Les États-Unis, la dissonance cognitive et la noyade de la santé mentale

Depuis l’élection de Donald Trump, un vent de panique souffle sur l’establishment des USA. Les factions opposées au « roi mandarine » Trump inventent des narratives catastrophistes en succession rapide, narratives qui sont, selon les mots d’un célèbre blogueur-auteur américain, reprises et amplifiées par le choeur des médias grand public « comme une cantate de Stockhausen pour kazoo et couvercle de poubelle ».

Question : ces narratives teléscopées peuvent-elles déséquilibrer mentalement ceux qui s’efforcent d’y croire ? (spoiler : oui, elles peuvent).

Par C.J. Hopkins
Cet article est paru sur Counterpunch et Information Clearing House sous le titre The United States of Cognitive Dissonance

Dissonance cognitive : conflit intérieur qui se produit quand les croyances ou certitudes sont contredites par de nouvelles informations. Le concept a été établi par le psychologue Leon Festinger (1919-89) à la fin des années 50. Festinger, et d’autres chercheurs à sa suite, ont démontré que, face au défi de nouvelles informations, la plupart des gens cherchent à préserver leur compréhension du monde en rejetant, en rationalisant, en évitant la nouvelle information ou en se persuadant qu’il n’y a pas vraiment de contradiction.

C’est la raison pour laquelle les gens sont contrariés quand vous défiez des croyances auxquelles ils tiennent.

C’est toujours très triste et déroutant de voir une campagne de propagande de masse, comme celle que nous subissons depuis grosso modo un an, rencontrer une fin soudaine et ignominieuse. Vous vous réveillez un matin, et le nigaud milliardaire dont plus ou moins tous les organes « respectés » de la presse officielle vous serinaient qu’il était un nouvel Hitler, ou un agent russe (peut-être même les deux) se révèle être, bien, juste un nigaud milliardaire. Un nigaud désagréable certes, mais malgré tout juste un nigaud milliardaire. C’est très déstabilisant… parce que vous étiez là, prêt à la Fin Du Monde, ou du moins à la réouverture des camps de concentration, aux meetings Riefenstahliens et à l’invasion russe de la Maison-Blanche, et tout ça est abruptement annulé comme une vulgaire nouvelle saison de série télé.

Nous n’avons pas encore atteint ce point, mais il semble bien que nous nous dirigions dans cette direction (comme l’a dit Glenn Greenwald dans un article récent). Je sais que ça semble un peu bizarre, étant donnée l’hystérie anti-russe dévidée par les médias cette semaine avec les auditions du KremlinGate, mais ce dernier round de propagande officielle sent nettement le désespoir. La simple vérité est que, « hacks ou pas « hacks », Donald Trump, si nigaud soit-il, n’est pas un agent dormant russe et ne collabore pas d’une quelconque autre façon avec Vladimir Poutine. Tous les heureux possesseurs d’un demi-cerveau le savent. De sorte qu’il va être impossible de prouver les accusations ridicules que les classes dirigeantes et leurs mercenaires des médias ont porté contre Trump pour le délégitimer. Cela va présenter un problème, parce qu’étant donné la façon dont la loi marche, quand vous accusez le président de trahison (qui est un crime capital), vous devez prouver vos assertions à un moment ou à un autre. Les classes dirigeantes ne peuvent pas faire cela, de sorte qu’elles vont devoir baisser le ton. Et c’est bien ce qui semble se préparer.

Comme Greenwald l’a noté dans son article de l’Intercept, des spécialistes de la désinformation de l’État profond comme Michael Morrell et James R. Clapper sont en train de faire le tour des talk-shows et des forums pour préparer les foules au changement officiel de narrative. (Vous vous souvenez de Michael Morrell… l’ex-chef de la CIA qui a écrit, dans un billet d’opinion publié par le New York Times, que « Poutine avait recruté Trump comme agent inconscient de la fédération de Russie »). Et au delà de barbouzes comme Morrell et Clapper, tout d’un coup, les oracles dont nous avions appris à espérer des preuves selon lesquelles des nazis poutiniens auraient pris le pouvoir sur l’exécutif des USA adoptent, l’un après l’autre, un ton nettement moins hystérique. Bien qu’ils n’aient pas encore dépassé leur paranoïa anti-russe (qui agit de toute évidence sur eux comme un drogue), ils ont commencé à ralentir le flot des inepties mccarthystes qu’ils tentaient de nous vendre, avec le plus grand sérieux, depuis plus d’un an.

Paul Krugman (du New York Times), alias « Nous Vivons Le Grand Retour Des Années Trente »  est retourné à ses budgets et taxes, et semble en bonne voie de remballage de ses deux sketchs préférés, le « Retour du Fascisme » et « Nous Sommes Gouvernés par Moscou ». Le Washington Post, le journal qui nous a servi non seulement l’histoire du réseau électrique du Vermont « hacké par Poutine », mais aussi la narrative affligeante selon laquelle  « les gens qui critiquent Hillary Clinton sont tous des propagandistes russes », s’est également calmé sur les diffamations flagrantes et se recentre sur des sujets d’importance cruciale, par exemple le coût pour les contribuables des vacances de l’ex-Hitler Trump. Même un tabloïd aussi éhonté que le Guardian commence à calmer les attentes des trumpophobes de son lectorat.

A quelques exceptions notables près comme Rachel Maddow (MSNBC), Louise Mensch et autres frappadingues patentées, par opposition à leur premier espoir d’une destitution ou d’un coup d’État rondement menés, les Arbitres de la Réalité semblent se résigner à une bataille de longue durée. Le message principal en est… « N’attendez pas de preuves de la collusion de Trump avec la Russie, mais cela ne veut pas dire qu’il n’en soit pas coupable, et cela n’a pas d’importance réelle que nous ne puissions pas le prouver ; parce que même si nous ne pouvons pas officiellement le destituer, il n’en est pas moins un fasciste, un traître qui aime Poutine, mais puisque nous sommes coincés avec lui pour les quatre ans qui viennent, nous allons dépasser cela. »

Naturellement, tout cela est très agaçant pour les néolibéraux, les néoconservateurs et les autoritaristes d’espèces plus banales qui ont dûment avalé la bouillie d’absurdités déversée dans leur gorge par les médias officiels (et qui s’attendaient fermement à une destitution rapide de Trump). D’autant plus qu’au cours d’une année, ils ont dû (a) faire semblant de croire que Donald Trump est un Hitler des temps modernes qui allait exterminer des millions de gens et transformer l’Amérique en Quatrième Reich, et puis (b) après l’échec de cette tactique, oublier immédiatement les foutaises sur Hitler et faire semblant de croire que Donald Trump est un agent secret de Poutine, dont, pour ce dernier, ils ont dû se forcer à croire que c’est une sorte de méchant de film de James Bond déterminé à annihiler la démocratie occidentale… ce qui était difficile à avaler, étant donné que, juste avant que tout cela démarre, (d) ils commençaient tout juste à croire que l’ennemi officiel n’était pas Poutine ou les fascistes, mais plutôt les terroristes radicalisés. Est-ce que vous vous souvenez de l’époque où les terroristes représentaient l’ennemi ? C’était il y a moins d’un an. Les médias l’avaient appelée « l’Été de la Peur ». A ce moment, Trump commençait à devenir Hitler – ils ont commencé à vendre leurs salades sur Hitler-Trump en mai dernier – mais Poutine ne l’avait pas encore recruté, puisque personne ne pensait qu’il avait la moindre chance de battre Clinton aux présidentielles. De sorte que les terroristes restaient les croquemitaines en chef, et que George Bush était encore dénoncé comme criminel de guerre. (Aujourd’hui, plus du tout).

Si tout cela a l’air impossible à suivre et totalement délirant, c’est parce que ça l’est… et c’est comme ça que les Américains et leurs pays alliés sont conditionnés à penser. Ou plutôt, à réagir à une série destructurée de stimuli émotionnels sans queue ni tête, comme les sujets d’une expérience psychologique tordue. Prenons un moment pour visualiser cela…

Imaginons notre sujet attaché à une chaise comme Alex dans Orange Mécanique, et saturé par un tir de barrage ininterrompu d’images de terroristes effrayants, jusqu’à ce que son cerveau les accepte comme « l’ennemi ». A ce moment, « l’ennemi » est changé. C’est le tour d’Hitler, ce qu’il va accepter au bout d’un moment (et oublier l’ennemi précédent terroriste). A ce moment, l’ennemi est changé une fois de plus ; cette fois, c’est Poutine et les Russes qui sont après lui. Et ainsi de suite… jusqu’à ce que son cerveau lâche prise et se rende sans conditions à la « réalité » officielle du jour, quelle qu’elle soit. A ce moment, vous aurez fait de votre sujet un membre obéissant, un peu confus et fonctionnellement psychotique de la société, avec une capacité d’attention d’à peu près vingt minutes. Ensuite, vous pourrez remplir son cerveau de médicaments sophistiqués pour l’empêcher de s’effondrer sous le poids des dissonances cognitives qu’il doit affronter tous les jours.

Orwell a décrit cette dissonance cognitive dans la partie de 1984 où le parti échange la guerre avec l’Eurasia contre la guerre avec l’Estasia, et les gens du parti ajustent immédiatement leur pensée en conséquence. Malheureusement, nous avons dépassé Orwell. La classe dirigeante néolibérale ne se contente pas de changer d’ennemi officiel comme de chemise, elle change la nature du même ennemi officiel. Un jour, Trump est un Hitler des temps modernes, le jour suivant, c’est un agent russe, le jour d’après quelque chose d’autre. Pour compléter l’effet pathogène, ce sont les mêmes journalistes soi-disant « respectables » qui nous assurent un jour de la nature hitlérienne de Trump, et le jour suivant que non, ce n’est pas Hitler, mais c’est to-ta-le-ment un agent russe, et le jour d’après, peut-être bien qu’en fait non, mais au moins, il est sûr et certain que c’est un menteur, ou qu’il fraude le fisc, ou quelque chose comme ça.

Au cas où vous vous poseriez la question, c’est également de cette façon que, si vous dirigiez une secte comme celle de Charles Manson, vous désorienteriez vos adeptes jusqu’à ce qu’ils ne sachent plus quoi croire. C’est le b.a.-ba de la manipulation mentale. Vous bombardez les gens avec des données conflictuelles et des informations contradictoires jusqu’à les rendre incapables de pensée critique. Puis, vous leur emplissez la tête avec les théories saugrenues colportées par votre culte. Je ne blague pas. Vérifiez par vous-mêmes. On trouve toutes sortes de livres qui expliquent comment tout cela marche. Ou, si vous n’avez pas le temps de faire ça, appelez quelqu’un du New York Times, du Guardian, du Washington Post, ou de CNN, ou de MSNBC. Je suis sûr qu’il se fera un plaisir de tout vous expliquer sur l’antisémite, le férocement sioniste, l’ami de Wall Street, l’anti-Wall Street, le débile machiavélique, le ridicule et sombrement fascinant pantin nazi sous influence du Kremlin qui fait ses affaires sur le dos de la Russie. Mais il vaudrait peut-être mieux que vous preniez d’abord du LSD pour apprécier l’expérience.

Traduction Entelekheia
Image Pixabay

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