Noam Chomsky : Les USA harcèlent l’Iran depuis plus de 60 ans, depuis le coup d’État de la CIA en 1953

C’est subtil, discret comme le ronron d’un moteur dans le lointain, mais bien présent. Sur les réseaux sociaux, depuis des années, pas une semaine ne s’écoule sans qu’on nous rappelle à quel point l’Iran est un pays rétrograde, une théocratie tyrannique où à les écouter, un homme sur dix est mollah ou ingénieur atomiste et chaque femme, une victime – alors qu’en réalité, selon les récits des gens qui y sont allés, c’est l’un des pays les plus agréables et avancés du Moyen-Orient.

Pour comprendre les raisons de l’acharnement médiatique occidental contre l’Iran, la parole est à Noam Chomsky interviewé en 2013 par Amy Goodman, l’animatrice du site américain Democracy Now! Bien sûr, chacun des points soulevés par Chomsky reste d’actualité — le harcèlement de l’Iran reste la politique des USA.


Cette interview est parue dans Democracy Now! en 2013

Dans cette interview, le professeur émérite du MIT Noam Chomsky parle des 60 dernières années de relations entre les USA et l’Iran, depuis le coup d’État organisé par la CIA en 1953 contre le leader élu Mohammed Mossadegh. « Le fait majeur sur l’Iran, celui par lequel nous devons commencer, est qu’au cours de ces dernières 60 années et plus, pas un seul jour ne s’est écoulé sans que les USA harcèlent l’Iran d’une façon ou d’une autre », dit Chomsky. « Tout a commencé par le coup d’État qui a renversé le régime parlementaire en 1953 ».

Amy Goodman : Noam, pouvez-vous nous parler de l’Iran actuel, de ce que le conflit en Syrie signifie pour l’Iran, et de ce que les USA peuvent faire pour changer la dynamique du Moyen-Orient ?

Noam Chomsky : Le fait majeur sur l’Iran, celui par lequel nous devons commencer, est qu’au cours de ces dernières 60 années et plus, pas un seul jour ne s’est écoulé sans que le USA ne trouvent un moyen de harceler l’Iran. Cela fait 60 ans. [Ndt : l’ITV date de 2013]. Cela a commencé par le coup d’État militaire qui a renversé le régime parlementaire en 1953 et installé le Shah, un dictateur brutal. Amnesty International l’a décrit comme l’un des pires bourreaux au monde, année après année. Quand il a été renversé en 1979, les USA se sont presque immédiatement tournés vers le soutien à Saddam Hussein dans son assaut contre l’Iran, qui a tué des centaines de milliers d’Iraniens, notamment avec des armes chimiques. Bien sûr, au même moment, Saddam attaquait sa population kurde, également avec ses saletés d’armes chimiques. Les USA ont soutenu tout cela. L’administration Reagan a même tenté, et réussi à obtenir une censure sur l’Irak. Les USA ont essentiellement gagné la guerre contre l’Iran à travers leur soutien à l’Irak. Saddam Hussein était un favori de l’administration Reagan et Bush, du moins le première administration Bush. Au point que, justes après la guerre, en 1989, George H.W. Bush, le premier Bush, a invité des ingénieurs atomistes iraquiens aux USA pour les entraîner à la production d’armes nucléaires. Nous parlons du pays qui a dévasté l’Iran par une guerre d’agression ! Juste après, l’Iran a été soumis à des sanctions. Et elles continuent à ce jour. Donc, aujourd’hui, nous en sommes à 60 ans de harcèlement de l’Iran. Nous ne nous en rendons pas compte, mais soyez certaine qu’eux l’ont parfaitement à l’esprit, et de façon très justifiée.
C’était le premier point.

Pourquoi cet assaut contre l’Iran ? Nous devons nous reporter aux pratiques de la mafia. En 1979, les Iraniens ont commis un acte illégitime : ils ont renversé un tyran que les USA avaient installé et soutenu, et avaient pris le chemin de l’indépendance plutôt que de l’obéissance aux USA. Cela entre en conflit avec la doctrine de la mafia. La crédibilité doit être maintenue. Le parrain ne peut pas permettre d’émancipations ou de défis réussis, comme dans le cas de Cuba. Donc, l’Iran devait souffrir.

Le prétexte actuel est que l’Iran aurait un programme d’armes nucléaires. Mais, alors que le New York Times rapporte que l’Iran développe des armes nucléaires, les services de renseignements des USA, de leur côté, ne disent rien de tel. Ils disent que peut-être y en a-t-il. Si – et selon les services de renseignements des USA, ses rapports au Congrès, si l’Iran développe des armes nucléaires, cela ferait partie de sa stratégie de dissuasion – sa stratégie pour se protéger d’attaques extérieures. Comme le soulignent les renseignements américains, l’Iran ne peut pas déployer de grandes forces. Il a des dépenses militaires réduites, même au niveau régional. [1] Mais il a une stratégie de dissuasion, et à juste titre. Le pays est entouré de puissances nucléaires, soutenues par les USA et qui ont refusé de signer l’accord de non-prolifération. Les trois pays, Israël, l’Inde et le Pakistan ont tous développé des armes nucléaires avec l’aide des USA. L’Inde et Israël continuent à maintenir un programme d’armement nucléaire conséquent, avec la bénédiction des USA. Alors que l’Iran est perpétuellement sous menace. Les États-Unis et Israël, deux puissances nucléaires majeures – l’une une superpuissance, l’autre une superpuissance régionale – menacent constamment l’Iran d’une attaque. En contravention de la Charte des Nations-Unies, qui exclut la menace ou l’utilisation de la force, mais les USA sont immunisés contre le Droit international, et ses clients héritent de ce privilège. Ainsi, l’Iran est sous menace constante. Il est entouré de puissances hostiles. Peut-être est-il en train de développer une force de dissuasion. Nous ne le savons pas.
Ce n’est qu’un prétexte.

Qu’y pouvons-nous ? Les USA considèrent l’Iran comme « la menace la plus grave à la paix mondiale ». Obama et Romney sont d’accord sur les menaces dans le Moyen-Orient : l’Iran est la menace la plus grave à la paix mondiale à cause de son programme nucléaire. C’est la position officielle des USA. Quelle est la position du reste du monde ? Elle est facile à découvrir. La plupart des pays appartiennent au Mouvement des non-alignés, qui vient justement de tenir sa dernière rencontre à Téhéran, en Iran. Et ils ont vigoureusement soutenu le droit de l’Iran a enrichir de l’uranium en tant que signataire de l’accord de non-prolifération, au contraire d’Israël et de l’Inde. C’est le Mouvement des non-alignés.

Et dans le monde arabe ? Dans le monde arabe, l’Iran n’est pas aimé, vraiment pas aimé. Les tensions remontent à plusieurs siècles. Mais il n’est pas considéré comme une menace. Seul un minuscule pourcentage des pays arabes considèrent l’Iran comme une menace, sans même parler de « la pire menace à la paix mondiale ». Dans le monde arabe, ils savent reconnaître une vraie menace : les USA. C’est démontré par tous les sondages conduits par des instituts occidentaux. Mais la référence des USA n’est pas la population des pays arabes, qu’ils considèrent nulle et non avenue. L’important est l’opinion des dictateurs. L’une des dictatures les plus extrêmes, et la plus importante aux yeux des USA, est l’Arabie Saoudite. L’Arabie Saoudite est l’État le plus fondamentaliste du monde. C’est aussi un État prosélyte. Il consent des efforts gigantesques, et depuis des années, pour diffuser sa version extrémiste wahhabite-salafiste de l’Islam, et avec le soutien des USA. C’est une dictature, pas de printemps arabes là-bas. Et les dictateurs de ce pays et d’autres pétromonarchies du Golfe soutiennent probablement la politique des USA contre l’Iran. Pour les USA, ce type de soutien suffit. Ce que les populations pensent ne compte pas. Pour les autres pays, c’est pareil. L’Iran est une obsession des USA, et peut-être que leurs alliés s’y laissent entraîner.

La question finale sur l’Iran est : Que peut-on faire contre la soi-disant menace ? Certaines choses peuvent être faites. Par exemple, une solution a été atteinte sur le problème du programme nucléaire iranien. Il y a eu un accord entre l’Iran, la Turquie et le Brésil pour que l’Iran envoie ses ressources en uranium à un autre pays, la Turquie, pour qu’il les stocke. Il n’enrichirait plus d’uranium. Et, en échange, l’Occident fournirait des isotopes à l’Iran pour ses réacteurs civils. C’était l’accord. Dès qu’il a été annoncé, le président Obama l’a brutalement condamné, ainsi que le Congrès et la presse. Le Brésil en particulier a été critiqué, ainsi que la Turquie, pour l’avoir accepté. Et Obama a édicté une nouvelle salve de sanctions. Le ministre des Affaires étrangères brésilien était estomaqué, et s’est empressé de publier une lettre dans laquelle Obama lui avait suggéré exactement cet accord. Obama l’avait évidemment suggéré parce qu’il pensait que l’Iran allait le refuser, et cela lui alimenté sa propagande contre l’Iran. Mais, l’Iran l’avait accepté, donc le Brésil et la Turquie devaient être condamnés, et menacés s’ils mettaient en oeuvre la politique qu’Obama avait conseillée. Une politique comme celle-là pourrait être réinstaurée. Ce serait une approche raisonnable.

Une autre approche tient à une proposition datant de 1974, celle d’instaurer une zone sans armes nucléaires dans la région. Ce serait la meilleure façon de diminuer, peut-être d’en finir avec la « menace » que l’Iran est censé représenter. Et cette approche jouit d’une immense approbation internationale, une approbation telle que les USA ont dû en tomber d’accord, mais tout en disant qu’elle est inapplicable. En décembre dernier (2013), il devait y avoir une conférence à Helsinki, en Finlande, une conférence internationale sur ce sujet. Israël a annoncé qu’il n’y prendrait pas part. L’Iran a annoncé début novembre qu’il prendrait part à la conférence sans poser de conditions. A cette étape, Obama a annulé la conférence. La raison donnée par les USA : presque mot pour mot, les raisons qu’Israël avait données : nous ne pouvons pas signer un accord de désarmement nucléaire tant que la paix ne sera pas instaurée dans la région. Et cela ne pourra pas arriver tant que les USA bloqueront tout accord diplomatique entre Israël et la Palestine, comme ils le font depuis 35 ans. Et nous en sommes là.

NdT : Aujourd’hui, en 2017, nous en sommes toujours là. Les administrations américaines se sont succédées, la haine contre l’Iran n’a pas faibli, et Trump a emboîté le pas à Obama et à ses prédécesseurs. Pour aller plus loin, voir l’article de Philippe Grasset sur Dedefensa du 31 mars dernier, ‘L’Iran m’épuise’ et aussi notre dossier sur le coup d’Etat anglo-américain contre le Premier ministre élu d’Iran, Mohammed Mossadegh, en 1953.

[1] NdT : Selon Pepe Escobar, aucun des 17 services de renseignements des USA n’a jamais pu découvrir la moindre trace de développement d’armes nucléaires par l’Iran, et ce malgré un microscope braqué en permanence sur le pays.

Traduction et note d’introduction Entelekheia
Photo Pixabay : Ispahan, Iran

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