Interview télévisée d’Aldous Huxley par Radio Canada (1960)

Il ne manque qu’une seule chose au visionnaire Aldous Huxley dans l’interview ci-dessous, l’identification du libéralisme occidental, à savoir l’idéologie marchande née sous les Lumières, avec sa marchandisation de l’humain et son accent sur l’utilitarisme, la distance cynique, le relativisme et le machinisme, dans le nivellement par le bas et l’aliénation qu’il dénonce. En dévalorisant la verticalité de la psyché humaine par des invitations répétées à un ludisme et à un égocentrisme infantiles, en arasant la complexité de son affectivité pour lui substituer le simplisme du calcul, des bilans comptables, de la concurrence et de la poursuite exclusive de satisfactions matérielles, en déconstruisant un à un tous ses repères anthropologiques, l’Occident libéral a réduit l’humain à une version appauvrie qui paie le prix de son abaissement consenti par une expansion des troubles mentaux et une perte de QI dans toute sa zone d’influence (alors que parallèlement, le QI augmente dans des pays non libéraux, par exemple la Chine).


Transcription par Philippe Huysmans
Paru sur Le Vilain Petit Canard


Pour l’émission Premier Plan du 12 juin 1960, Hubert Aquin s’entretient avec l’écrivain britannique Aldous Huxley. L’auteur du roman de science-fiction Le Meilleur des Mondes discute des dangers de la technologie, de la perte de liberté individuelle et de l’effet hypnotisant et abrutissant des écrans de télévision.

La transcription ci-dessous est un extrait d’une entrevue de 26 minutes accordée par le célèbre auteur de science-fiction Aldous Huxley à Radio Canada, le 12 juin 1960. Cet extrait commence à 9’22 pour se terminer à 14’18. Un lien vers l’interview complète sur Radio Canada est placé dans les références de cet article.

Quand vous avez publié, en 1931, Le meilleur des mondes, c’était une utopie, et cette utopie-là était très sombre.  On vous a sûrement dit que vous étiez un pessimiste, un prophète pessimiste, est-ce que vous l’êtes encore ?

Mais malheureusement, dans Le meilleur des mondes, j’ai parlé de ce monde futur, mais dans un avenir assez reculé : je l’ai reculé à cinq ou six siècles.  Mais la chose assez inquiétante, c’est que, en trente ans, en moins de trente ans, un assez grand nombre de ces prévisions se sont réalisées, et l’on voit que le progrès, disons le progrès entre guillemets, est beaucoup plus rapide qu’on ne pense, et qu’il y a véritablement des dangers.  Que la technologie et l’organisation, la sur-organisation, tendent à créer, mécaniquement, automatiquement, une espèce de nid de termites parmi les hommes.

Mais le danger est pour la personne humaine ?

Oui, pour la personne humaine, précisément, et je trouve que là nous avons tous un devoir de lutter pour cette malheureuse personne humaine qui semble en grand danger, et je crois que c’est vrai pour tout le monde.  Évidemment, le danger pour la personne humaine est le plus grand dans les pays les plus évolués techniquement et d’une façon organisationnelle.  Mais disons que les États-Unis ont quinze ans d’avance sur l’Europe mais que l’Europe va les rattraper bien vite avec le développement actuel.  Et ce n’est pas une question d’Amérique, c’est une question, tout simplement, de la civilisation technique, urbaine et industrielle, qui nous pousse invinciblement dans cette direction.

Philosophiquement, vous êtes un individualiste, alors, par nécessité ?

Oui, par nécessité, mais après tout, même si l’on n’est pas individualiste, que l’on s’intéresse à la société, quelle est la valeur d’une société composée d’individus nuls ?  C’est là le danger que nous pouvons amener avec une espèce de compresseur.  Éliminer les idiosyncrasies individuelles pour créer quoi ? Une société peut-être stable, même si ça, j’en doute, mais complètement inintéressante, et sans valeurs.  Après tout les valeurs sont nécessairement dans l’individu.

Vous avez fait une critique assez sévère de la télévision comme moyen de communication et de nivellement, justement, des personnes, est-ce que vous croyez que ce moyen de communication contribue à baisser, disons, le niveau de liberté ou d’individualisme ?

En général, je trouve  —  je regarde assez rarement la télévision  —  mais je trouve que la plupart des programmes sont, au fond, purement des distractions.  Ils font que les gens ne prêtent pas attention aux choses importantes, mais seulement à ces espèces de fictions assez idiotes.  Je dois dire que quand je vois des enfants figés devant un écran de télévision, j’ai l’impression horrible de gens qui ont une addiction, exactement comme une addiction à l’opium.  Et comme Marx disait, « la religion est l’opium du peuple » mais maintenant l’opium est la religion du peuple !  Et l’opium télévisuel devient une espèce de religion au lieu d’avoir une bonne religion !  En tout cas, ayons une bonne religion, mais d’avoir une religion de pure distraction et d’imbécilité, c’est vraiment assez grave.

Note de Philippe Huysmans :

Je me suis permis de modifier légèrement l’une ou l’autre tournure de phrase, sautant les hésitations, remplaçant ici un verbe par un autre mieux à même d’exprimer la pensée de l’auteur, ou remplaçant, par exemple « télévisionnaire » par « télévisuel », qui n’avait tout simplement pas encore été inventé, et si je le fais c’est parce qu’aujourd’hui, « télévisionnaire » supposerait de prêter une sorte de qualité prophétique à la télévision, (puisse Dieu nous en garder).

Références : Radio Canada (12.06.1960) – Aldous Huxley se confie à Hubert Aquin

Note d’introduction Entelekheia
Photo :  Aldous Huxley, capture d’écran par Le Vilain Petit Canard.

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