L’Indochine française : la fumerie d’opium bien sympathique du coin

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Cet article est un extrait de The Politics of Heroin in Southeast Asia (1972), un livre considéré comme un classique sur l’histoire du trafic de drogue mondial – et les diverses entités gouvernementales, criminelles, ou les deux qui l’ont animé – par l’historien américain Alfred W. McCoy.

A relier à Guerres de l’opium : le viol de la Chine par les puissances occidentales pour un tour d’horizon des racines du commerce colonial de l’opium en Asie : la Chine sous férule britannique.


Par Alfred W. McCoy, chapitre intitulé French Indochina: The Friendly Neighborhood Opium Den


A la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe, le Vietnam était l’une des premières destinations des immigrés chinois qui abandonnaient les provinces surpeuplées chinoises du Guangdong (Kwangtung) et du Fukien. Même si les empereurs du Vietnam avaient bien accueilli les Chinois et leur apport au développement commercial du pays, ils ont rapidement considéré leur dépendance à l’opium comme un fardeau pour l’économie. Presque tout le commerce international vietnamien de la première moitié du XIXe siècle se faisait avec les ports du sud de la Chine. Les marchands chinois du Vietnam le dirigeaient efficacement, exportant des produits vietnamiens comme le riz, les laques et l’ivoire à Canton pour payer les importations de produits chinois manufacturés et de luxe. Malgré tout, dans les années 1830, de grandes quantités d’opium britannique avaient commencé à envahir le sud de la Chine, causant des dommages sérieux à tout le tissu du commerce sino-vietnamien. Les opiomanes du sud de la Chine et du Vietnam payaient leur opium en argent, et la fuite de ce métal des deux pays avait causé une inflation et une forte hausse des prix en argent.

La cour du Vietnam était totalement opposée à l’opium, autant sur des bases sociales qu’économiques. L’opium avait été interdit quasiment dès son apparition et en 1820, l’empereur avait ordonné que même les fils et jeunes frères des dépendants à l’opium dénoncent les coupables aux autorités.

La cour impériale avait continué ses efforts, sans grands résultats, pour restreindre la contrebande d’opium de Chine, jusqu’à ce que sa défaite militaire contre la France l’oblige à instaurer une franchise impériale sur l’opium.

En 1858, une flotte française d’invasion arrivée au large de la côte du Vietnam, après une attaque avortée du port de Danang, à quelques kilomètres de la capitale royale de Hue, avait continué vers le sud et Saïgon, où elle avait établi une garnison et occupé une partie du delta du Mékong. Incapable d’expulser les Français de leur avant-poste de Saïgon, l’empereur vietnamien avait finalement accepté de céder les trois provinces qui entouraient Saïgon aux Français et de leur payer une énorme indemnité de 4 millions de francs-argent. Mais le commerce de l’opium avec le sud de la Chine avait tellement dégradé l’économie du Vietnam que la cour ne pouvait pas s’acquitter de cette obligation sans trouver de nouvelles sources de revenus. L’empereur, résigné à l’inévitable, établit une franchise sur l’opium dans le nord du pays et la loua aux marchands chinois, à un taux qui lui permettait de payer l’indemnité en douze ans.

Toutefois, l’imposition d’une franchise française sur le commerce de l’opium, seulement six mois après leur annexion de Saïgon de 1862, était plus significative. L’opium était importé d’Inde, taxé à 10% de sa valeur et vendu par des marchands chinois détenteurs d’une licence. L’opium était devenu une source de revenus extrêmement lucrative, et cette exploitation à succès s’est répétée à mesure de la conquête d’autres régions de l’Indochine par les Français. Peu après l’établissement d’un protectorat sur le Cambodge (1863) et le Vietnam central (1883), puis l’annexion du Tonkin (Nord-Vietnam, 1884) et du Laos (1893), les Français fondaient des monopoles autonomes d’opium pour payer les charges de l’administration coloniale. Alors que la franchise de l’opium avait permis au sud du Vietnam de payer son tribut, l’expansion rapide des parts françaises dans les années 1880 et 1890 avait fini par créer un énorme déficit fiscal pour toute l’Indochine. De plus, ce puzzle administratif de cinq colonies séparées était un modèle d’inefficacité, et des hordes de fonctionnaires français dilapidaient le peu de profits que les colonies arrivaient à engranger. Même si une série de réformes administratives avait réparé nombre des dégâts du début des années 1880, le déficit fiscal continuait de menacer l’avenir de l’Indochine française.

L’homme de la situation était un ancien analyste du budget parisien dénommé Paul Doumer ; et l’une de ses solutions était l’opium. Peu après l’accostage de son bateau de France en 1897, le gouverneur général Doumer lançait une série de réformes fiscales: un gel des recrutements était imposé à l’administration coloniale, les dépenses innécessaires étaient éliminées et les cinq budgets coloniaux autonomes, consolidés sous un trésorerie centrale. Mais, de façon plus essentielle, Doumer a réorganisé le commerce de l’opium en 1899, en développant les ventes et en réduisant drastiquement les dépenses. Après avoir consolidé les cinq agences autonomes d’opium en les réunissant en un seul monopole, Doumer a construit une raffinerie d’opium moderne et efficace à Saïgon, pour transformer la résine brute d’opium indien en opium prêt à fumer. La nouvelle usine produisait un préparation d’opium spéciale, qui brûlait rapidement, encourageant ainsi les fumeurs à en consommer davantage qu’ils ne l’auraient autrement fait. Sous sa direction, le monopole de l’opium avait fait ses premiers achats d’opium à bas prix dans la province chinoise du Yunnan, pour que les fumeries gouvernementales et les magasins de vente au détail puisse développer leur clientèle jusqu’aux couches les plus pauvres de la population, qui ne pouvaient pas s’offrir le coûteux opium de marques indiennes. Plus de fumeries et de magasins de détail ont ouvert pour pouvoir satisfaire la demande croissante (en 1918, il y avait 1512 fumeries et 3098 magasins de vente au détail). Le business était en pleine expansion.

Comme le gouverneur général Doumer l’a lui-même fièrement déclaré, ces réformes avaient augmenté les revenus de l’opium de 50% au cours de ses quatre années de gestion, et comptait pour plus d’un tiers des revenus coloniaux. Pour la première fois depuis 10 ans, la trésorerie affichait un surplus. De plus, les réformes de Doumer avaient redonné un élan aux investisseurs français en Indochine, et il avait pu lever un prêt de 200 millions de francs, qui avait financé un programme de travaux publics, une partie du réseau ferroviaire indochinois et nombre des hôpitaux et des écoles de la colonie.

Les colons français n’entretenaient aucune illusion sur la façon dont ils finançaient le développement de l’Indochine. Quand le gouvernement avait annoncé des plans de construction d’une voie ferrée au-delà de la vallée du Fleuve rouge jusqu’à la province chinoise du Yunnan, un porte-parole de la communauté des affaires avait expliqué l’un de ses buts principaux, « Il est particulièrement intéressant, au moment où des fonds vont être votés pour la construction d’une voie ferrée vers le Yunnan, de rechercher les moyens d’augmenter le commerce entre la province et notre territoire… La régulation du commerce de l’opium et du sel dans le Yunnan pourrait être ajustée de façon à faciliter le commerce et à augmenter le tonnage transporté sur nos trains. »

Alors qu’une vigoureuse campagne internationale contre les « maux de l’opium » au cours des années 20 et 30 avait abaissé le nombre des fumeurs d’opium en Asie du Sud-Est, les officiers français gardaient leur cap. Quand la Grande dépression de 1929 avait attaqué les revenus de l’impôt, ils avaient réussi à augmenter les profits du monopole de l’opium (qui avaient décliné) et à équilibrer leur budget. Les revenus de l’opium avaient grimpé avec régularité et en 1938, ils formaient 15% de tous les revenus de la taxation coloniale – les plus élevés d’Asie du Sud-Est.

A terme, malgré tout, le monopole de l’opium a affaibli la position française en Indochine. Les nationalistes vietnamiens dénonçaient le monopole de l’opium comme l’exemple majeur de l’exploitation coloniale française. Quelques-unes des attaques les plus acerbes d’Ho Chi Minh étaient réservées aux officiels français qui dirigeaient le monopole. En 1945, les nationalistes vietnamiens avaient réimprimé cette description française d’une fumerie d’opium à des fins de propagande révolutionnaire.

« Entrons dans plusieurs fumeries d’opium fréquentées par des coolies et des débardeurs du port.

La porte s’ouvre sur un long couloir ; à gauche de l’entrée, il y a un comptoir où acheter la drogue. Pour 50 centimes, on obtient une petite boîte de 5 grammes, mais pour plusieurs centaines, il y a de quoi rester sur un nuage pendant plusieurs jours.

Juste après l’entrée, une horrible odeur de corruption vous saisit à la gorge. Le couloir tourne, tourne, et s’ouvre sur diverses pièces sombres, ce qui devient un véritable labyrinthe éclairé par des lampes qui donnent une lumière glauque. Les murs encrassés sont ponctués de niches. Dans chaque niche, un homme repose comme une pierre. Personne ne bouge sur notre passage. Même pas un regard. Ils sont collés à une sorte de pipe dont les gargouillements sont seuls à rompre le silence. Les autres sont terriblement immobiles, avec des gestes lents, les jambes allongées, les bras en l’air, comme s’ils avaient été fauchés par la mort. Les visages sont caractérisés par des dents très blanches ; les pupilles par un regard noir, élargi, fixé sur Dieu sait quoi ; les paupières ne battent pas ; et sur les joues crayeuses flotte ce vague, mystérieux sourire des morts. C’était un horrible spectacle de marcher parmi ces cadavres. »

Cette sorte de propagande suscitait des réactions positives au sein du peuple vietnamien, parce que les coûts sociaux de l’addiction à l’opium étaient réellement très élevés. Nombre de travailleurs des plantations, de mineurs et de travailleurs urbains dépensaient tout leur salaire dans les fumeries. La pénibilité du travail, ajoutée aux effets débilitants de la drogue et du manque de nourriture, aboutissait à des travailleurs émaciés, qui ne pouvaient être décrits que comme des squelettes ambulants. Les travailleurs mouraient souvent de faim, sans même parler de leurs familles. Bien que seuls 2% de la population ait été dépendante, le nombre des victimes de l’opium parmi les élites était considérablement plus élevé. Avec un taux d’addiction de près de 20%, l’élite native, dont nombre de membres étaient responsables de l’administration locale et de la collecte des impôts, était beaucoup moins compétente et plus facile à corrompre à cause du coût de ses habitudes d’opiomanie. De fait, l’officiel du village terminalement dépendant à l’opium était devenu un symbole de corruption dans la littérature vietnamienne des années 30. Le romancier vietnamien Nguyen Cong Hoan nous a dépeint un portait inoubliable de ce type de personnage :

La vérité est que le Représentant Laï descend de la tribu des gens qui forment la sixième race. S’il était blanc, il aurait été Européen ; s’il avait été jaune, il aurait été Asiatique ; s’il avait été rouge, Indien ; s’il avait été basané, Australien ; et s’il avait été noir, Africain. Mais il tirait sur le vert, ce qui est incontestablement la couleur de la race des dépendants à la drogue.

Au moment où l’officiel des douanes est entré, le Représentant Laï était déjà décemment habillé. Il faisait semblant d’être pressé. Toutefois, ses paupières étaient encore à demi-closes et l’odeur de l’opium était encore intense, de telle façon que chacun pouvait deviner qu’il sortait d’une « séance de rêve ». Peut-être que sa motivation, pour pomper au moins dix pipes d’opium, était qu’il s’imaginait que cela allait peut-être réduire son embonpoint et lui permettre de se mouvoir avec plus de grâce.

Il gloussa et avança avec effusion vers l’officiel des douanes, comme s’il s’apprêtait à prendre un vieil ami dans ses bras pour l’embrasser. Il se courba très bas et de ses deux mains, s’empara de la main du Français tout en bégayant, « Salutations, votre honneur. Pourquoi votre honneur n’est-il pas venu depuis aussi longtemps ? »

Traduction Entelekheia
Photo : Fumeur d’opium, Hanoï. Carte postale

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2 réponses

  1. 4 septembre 2017

    […] 1) به دلیل روشنی، این کتاب ناشری برای انتشار به زبان فرانسه نداشته است، با وجود این در این بلاگ ما بخشی از این کتاب کلاسیک دربارۀ تاریخ معاصر قاچاق مواد مخدر غرب در شرق آسیا را ترجمه کرده ایم که به تنهائی می تواند به ما نشان دهد که چرا در فرانسه ناشری نداشته است (مابقی کتاب البته خیلی وخیم تر است). L’Indochine française : la fumerie d’opium bien sympathique du coin […]

  2. 4 septembre 2017

    […] L’Indochine française : la fumerie d’opium bien sympathique du coin […]

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