Les marchands d’armes américains sont plus prospères que jamais

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Néocons, « faucons de guerre » de l’époque Bush et anciens cadres supérieurs du complexe militaro-industriel à des postes de premier plan… les craintes sur le pouvoir grandissant du complexe militaro-industriel exprimées par le président Eisenhower en 1961 se sont-elles concrétisées, et après des années de progression régulière vers le sommet de l’Etat et de budgets militaires de plus en plus importants, les fabricants et marchands d’armes ont-ils pris le contrôle de l’administration Trump ?


Par Lawrence S. Wittner
Paru sur History News Network sous le titre Why the “Merchants of Death” Survive and Prosper


Vers le milieu des années 30, un exposé à succès sur les ventes d’armes internationales, couplé à une enquête du Congrès des USA sur les fabricants de munitions menée par le sénateur Gerald Nye, avait eu un impact majeur sur l’opinion publique américaine. Convaincus que les entreprises militaires encourageaient les ventes d’armes et les guerres pour le profit, beaucoup de gens étaient devenus très critiques sur ces « marchands de mort ».

Aujourd’hui, quelque chose comme huit décennies plus tard, leurs successeurs, aujourd’hui appelés « entreprises de défense » sont dans une forme éblouissante. Selon une étude du Stockholm International Peace Research Institute (Suède), les ventes d’armes et de services militaires par les 100 plus importantes entreprises militaires en 2016 (la dernière année où les chiffres ont été disponibles) se sont élevées à 375 milliards de dollars. Les corporations américaines ont augmenté leur part de ce total de presque 58% en fournissant des armes à 100 nations à travers le monde, selon une estimation basse.

Le rôle dominant joué par les corporations américaines dans les ventes d’armes internationales doit beaucoup aux efforts des officiels du gouvernement des USA. « Des factions significatives du gouvernement », note l’analyste militaire William Hartung, « sont déterminées à s’assurer que les armes américaines continueront d’envahir le marché mondial et que des compagnies comme Lockheed Martin et Boeing continueront d’engraisser. Du président dans ses visites à l’étranger pour y rencontrer des leaders mondiaux jusqu’aux Secrétaires d’État et de la Défense et aux équipes des ambassades des États-Unis, les officiels américains agissent régulièrement comme des représentants de commerce des firmes d’armement. » De plus, note-t-il, « le Pentagone est leur outil. Des négociations jusqu’aux opérations bancaires liées aux ventes d’armes jusqu’à leur transfert à tous types d’alliés sur l’argent du contribuable américain, c’est en essence le plus important vendeur d’armement de la planète. »

En 2013, quand pendant une audition du Congrès, il a été a demandé à Tom Kelly, le Secrétaire d’État assistant des États-Unis, si l’administration Obama en faisait assez pour promouvoir les exportations d’armements américains, il a répondu « Nous faisons du conseil au nom de nos corporations et nous faisons notre possible pour nous assurer que ces ventes se font… et c’est quelque chose que nous faisons tous les jours, à la base sur tous les continents du monde… et nous réfléchissons constamment aux moyens d’améliorer encore notre rendement. » C’était une affirmation tout à fait juste, car au cours des premières six années de l’administration Obama, le gouvernement des USA s’est assuré d’accords de ventes d’armes de plus de 190 milliards de dollars à travers le monde, surtout au Moyen-Orient. Déterminé à faire plus que son prédécesseur, le président Donald Trump, au cours de sa première visite à l’étranger, s’est vanté d’un accord de ventes d’armes de 110 milliards (pour un total de 350 milliards sur dix ans) avec l’Arabie Saoudite.

Dépenses militaires des USA comparées à celles des 14 pays les plus dépensiers en matière militaire suivants, 2016. Source Forbes https://www.forbes.com/sites/niallmccarthy/2017/04/24/the-top-15-countries-for-military-expenditure-in-2016-infographic/

Le plus gros marché de ventes d’armement reste malgré tout les USA eux-mêmes ; le pays est le champion du monde en matière de dépenses militaires, avec 36% du total mondial. [Pour seulement 4,4% de la population mondiale, Ndt]. Trump est un enthousiaste de la chose militaire, tout comme le Congrès, qui est en train d’approuver une augmentation de 13% du budget militaire pourtant déjà astronomique des USA. Nombre des dépenses militaires futures seront certainement dévolues à l’achat de nouvelles armes hi-tech très chères, parce que les entreprises d’armement versent des millions de dollars en contributions aux campagnes électorales de politiciens dans le besoin, qu’elles emploient 700 à 1000 lobbyistes pour les « guider » en leur affirmant par exemple que leurs usines de production sont nécessaires pour créer des jobs, et qu’elles financent quantité de think tanks dédiés à attirer l’attention sur une suite ininterrompue de « menaces » étrangères.

Elles peuvent également compter sur un accueil chaleureux de la part de leur anciens cadres qui occupent aujourd’hui des postes de haut niveau dans l’administration Trump, dont : le Secrétaire de la Défense James Mattis (un ancien membre du Conseil d’administration de General Dynamics) : le Chef de cabinet de la Maison-Blanche John Kelly (anciennement employé de diverses firmes d’armement) ; le Secrétaire adjoint de la Défense Patrick Shanahan (ancien cadre de Boeing) ; le Secrétaire de l’Armée Mark Esper (un ancien vice-président de Raytheon) ; la Secrétaire des Forces aériennes Heather Wilson (ancienne consultante de Lockheed Martin) ; la Sous-secrétaire de la Défense pour l’acquisition Heather Wilson (ex-PDG d’une entreprise d’aérospatiale et de défense, Textron Systems) ; et le chef de cabinet du Conseil de sécurité nationale Keith Kellogg (ex-vice-président des initiatives stratégiques d’une entreprise majeure militaire et de renseignement, Cubic Corporation).

Budget fédéral discrétionnaire des USA accordé par Obama pour 2017. Dépenses non-militaire, 47%. Dépenses militaires, 53%. Trump a prévu d’augmenter encore la part du militaire. Source Telesur

Cette formule marche très bien pour les corporations militaires américaines, comme l’illustre le cas de Lockheed Martin, le plus gros marchand d’armement au monde. En 2016, les ventes d’armes de Lockheed ont grimpé de presque 11% à 42 milliards, et la compagnie en en bonne voie pour engranger encore plus avec la production de l’avion de combat multirôle F-35. Lockheed a commencé à travailler sur cet avion de pointe dans les années 80, et depuis 2001, le gouvernement des USA a dépensé plus de 100 milliards pour son développement. Aujourd’hui, les estimations des analystes militaires quant au coût total pour le contribuable des 2 440 F-35 demandés par les officiels du Pentagone vont de 1 trillion de dollars à 1,5 trillions de dollars, ce qui en fait le programme d’armement le plus cher de l’histoire des USA [C’est en fait l’arme la plus ruineuse de toute l’histoire de l’humanité, Ndt].

Les enthousiastes du F-35 ont justifié les coûts pharaoniques de cet avion en soulignant sa capacité à décoller et atterrir verticalement, ainsi que sur son adaptabilité aux trois branches des forces armées américaines. Et sa popularité peut également refléter leur certitude de sa puissance destructrice, qui selon eux les aidera à gagner des guerres futures contre la Russie et la Chine. « Nous n’aurons pas ces avions une minute trop tôt », a dit le lieutenant général Jon Davis, le chef de l’aviation du corps des Marines à un sous-comité de la Commission des forces armées de la Chambre des représentants au début 2017. « Nous avons un avion qui change la donne, un avion victorieux dans nos mains. »

Toutefois, des spécialistes en aéronautique notent que le F-35 continue d’avoir des faiblesses structurelles sévères et que son ordinateur de bord est vulnérable aux cyber-attaques. « Cet avion a un long chemin à parcourir avant d’être prêt au combat », a remarqué un analyste militaire du Project on Government Oversight, une association de surveillance des abus, des fraudes et des conflits d’intérêts au sein du gouvernement. « Depuis le temps qu’il est en développement, on peut se demander s’il sera jamais prêt. » [Selon Pierre Sprey, l’un des designers du F-16 sous Kennedy et d’autres experts, le F-35 ne sera effectivement jamais prêt : son design de base lui-même le handicape, outre de multiples autres défauts structurels. Pour Sprey, le F-35 n’a qu’une utilité, celle de siphonner l’argent du contribuable vers les poches de Lockheed Martin, Ndt].

Effaré par les dépenses extraordinaires du projet F-35, Donald Trump avait commencé par dénoncer « un programme hors de contrôle ». Mais, après avoir rencontré des officiels du Pentagone et la PDG de Lockheed Marilynn Hewson, le nouveau président a viré casaque, applaudissant le « fantastique super-avion » F-35 et signant un contrat de plusieurs milliards pour en commander 90 de plus.

D’un point de vue historique, rien de tout cela n’est réellement suprenant. Après tout, d’autres corporations militaires géantes – par exemple, Krupp et I.G.Farben dans l’Allemagne nazie et Mitsubishi et Sumitomo dans le Japon fasciste – ont prospéré en armant jusqu’aux dents leur pays pour la Deuxième Guerre mondiale et ont continué à prospérer dans son sillage. Aussi longtemps que le public croira à la valeur de la puissance militaire, nous pouvons nous attendre à ce que Lockheed Martin et d’autres « marchands de mort » continuent d’engranger des bénéfices à travers des guerres.

Lawrence S. Wittner est professeur émérite d’histoire à l’université d’Albany. Il a écrit Confronting the Bomb (Stanford University Press, 2009).

Traduction et note d’introduction Entelekheia
Photo : le F-35 de Lockheed Martin

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