne pense pas qu’il soit très exagéré de dire que nombre de gens sentent que leur pouvoir à l’intérieur du système est extrêmement limité, tout autant que leur pouvoir de transformer radicalement leur situation personnelle.

En ce qui concerne leurs applaudissements de rebelles dépenaillés soulevés contre l’Empire – combien de gens se sentent dépossédés, à savoir qu’ils sentent que leur part de la richesse et du pouvoir de l’Empire est proche de zéro ? Combien se sentent impuissants et abandonnés ?

Passer d’un sentiment d’abandon social, politique et financier à imaginer qu’il faille des super-pouvoirs pour transformer sa vie ou sauver le système du désordre et de la destruction n’est qu’un pas vite franchi.

Sommes-nous incapables de nous sauver d’un statu quo autodestructeur détenu et opéré par quelques-uns au dépens de tous les autres ? Si nous avions plus de pouvoir dans notre vie quotidienne, serions-nous si épris de super-héros qui sauvent encore et encore notre monde de la destruction ? Si nous sentions que le système avait encore la possibilité de se régénérer de lui-même, aurions-nous besoin d’autant de super-héros ?

Ou peut-être n’est-ce que du divertissement propre, sans arrière-pensées (et hautement lucratif), ou une réactualisation en version SF-Fantasy de la mythologie grecque ? Quoi qu’il en soit, que pratiquement un film sur deux soit un nouvel épisode de la franchise des super-héros semble indiquer la nécessité de jeter un coup d’oeil sous l’attrait de surface de ces évasions dans des univers de fantaisie.

Traduction et notes Entelekheia
Photomontage Pixabay

Note de la traduction : Bien qu’un simple coup d’oeil aux foules citadines perdues dans la contemplation non-stop de leur téléphone portable puisse fournir un début de piste, peut-être conviendrait-il également de se pencher sur la résurgence actuelle du thème du zombie, même si elle n’a pas encore touché le cinéma ? (Pour une fois, Hollywood est à la traîne…)

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