Devenons une force irrésistible

Michéa, Société, libéralisme, néolibéralisme, Lumières,

Pour commencer, les bémols : malgré des indications précieuses, deux des points soulevés par George Monbiot plus bas sont peut-être discutables, et d’abord son diagnostic selon lequel l’individualisme actuellement tout-puissant émanerait strictement du néolibéralisme. Historiquement, comme l’a amplement démontré le philosophe Jean-Claude Michéa, cette tendance trouve en fait sa source dans le libéralisme des Lumières, en particulier chez des auteurs comme Adam Smith ou pire, Thomas Hobbes (1588 -1679), pour qui l’état naturel de l’homme serait une « guerre de tous contre tous » («L’homme est un loup pour l’homme»). Ce paradigme qui postule un moi surpuissant, une nature censément mauvaise de l’humain, le profit, la cupidité et la concurrence en tant que moteurs de l’humain a servi de socle au développement progressif de la société de consommation actuelle, qui est comme le note Michéa, « la première société dont tous les repères culturels et sociaux émanent directement des impératifs du marché. » (L’Empire du moindre mal).

Au fil des décennies, de nombreuses théories soi-disant « nouvelles » n’ont en fait constitué que des réénonciations de la même vieille idée hobbesienne remises au goût du jour, y compris le néolibéralisme, qui n’est rien d’autre que du libéralisme sans aucune limite éthique. Comme autre exemple, on peut citer la dénommée « théorie des jeux » qui, même si elle n’a jamais été corroborée par l’expérience, a servi de base, pendant toute la Guerre froide, aux cogitations bellicistes d’institutions comme la Rand Corporation, un think tank majeur américain au service du Pentagone. Exemple de plus, le darwinisme social, avec son faux postulat selon lequel seuls les plus forts et les plus aptes (« les vainqueurs ») survivent – au passage, un terreau particulièrement fertile pour les théories de « Races des seigneurs » et le colonialisme – n’a rien de nouveau. Dans la littérature et la culture, des auteurs pessimistes sur l’humain comme Louis-Ferdinand Céline (« tous des pourris »), SadeNietzsche ou l’individualisme soixante-huitard en sont d’autres émanations ; les exemples sont trop nombreux pour être déclinés ici, mais chacun peut en trouver en quelques minutes de réflexion. Quoi qu’il en soit, cette théorie libérale/aujourd’hui néolibérale, qui contrarie la construction psychique naturelle de l’humain et produit entre autres de la défiance, et en conséquence des névroses et de la solitude, est littéralement en train de tuer la société occidentale à petit feu.

Autre point : son propos semble tout tabler sur la valorisation de l’empathie en tant que première motivation humaine. Bien que ce soit effectivement une vérité indiscutable et une nécessité vitale pour nous tous, cela pourrait bien se révéler insuffisant à rétablir une société vivable ; en effet, comme l’explique le professeur de psychologie sociale spécialiste en techniques de vente Robert Levine dans son livre The Power of Persuasion, How We Are Bought and Sold (‘Le Pouvoir de la persuasion, comment nous sommes achetés et vendus’), l’empathie (Michéa l’appelle « esprit du don et du contre-don ») est précisément le principal ressort auquel les propagandistes, boites de com’ et publicitaires – ces experts du libéralisme marchand, politique et économique – font appel pour nous manipuler. N’oublions pas que ce sont des manipulateurs par profession !

De sorte que pour progresser, nous devrons également rétablir les anciennes qualités verticales de l’humain (qui ne se sont pas évaporées, malgré les efforts faits depuis les Lumières pour les étouffer) : la droiture, la noblesse du comportement, la spiritualité, l’honneur, l’amour de la vérité, de la beauté et du savoir, la loyauté, le sens de la justice, etc – tout ce qui fait de l’humain un animal infiniment supérieur à la version rabougrie, pathologiquement égocentrique et aliénée qu’en propose le libéralisme et a fortiori, sa version sous stéroïdes « néo ».


Par George Monbiot
Paru sur Truthout sous le titre George Monbiot: We Need a New Political Story of Empathy and Sharing to Replace Neoliberalism et le site de l’auteur sous le titre Becoming Unstoppable


George Monbiot croit ardemment à la « politique de l’appartenance ». Dans cette interview accordée à Truthout, il expose l’argument-clé de son nouveau livre, Out of the Wreckage : les humains sont altruistes par nature, mais nous avons besoin de replacer l’empathie et le développement partagé au centre de notre discours pour vaincre la propagande des néolibéraux.

Mark Karlin : Vous commencez votre livre par l’importance des théories sur l’humain que nous acceptons comme vraies, en tant que membres de la société. Comment avez-vous fini par épingler la prééminence de la théorie néolibérale ?

George Monbiot : Avec la création de la Société du Mont Pelerin en 1947 par Friedrich Hayek, les néolibéraux, avec l’appui de soutiens très riches, ont constitué une sorte de réseau international. Ils ont mis en place des think tanks, parrainé des départements universitaires, acheté des journalistes et des éditeurs au cours de leurs rencontres, et réussi à placer des conseillers dans des secteurs politiques-clés. Ils savaient qu’à cause de la prééminence de la social-démocratie keynesienne, ils n’avaient pas la moindre chance d’un succès immédiat. Mais ils étaient patients. Pendant 30 ans, ils ont bâti leurs réseaux, affiné leurs arguments et acheté de plus en plus de gens. Ils savaient qu’à la première crise importante, ils seraient prêts. Comme Milton Friedman l’avait remarqué, « Quand le moment est venu, vous devez changer… et il y avait une alternative toute prête. »

Mais encore plus important, ils avaient ce que leurs opposants n’avaient pas : un nouvelle théorie. A chaque génération, les théories politiques doivent être rafraîchies ou remplacées, en partie parce que les politiques qu’ils soutiennent sont en perte de vitesse ou deviennent corrompues et affaiblies par les attaques, en partie parce que les populations deviennent blasées et indifférentes. C’est la grande erreur que nous avons commise : nous n’avons pas proposé de nouvelle théorie politique bien développée depuis que John Maynard Keynes a écrit sa Théorie générale en 1936. Notre échec est la recette parfaite pour un effondrement.

Le néolibéralisme, à la base, est une escroquerie auto-centrée : une théorie bien constituée qui sert d’excuse aux très riches pour se libérer des contraintes de la démocratie : les impôts, les règlements, les conditions et salaires décents pour leurs travailleurs, le souci du monde vivant et toutes les autres choses commandées par la décence commune que nous nous devons les uns aux autres. Mais la raison pour laquelle cette théorie a pris est qu’elle a été émise dans le contexte d’une structure narrative fictionnelle qui a marché de façon répétée à travers l’histoire, que j’appelle la « Théorie de la Restauration ». Elle s’énonce comme suit :

« Un désordre affecte le/les pays, causé par des forces puissantes et maléfiques qui travaillent contre les intérêts de l’humanité. Le héros – qui peut être une personne ou un groupe – se révolte contre ce désordre, combat les forces maléfiques, les vainc malgré des obstacles quasi-insurmontables et restaure l’ordre. »

C’est une méta-théorie fondamentale, à laquelle nous sommes sensibles de façon innée. Ils ont articulé leurs politiques autour de cette structure, et l’ont racontée avec une grande puissance de persuasion. La raison pour laquelle nous sommes bloqués dans le néolibéralisme – malgré ses échecs évidents, notamment le crash financier de 2008 – est que ses opposants n’ont pas produit de nouvelle contre-Théorie de la Restauration à eux. Le mieux dont ils ont été capables a été une version réchauffée du keynesianisme des années 50, qui ne marche tout simplement plus au XXIe siècle.

C’est ce que je tenais à démontrer dans Out of the Wreckage, qui tient compte du succès du néolibéralisme et d’autres mouvements qui ont utilisé cette théorie, et qui propose une théorie de la Restauration nouvelle et adaptée à notre époque, ou du moins, je le pense.

Dans votre livre, vous rendez implicite et explicite l’argument selon lequel les gens sont par nature altruistes et sociables. Étant donné le triomphe actuel des théories de l’individualisme le plus farouche dans la plupart des pays occidentaux et nombre de pays émergents, sur quelles preuves fondez-vous votre théorie selon laquelle nous sommes des êtres sociaux de naissance ?

Au cours des vingt dernière années à peu près, il y a eu une remarquable convergence de découvertes en neurosciences, psychologie, anthropologie et biologie de l’évolution. Elles signalent toutes que l’humanité, comme l’a écrit un article du journal Frontiers in Psychology, est « spectaculairement inhabituelle quand on la compare à d’autres animaux » de par notre degré d’altruisme. Je donne une liste de références à des rapports d’études scientifiques sur ce sujet dans Out of the Wreckage.

Nous avons une capacité d’empathie étonnante et une tendance à la coopération qui ne peut être égalée que par le rat-taupe nu. Ces tendances sont innées. Nous avons évolué dans les savanes africaines : un monde de griffes et de crocs et de cornes et de défenses. Nous avons survécu, alors que nous étions plus faibles et plus lents que nos prédateurs potentiels et la plupart de nos proies. Nous avons réussi cela en développant, à un degré extraordinaire, notre aptitude à l’entraide. Comme il était essentiel à notre survie, ce besoin de coopérer est devenu inamovible à travers la sélection naturelle.

Mais la grande tragédie à laquelle nous sommes confrontés est que cette bonne nature extraordinaire nous a été cachée. En partie par nos propres perceptions. Nous avons une tendance naturelle à nous défier du danger. Le comportement violent et destructeur d’une minorité nous marque davantage que le comportement altruiste et coopératif de la majorité.

Bien sûr, dans tous les pays, il existe des personnages qui ne partagent pas la tendance générale à l’altruisme et à l’empathie. Nous les appelons des psychopathes, et ils forment environ 1% de la population. Ils sont malheureusement sur-représentés dans les hautes sphères des gouvernements et des entreprises. Nous les voyons, et la façon dont ils se comportent, et nous imaginons que c’est à cela que ressemblent tous les humains. Ce n’est pas le cas. C’est seulement ce à quoi 1% de la population ressemble.

Mais une autre des raisons de cette tragique méprise est notre immersion dans une idéologie virulente d’individualisme extrême et de concurrence qui nous dit, contre toutes les preuves scientifiques du contraire, que nos caractéristiques dominantes sont l’égoïsme et la cupidité, et que c’est une bonne chose parce qu’elles stimulent l’esprit d’entreprise, ce qui produit de la richesse, dont les retombées nous bénéficieraient mystérieusement tous.

C’est l’idéologie centrale du néolibéralisme, qui valorise et centralise nos pires tendances, et célèbre les inégalités et la domination qui en résultent. Une de nos tâches principales est de remplacer cette fausse théorie par ce que la science nous démontre sur ce que nous sommes réellement. Nous n’avons pas à changer la nature humaine. Nous devons seulement la révéler.

Suite de l’interview sur Monbiot.com, en anglais.

George Monbiot est un universitaire, journaliste britannique, militant écologiste et politique, et éditorialiste du journal The Guardian.

Traduction et note d’introduction Entelekheia

Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire