Comment l’Iran, la Russie, et la Turquie vont-ils réagir à la décision américaine de rester en Syrie après la déroute de Daech ?

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Comme chacun sait, malgré la défaite de Daech, l’armée des USA, qui rêve toujours d’un changement de régime à Damas, est restée enkystée en Syrie, de façon totalement illégale, au prétexte d’une « lutte antiterroriste » de moins en moins plausible et d’un soutien aux revendications territoriales des Kurdes. Or, Damas a juré de reprendre le territoire de la Syrie jusqu’au dernier centimètre. Question : comment déloger les USA de leurs bases syriennes sans déclencher la Troisième Guerre mondiale ?

Début de réponse.


Paru en anglais sur Southfront sous le titre How Will Iran, Russia And Turkey React To U.S. Decision To Stay In Syria After Defeat Of ISIS?, original en russe sur Colonel Cassad


A la suite de la rencontre de la Russie, de l’Iran et de la Turquie à Sotchi, où la fin de la guerre a été annoncée et où le processus de régulation post-guerre destiné à décider de l’avenir de la Syrie a débuté, les médias des USA ont commencé à rapporter les plans américains pour rester en Syrie malgré l’effondrement de Daech, et utiliser les Kurdes pour faire pression sur le gouvernement Assad.

1. Cela a été rapporté plusieurs fois par la presse : malgré leur soutien officiel à l’unité de la Syrie, officieusement, ils tentent de contre-attaquer après l’échec stratégique de leur « changement de régime » contre Assad, qui a manqué principalement grâce à la Russie et à l’Iran. Washington a répété qu’elle était insatisfaite des résultats de la guerre en Syrie, et qu’elle était inquiète des conséquences pour les USA, Israël et l’Arabie Saoudite de l’influence grandissante de la Russie et de l’Iran dans la région.

2. La Maison-Blanche ne fait pas de déclaration officielle à ce sujet, parce que les USA comprennent la fragilité de leur position en Syrie ; au regard du droit international, leur présence en Syrie n’est qu’un exemple de plus d’agression américaine contre un pays souverain. D’un autre côté, les USA n’éprouvent pas le moindre intérêt envers le droit international et la souveraineté, la leur mise à part. Mais certaines choses ne peuvent pas être énoncées à voix haute pour ne pas nuire à votre image. Vous devez camoufler ce que vous dites, comme par exemple en invitant le gouvernement non reconnu du Rojava ou en inventant une permission d’invasion inexistante de l’ONU. Les reportages mentionnés plus haut sont utiles, parce qu’ils dévoilent les vraies intentions des USA, pas celles des déclarations. C’est utile parce que cela démontre qu’il est inutile d’espérer que les USA aient la moindre intention de négocier ou de montrer de la bonne volonté.

3. La Russie a mené une campagne diplomatique et d’information dans l’intention de repousser les forces armées américaines hors de Syrie. Les accusations du Ministère russe des Affaires étrangères et du Ministère de la Défense sont officiellement soutenues par la Syrie, la Turquie et l’Iran, qui ont également un intérêt à un départ des Américains de Syrie, parce que les USA sont le principal obstacle à la fin de la guerre. Outre leur but commun de préservation du pouvoir d’Assad et de l’unité de la Syrie, la Turquie et l’Iran ont leurs propres buts. L’Iran veut consolider le pont chiite entre Téhéran et Beyrouth (qui peut être mis à mal par le projet du Kurdistan irakien), et Erdogan veut affaiblir le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et empêcher la formation d’un Kurdistan syrien sous contrôle d’organisations affiliées au PKK. Personne ne veut d’une guerre ouverte contre les USA, mais les guerres hybrides en vogue aujourd’hui offrent de nombreuses façons de les combattre.

4. Pour l’instant, la principale stratégie consiste à inviter des leaders kurdes raisonnables du Rojava à une table de pourparlers, pour que les Kurdes soient présents dans les négociations, de façon à leur permettre de trouver des points de contact avec Assad quant à l’avenir des Kurdes en Syrie. C’est pourquoi les Russes ont donné un coup d’arrêt aux ambitions d’Erdogan sur Afrin et tentent de persuader la Turquie que des négociations avec les Kurdes sont possibles, et que rien de mauvais n’émergera d’un dialogue avec les Kurdes, surtout quand vous vous êtes déjà assis autour d’une table avec des organisations beaucoup plus radicales, celles qu’on considère comme des « terroristes modérés » à cause du climat politique actuel. Comparé à eux, certains groupes kurdes sont beaucoup plus raisonnables et légalistes, mais seulement si la situation n’empire pas jusqu’à un point de non-retour.

5. Si les négociations avec les Kurdes échouent et si les USA arrivent à cultiver avec succès le séparatisme kurde, alors le plan B entre en action. Il consiste à faire pression sur les Kurdes comme suit :

  • La Syrie, la Turquie et l’Irak peuvent bloquer les exportations de pétrole du Rojava et y interdire les importations, les mêmes menaces déjà employées contre le Kurdistan irakien. Les USA ne seront pas capables de suffisamment approvisionner le Rojava par voie aérienne.
  • Le conflit arabo-kurde peut être envenimé sur les territoires sous contrôle kurde à majorité arabe. Cela sèmera le désordre au Rojava, avec une création possible de groupes d’opposition des Forces démocratiques syriennes.
  • Les groupes kurdes impliqués dans les plans américains peuvent être désignés organisations terroristes (cela mènera aussi à une amélioration des relations de la Russie et de la Syrie avec la Turquie).
  • La Russie peut cesser de protéger Afrin. L’Iran et l’Irak peuvent fermer la frontière à Faysh Khabur et couper les liens économiques entre le Kurdistan irakien et le Rojava.
  • L’armée syrienne et les unités chiites peuvent répéter le scénario du Kurdistan irakien : ils peuvent passer un accord avec les organisations raisonnables, et les déraisonnables seront éliminées comme celle de Barzani.
  • La dernière solution : ils peuvent « lâcher la bride au Kraken » en laissant l’Armée turque envahir le Rojava sous couvert de « lutte contre le terrorisme ». Cette option n’est pas souhaitable parce qu’elle renforcerait « l’ami Recep », mais elle n’est pas non plus hors de question.
  • En conclusion, il y a une quantité considérable d’options pour faire pression sur le Rojava si les USA enveniment la situation jusqu’à rendre un conflit inévitable, ce que, comme le démontrent périodiquement les USA, ils semblent souhaiter, malgré toutes leurs déclarations selon lesquelles ils n’ont pas d’ambitions cachées en Syrie.

Jusqu’ici, la Russie et ses amis tentent de persuader les Kurdes que Barzani n’est pas un exemple à suivre, le jeu n’en valant pas la chandelle. Vous pouvez hurler « l’Amérique est avec nous » et photographier des filles armées de fusils d’assaut autant que vous le voulez, si la situation empirait, le conflit dépasserait totalement les capacités militaires des Kurdes. En ce qui concerne les USA, les Kurdes ne sont qu’un moyen au service d’une fin, un fait que Washington ne prend même plus la peine de cacher. Les USA veulent utiliser les Kurdes comme carburant pour pérenniser la guerre en Syrie, sans la moindre considération pour les pertes des Kurdes.

Dans cette perspective, ce serait la meilleure chose pour tout le monde, y compris les Kurdes, si la Russie pouvait amener les chefs kurdes à voir les choses comme elle. Et si Assad et Erdogan assouplissent leur position sur la question kurde, ils pourront trouver un compromis qui satisfera toutes les parties.

Est-ce possible, nous le saurons en 2018. La Russie n’a aucun intérêt à une prolongation de la guerre en Syrie. Au contraire : les résultats positifs devraient être consolidés par voie diplomatique, ce que les USA tentent d’entraver. Ce conflit démontre que, malgré l’effondrement militaire de Daech, la Syrie a encore de nombreux problèmes qui doivent être résolus avec l’aide de l’Iran et de la Turquie. Mais personne n’a dit que ce serait facile.

Traduction et note Entelekheia

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