Au pas de l’oie vers la Révolution Rose

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Les observateurs sont de plus en plus perplexes : une frange de la population des USA est-elle en train de basculer dans la folie collective ? En ce moment même, l’ex-directeur du FBI James Comey fait l’objet d’une inquisition maccarthyste destinée à lui extraire des confessions sur une possible « entrave à la justice » par Trump dans le cadre de l’enquête surréaliste de l’agence sur « l’ingérence russe » dans les élections américaines. Pendant ce temps, des organisations montent des marches de protestation contre lesdites « ingérences russes » –  qui, après des mois d’enquête des services de renseignement américains, restent totalement imaginaires : il n’y a pas, à ce jour, la plus petite ombre de preuve d’une ingérence étrangère quelconque dans le processus électoral américain.

De sorte que certains journalistes accusent les médias grand public, qui continuent de marteler leurs accusations contre « les Russes » de rendre leur audience folle. Quant à C.J. Hopkins, il y voit quelque chose d’encore plus sombre : un développement rapide de mentalités totalitaires.

Pour mitiger son propos, les Américains ne cèdent pas tous à cette folie, loin de là : Ils semblent prendre de plus en plus de distance avec le parti à l’origine du « Russiagate », les Démocrates clintoniens, qui perdent désormais élection sur élection. Le phénomène du décrochage de la réalité d’une grande part de leur électorat, qui en est à exiger que les USA deviennent une république bananière, n’en est pas moins effarant… et instructif sur les dommages causés par le matraquage médiatique auquel, tout comme nous, l’Amérique est soumise.


Par C.J. Hopkins
Paru sur Counterpunch et Consent Factory sous le titre Goose-stepping Our Way Toward Pink Revolution


Ainsi, la neutralisation du soulèvement trumpien par les classes dirigeantes mondialistes est partie du bon pied. Aujourd’hui, le médias, les célébrités libérales et leurs millions de fans loyaux demandent sa destitution à cor et à cri, ou son élimination par… par n’importe quel moyen, y compris un coup d’État de l’État profond. Des mots comme « trahison » sont brandis, la trahison étant passible de destitution (sans même parler de la peine capitale), et il semble que nous nous acheminions dans cette direction.

Quoi qu’il arrive, la nation est officiellement en état de « crise » interne. Les rédacteurs en chef du New York Times ont exigé des enquêtes du Congrès pour déraciner les infiltrés russes qui ont pris le contrôle de l’exécutif américain. Selon l’économiste primé Paul Krugman, « un dictateur étranger est intervenu pour soutenir un candidat à la présidence des USA »… « nous sommes gouvernés par des gens qui prennent leurs ordres à Moscou » ou des inepties de ce genre. Le Washington Post, CNN, MSNBC, le Guardian, le New Yorker, Politico, Mother Jones, et les autres (en d’autres termes, virtuellement tous les organes des médias néolibéraux occidentaux) répètent comme cette propagande comme des robots, quittes à ressembler aux sectateurs du projet Chaos dans Fight Club.

Le fait qu’il n’y ait pas la plus petite preuve pour soutenir ces allégations ne fait absolument pas la moindre différence. Comme je l’ai déjà écrit dans ces pages, cette propagande officielle n’est pas conçue pour être crédible ; elle est conçue pour matraquer les gens jusqu’à les soumettre à travers des répétitions et la peur de l’ostracisme social… ce qui marche impeccablement. Comme la narrative sur « les armes de destruction massive » de l’Irak avant elle, la narrative « Poutine a hacké les élections » est aujourd’hui devenue la « réalité » officielle, un « fait » incontournable qui peut être employé comme socle de couches supplémentaires de propagande ridicule.

Cette narrative sur les « hackeurs russes des élections », souvenons-nous, a été créée par une série d’informations qui se sont toutes révélées des inventions ou des faux basés sur des « sources anonymes des services de renseignements » qui ne pouvaient pas prouver leurs dires « pour des raisons de sécurité ». Qui peut oublier la liste noire des « propagandistes russes » du Washington Post [Ndt : ou en France, celle du « Décodex »] (qui était fondée sur les « recherches » d’un blog anonyme et d’un think tank néo-maccarthyste de troisième zone), ou le dossier de CNN sur les « Golden Showers » (qui était le travail d’une espèce d’espion-à-vendre ex-MI6 payé par la troupe des anti-Trump ; ou l’histoire colportée par Slate sur le « serveur russe de Trump » (un article inepte de Franklin Foer, qui s’est ensuite cru justifié par l’hystérie sur la démission de Flynn), ou (et c’est mon préféré), l’article du Washington Post sur « l’empoisonnement d’Hillary Clinton par Poutine » ? Qui peut oublier ces efforts courageux d’une presse à l’assaut du pouvoir établi ?

Bien, OK, de fait, beaucoup de gens, apparemment, parce que les choses prennent un nouveau tour. Il semble que les classes dirigeantes capitalistes aient désormais besoin de nous pour défendre leurs médias corporatistes contre les critiques tyranniques de Donald Trump, sinon, bien, vous savez bien, fin de la démocratie. C’est ce que des millions de gens sont en train de concrétiser, de fait. Sérieusement, aussi absurde que cela soit de toute évidence, des millions d’Américains se sont précipités pour défendre la machine de propagande la plus effrayante de toute l’histoire des machines de propagande contre un croquemitaine inculte et démagogue qui ne peut pas tenir un raisonnement pendant plus de quinze à vingt secondes d’affilée.

Blague à part, l’esprit ambiant des classes dirigeantes, et de ceux qui aspirent au même statut, est plus effarant qu’à n’importe quel autre moment dont j’aie le souvenir. « La Résistance » exhibe précisément le type de comportement moutonnier de fascistes décérébrés qu’elle dit combattre pour nous en préserver. Oui, l’humeur dans les quartiers généraux de la Résistance a basculé dans l’autoritarisme ouvert. William Kristol l’a résumé ainsi : « Évidemment en faveur d’une démocratie normale et constitutionnelle. Mais s’il le faut, Je préfère l’État profond à l’État Trump ». Le néolibéral Rob Reiner l’a exprimé comme suit, « Le menteur narcissique, incompétent est en train de chuter. La communauté du renseignement ne va pas laisser DT détruire la démocratie. » Le sous-commandant Michael Moore a bloqué les majuscules de son clavier pour être encore plus clair : « pas besoin d’avoir inventé le fil à couper le beurre pour comprendre ce qui se passe : TRUMP EN COLLUSION AVEC LES RUSSES POUR GAGNER LES ÉLECTIONS », et a exigé que Trump soit immédiatement arrêté et interné dans une prison de haute sécurité : « Soyons TRÈS clairs : Flynn N’A PAS passé cet appel téléphonique aux Russes de lui-même. Il lui a été ORDONNÉ de le faire. Il lui a été DEMANDÉ de les rassurer. Arrêtez Trump. »

Ce n’étaient que quelques-uns des exemples les plus écoeurants. Le fait est que des millions de citoyens américains (et de citoyens d’autres pays) sont préparés à soutenir un coup d’État pour destituer le président élu… et on peut difficilement faire plus fasciste que ça.

A ce stade de mon article, je veux éclaircir ce truc sur l’État profond, parce que les médias grand public traitent déjà tous ceux qui utilisent ce terme de complotistes totalement paranoïaques. L’État profond n’est bien sûr pas une théorie du complot. C’est simplement le réseau interdépendant des structures qui détiennent le pouvoir (par exemple le complexe militaro-industriel, les multinationales, Wall Street, leurs relais médiatiques, etc). Son but est de maintenir la stabilité du système, quel que soit le parti au gouvernement. Ce sont les gens qui, quand un président est investi, viennent le voir et le briefent sur ce qu’il peut faire, ou non, dans le cadre des « réalités » économiques et politiques. Malgré ce que peuvent vous dire les antisémites, ce n’est pas George Soros et une poignée de juifs. C’est un assortiment complet d’officiels du renseignement civil et militaire, de PDGs, de lobbyistes d’entreprises, d’avocats, de banquiers, de politiciens, d’hommes d’influence [NdT : par exemple, les communicants employés pour promouvoir tel ou tel politicien ou vendre des guerres à l’opinion publique], des assistants, des conseillers, think tanks et autres membres permanents du gouvernement, des classes financières et des grandes entreprises. Tout comme les présidents arrivent et repartent, les membres de l’État profond aussi, mais sur un temps de rotation plus long. Et, ainsi, il ne forme pas une entité monolithique. Comme tous les réseaux décentralisés, il contient des contradictions, des conflits entre les divers intérêts. Ce qui, malgré tout, reste une constante est l’engagement de l’État profond dans la préservation du système… dans notre cas, ce système est le capitalisme mondialisé.

Je vais répéter et mettre en italiques pour éviter tout malentendu, du moins je l’espère : le système que l’État profond sert au premier chef n’est pas celui des USA, c-à-d du pays où les Américains croient vivre ; le système qu’il sert est le capitalisme mondialisé. Les États-Unis, l’Etat-nation lui-même, bien qu’il soit un élément fondamental du système, ne représente pas sa préoccupation principale. Si c’était le cas, les Américains auraient un système de santé cohérent, une éducation nationale abordable et un droit d’accès au logement, plus ou moins comme les autres pays développés.

Et c’est l’essence du conflit actuel. Le régime Trump (que ce soit sincère ou non) a capitalisé sur le mécontentement de la population envers le capitalisme néolibéral mondialisé, qui se débarrasse de concepts dépassés comme l’État-nation et la souveraineté nationale pour restructurer le monde en une gigantesque place de marché, où des investisseurs « chinois » détiennent des compagnies « américaines » qui fabriquent des biens pour les marchés « européens » en payant des ouvriers « thaïs » trois dollars par jour, pour enrichir des escrocs de fonds d’investissement spéculatif dont les banquiers « britanniques » cachent le butin dans des comptes numérotés aux Îles Caïmans, pendant que des « travailleurs » américains paient leurs impôts pour que l’État profond puisse donner des milliards de dollars à des groupes terroristes qui déstabilisent le Moyen-Orient, pour ouvrir des marchés aux classes dirigeantes capitalistes qui n’ont de loyauté envers aucun pays, et qui ne pourraient pas se préoccuper encore moins du sort des gens du commun qui doivent y vivre. Les électeurs de Trump, en bons ploucs qu’ils sont, ne comprennent pas bien quelle est la logique de tout cela ou en quoi elle leur bénéficie, eux ou leurs familles.

Mais de toutes façons… ce sont tous des fascistes, n’est-ce pas ? Et nous sommes dans un état de crise, n’est-ce pas ? Ce n’est pas le moment de rester les bras croisés à analyser les dynamiques historiques et culturelles. Non, c’est le moment, pour tous les Américains loyaux, de laisser de côté leur pensée critique et de soutenir la démocratie, les médias grand public, et la NSA, et la CIA, [NdT, qui s’est effectivement ouvertement déclarée en défaveur de Trump], et le reste de l’État profond (qui n’existe pas) dans toutes les mesures nécessaires qu’ils prendront pour nous défendre de la Conspiration Diabolique de Poutine pour nazifier les USA et recommencer l’holocauste sans raison ou doctrine discernable. Au train où nous allons, ce n’est qu’une question de temps avant qu’ils destituent son pantin, Trump, ou, vous savez, qu’ils l’éliminent d’une autre façon. J’imagine, quand nous en serons à ce point, qu’après que Trump ait été condamné et envoyé croupir en prison, les Américains triomphants se déverseront dans les rues avec des drapeaux et des vuvuzelas, comme ils l’ont fait quand Obama a tué Oussama Ben Laden. J’espère que vous me pardonnerez si je ne suis pas de la fête. Selon le Washington Post, je suis de toutes façons une sorte de propagandiste russe. Et aussi, j’ai un problème avec l’autorité, ce qui, je pense, ne me vaudra pas l’amitié du gouvernement provisoire qu’ils installeront pour présider à la Restauration de la Normalité, et de l’Amour, bien sûr, à travers le pays.

C.J. Hopkins est un dramaturge et satiriste américain primé basé à Berlin. Ses pièces de théâtre sont publiées par Bloomsbury Publishing (UK) et Broadway Play Publishing (USA). Il peut être joint sur cjhopkins.com ou consentfactory.org.

Traduction Entelekheia
Image Consent Factory

Article reproductible en citant la source originale et celle de la traduction, Entelekheia.fr, et avec des liens sur les deux.

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