Nouvelles d’Eurasie : la stratégie des USA pour reprendre la main

En introduction, un extrait d’un autre article, La politique étrangère de Trump, jumelle de celle d’Obama, pourquoi ? par Jason Hirthler (Counterpunch),  éclaire l’article de l’analyste en géopolitique Andrew Korybko qui suit.

« De façon inquiétante pour les magouilleurs cupides de Washington DC, il y a beaucoup de nouvelles activités économiques en Eurasie, dont très peu offrent un rôle quelconque aux USA. Ces activités comprennent des plans pour une Union eurasienne menée par la Russie, un développement de l’Organisation de coopération de Shanghai (SCO), et l’avancée rapide de la méga-aventure chinoise One Belt, One Road. Cette dernière serait, de fait, une nouvelle Route de la soie s’étendant de Vladivostok jusqu’à Lisbonne, qui donnerait une influence économique à la Chine et à la Russie à travers les continents d’Asie et d’Europe et développerait les économies de pays comme le Kirghizstan, le Kazakhstan, le Tadjikistan, le Turkménistan et l’Ouzbékistan. Ce scénario est un cauchemar pour Washington, puisqu’aucun géostratège sérieux ne pense qu’une hégémonie mondiale soit possible sans domination de l’Asie centrale. Cette donnée alimente l’hostilité de Washington envers la Chine et la Russie. Elle n’a rien à voir avec des mensonges répétés sur « l’agression russe » en Europe de l’Est et « l’agression chinoise » dans la mer de Chine du Sud. Et elle n’a rien à voir avec les mensonges sur « l’intervention russe dans les élections américaines » qui auraient donné la victoire à Donald Trump, ou avec Michael Flynn… »

***

L’article ci-dessous est paru sur Sputnik News sous le titre The Korean Crisis, the US’ Next Phase of Pan-Eurasian Containment
Par Andrew Korybko

La sécurité de la péninsule coréenne s’est considérablement dégradée au cours de ces dernières semaines, à la suite des récents tests de missiles du Nord, que Pyongyang a défini comme des exercices préparatoires à des frappes contre des bases américaines au Japon en réponse aux derniers exercices militaires de la Corée du Sud, qu’il considère à juste titre comme un signe d’hostilité.

Ces tests-surprise de tirs de missiles ont poussé le Pentagone à accélérer le déploiement planifié de son système anti-missile THAAD en Corée du Sud, ce qui a immédiatement déclenché l’ire de la Russie et de la Chine, qui avaient prévenu antérieurement que cela instaurerait un précédent : leur force de dissuasion de deuxième frappe nucléaire en serait amoindrie et l’espionnage de leur territoire facilité.

Les dernières actions de la Corée du Nord ont également mené à des considérations d’options de « première frappe » au Japon, considérations qui s’ajoutent à la réinterprétation militariste de sa constitution d’après-guerre soi-disant « pacifiste ».[1] Pour ne pas être en reste, l’administration Trump a sombrement réitéré que « toutes les options sont sur la table », dont Reuters rapporte qu’elles pourraient comprendre un retour d’armes nucléaires américaines en Corée du Sud et même des frappes préventives sur des bases de missiles Nord-Coréennes. La Chine a frénétiquement tenté d’apaiser les tensions dans la péninsule et de donner le coup d’envoi d’une nouvelle salve de négociations, appelant sagement à un arrêt des tests de tirs de missiles et des tests nucléaires de la Corée du Nord contre la suspension des exercices militaires conjoints des USA et de la Corée du Sud.

Aucun des côtés, toutefois, ne semble prêt à suivre les conseils de Pékin, encourant ainsi le risque de voir les tensions grimper à l’avenir. Cela ne peut que jouer en défaveur de la Russie et de la Chine, puisque les grandes puissances eurasiennes ne peuvent pas se permettre de voir les USA ouvrir un front supplémentaire d’endiguement contre eux. Sur le plan positif, toutefois, cela servirait à renforcer les liens déjà solides du partenariat stratégique Russie-Chine et accélérer les efforts conjoints de Moscou et de Pékin pour faire face au THAAD, bien qu’ils soient perdus quant à la façon adéquate de répondre aux rodomontades de plus en plus irresponsables de leur partenaire nord-coréen.

Des enjeux élevés

Tous les acteurs du Nord-Est asiatique ont des intérêts importants dans l’issue de la crise coréenne, à commencer par le fait qu’ils voudraient tous éviter le scénario-catastrophe d’une guerre nucléaire. Voici une brève synthèse des intérêts et des objectifs que ces pays d’Asie poursuivent, suivie de ceux des USA et de la Russie.

  • La Corée du Nord

Pyongyang a pour but, à long terme, de réunifier la péninsule coréenne sous bannière communiste, bien que ses motivations à court terme soient directement liées à sa défense contre la belligérance de la Corée du Sud matérialisée par des exercices militaires (qui cette année ont été les plus importants jamais menés) juste à côté de la zone coréenne démilitarisée. Les tests de missiles et nucléaires de la Corée du Nord sont des bravades destinées à montrer aux USA que le pays n’a pas l’intention d’être la nouvelle victime d’une guerre de changement de régime de type Yougoslavie-Irak-Libye, mais son réflexe de défense alimente la stratégie de Washington en lui donnant un prétexte pour déployer des THAAD et autres, des déploiements futurs qui ont tactiquement beaucoup plus de rapport avec une déstabilisation de la Russie et de la Chine qu’avec la Corée du Nord.

  • La Corée du Sud :

Tout comme le Nord, la Corée du Sud veut réunifier la péninsule, mais sous drapeau capitaliste, et ses dernières actions sont des réponses à ce qu’elle perçoit comme (et les USA l’influencent dans ce sens) la « menace » de la Corée du Nord, tout en oubliant que ses propres actions ont démarré cette escalade. En termes régionaux, la Corée du Sud tente de rester une économie-tampon essentielle logée entre ses grands voisins, la Chine et le Japon, et idéalement en bons termes avec les deux. Mais le pays est en train de mettre en danger ses liens pragmatiques, profitables et de haut niveau avec la Chine à cause des THAAD et de son rapprochement stratégique avec le Japon, malgré la dispute historico-territoriale de Séoul avec Tokyo. (Dans le cadre des plans d’un OTAN du Nord-Est asiatique par les USA).

  • Le Japon :

Cet archipel abrite la plus grande partie des troupes américaines stationnées à l’étranger au monde, approximativement 50 000 militaires américains, et forme la clé de voûte du « pivot vers l’Asie » du Pentagone. Les USA et le gouvernement Abe aspirent à aider le Japon à retrouver sa sphère d’influence de la Deuxième Guerre mondiale dans l’Est et le Sud-Est asiatique, dans le but de faire de Tokyo le premier avant-poste de Washington dans l’Asie-Pacifique. Par rapport aux problèmes de la péninsule coréenne, le Japon joue le rôle d’un antagoniste indirect en offrant aux USA un « porte-avions insubmersible » pour y déployer encore plus de systèmes de missiles de type THAAD au prétexte de « réponses » à la Corée du nord, mais en réalité pour harceler la Russie et la Chine. Tokyo a sa propre dispute avec Pyongyang : plusieurs citoyens japonais auraient été enlevés au fil des années, et pour sa part, la Corée du Nord hait le Japon depuis ses 35 ans d’occupation brutale japonaise, entre 1910 et 1945.

  • La Chine :

Pékin veut une péninsule coréenne sans armes nucléaires et stable, unie de préférence par des moyens pacifiques et militairement neutre. La Chine ne veut voir de troupes américaines sur le fleuve Yalou sous aucun prétexte, parce que cela représenterait une menace de première grandeur à sa sécurité nationale. De la même façon, elle ne tolérerait pas pas davantage des troupes pro-américaines de Corée réunifiée. La Chine veut que la Corée du Nord reste une zone-tampon entre elle et les militaires américains et leurs mandataires, mais elle reconnaît que le dit territoire-tampon comporte ses risques inhérents. Mis à part l’appui involontaire que les gesticulations irresponsables de Kim apportent au déploiement des empreintes militaires américaines dans la péninsule, si la Corée du Nord venait à s’effondrer, cela générerait un flot de réfugiés de millions « d’armes d’émigration massive » en Chine, qui pourraient ensuite être exploitées par n’importe quel gouvernement coréen uni pour raviver d’anciennes querelles territoriales et déstabiliser cette partie de la République populaire.

Les buts des USA

Alors qu’aucun des pays d’Asie acteurs de la crise coréenne ne veut d’une guerre ouverte, les USA n’ont pas forcément les mêmes réserves, malgré au moins 80 000 militaires américains déployés au Japon et en Corée du Sud, sans même parler de leurs nombreux proches (familles, sous-traitants, etc). L’auteur ne suggère pas que le seul but des États-Unis consiste à déclencher une guerre régionale, mais seulement que c’est l’acteur qui a le moins à y perdre, que ce soit directement ou indirectement, et que ses forces militaires sont plus que capables d’oblitérer la Corée du Nord, avec malgré tout des pertes substantielles en vies américaines, selon la durée de la résistance et l’efficacité de la réplique de Pyongyang (qui pourrait inclure une frappe nucléaire suicidaire désespérée).

Mais le scénario décrit est le plus sombre et le moins probable (au moins pour le moment), et il est beaucoup plus pertinent de discuter des raisons plus réalistes de la crise coréenne fomentée par les USA. Les Américains espèrent que leurs provocations contre Pyongyang pousseront la Corée du Nord à apporter des ‘justifications’ pour leurs THAAD et transformeront le pays en danger pour la sécurité de la Russie et de la Chine. Si le coup de poker marche, alors Washington pourrait forcer Moscou et Pékin à assumer la tâche de traiter avec Pyongyang et conséquemment, marginaliser Kim Jong-un, en faire un paria international rejeté même par ses derniers partenaires.

Cela reviendrait à habilement obliger la Russie et la Chine à tirer les marrons du feu pour les USA en prenant en charge la Corée du Nord, et que ce soit ensemble ou séparément, toutes les parties auraient un intérêt commun à travailler pour retenir Pyongyang par n’importe quel moyen (à l’exclusion, bien sûr, d’une attaque militaire unilatérale par les USA). Il n’y a rien à reprocher à la coopération multilatérale sur des questions de sécurité régionale aussi importantes que la Corée du Nord, a fortiori quand elles ont des implications mondiales ; le lecteur ne doit donc pas imaginer que l’auteur s’oppose par principe à cette éventualité, mais il faut considérer que les motivations profondes des USA dans ce scénario ne peuvent être qu’intéressées.

La sphère d’influence du Japon au cours de la Deuxième Guerre mondiale. En rouge, le Japon en 1870. En rose, les occupations en 1932. En jaune, idem en 1937. En kaki, en 1938. En orange, en 1939. En mauve, en 40. Et en violet, en 1942. Image Creative Commons


Le recours russe pour empêcher l’Amérique de diviser pour régner

Comme précédemment suggéré, les grandes puissances eurasiennes, la Russie et la Chine, n’ont pas le loisir de se concentrer sur la crise coréenne en ce moment, et ces derniers événements font partie de la nouvelle phase de la stratégie d’endiguement de la pan-Eurasie. Les USA ont déjà fomenté de sérieuses crises stratégiques par procuration contre la Russie et la Chine en Europe de l’Est (Ukraine), au Moyen-Orient (le « Syrak »), en Asie du Sud-Est (la Mer du Sud), et des troubles majeurs supplémentaires dans un endroit différent d’Eurasie – cette fois un endroit qui jouxte les deux grandes puissances – arriveraient à un moment des plus inopportuns pour eux.

De plus, la crise coréenne se déroule en même temps que l’intensification des champs de bataille existants, avec l’ébullition des Balkans, la coalition USA-Israël-Golfe faisant équipe une fois de plus contre l’Iran, le Myanmar tombant dans une guerre civile ouverte et en parallèle, une montée de mauvaise augure de Daech dans l’arc à trois frontières Sulawesi-Mindanao entre les Philippines, la Malaisie et l’Indonésie. Si la crise des Corées était couplée à une expansion de la guerre hybride contre le Couloir économique Chine-Pakistan (CPEC), alors le super-continent serait enlisé dans des conflits déstabilisants (ou des menaces de conflits) qui créeraient un défi existentiel pour le monde multipolaire émergent.

L’arc Sulawesi-Mindanao s’étend des Célèbes (Sulawesi) au sud jusqu’à Mindanao, au nord, en passant par la mer de Sulu (Sulu Sea). Il comprend les régions côtières et les îles.

Le recours le plus réaliste contre ces stratagèmes insidieux implique l’intervention de la Russie et de son nouveau rôle d’équilibrage diplomatique en Asie, pour un apaisement des tensions entre les deux Corées destiné à faire obstacle au développement des manoeuvres de déstabilisation de la pan-Eurasie. Moscou jouit d’excellentes relations avec Pékin, travaille à un rapprochement prometteur avec Tokyo, et a un fort potentiel d’amélioration de ses liens avec les deux Corées. [2] Ainsi, elle est dans une position privilégiée pour opérer comme médiatrice entre les quatre acteurs majeurs de la crise. Alors que la guerre entre des factions de « l’État profond » et Trump aux USA a considérablement entamé les perspectives d’une détente dans la nouvelle Guerre froide, la Russie pourrait encore, malgré tout, trouver le moyen d’utiliser son rôle diplomatique à venir dans la crise coréenne à son avantage.

Puisque toutes les routes diplomatiques eurasiennes passent aujourd’hui par la Russie, et que des solutions à des conflits apparemment insolubles comme ceux de la Syrie et de l’Afghanistan sont activement recherchées et débattues à Moscou, il n’y a pas de raison pour que la Russie ne soit pas au centre de l’organisation d’efforts multilatéraux destinés à résoudre la crise coréenne – tout en renforçant au passage son propre recentrage sur l’Asie.

Traduction Entelekheia
Photo Pixabay : Une forteresse au Kazakhstan

Notes de la traduction :

[1] Étant donnée l’interminable liste des atrocités perpétrées par l’armée japonaise, dans toute sa « sphère d’influence », sous les empereurs Meiji (1868-1912), Taisho (1912–1926) et Hirohito (1926-1989), de 1910 jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, la remilitarisation du Japon conduite par Abe a soulevé une tempête de protestations dans le pays.

[2] Un corridor énergétique et logistique partant de la Corée du Sud à travers le Nord jusqu’à la Chine et à la Russie était en discussion en Corée du Sud, avec l’aide de la Russie. Si l’affaire a été mise en sommeil par la crise des Corées, elle peut revenir sur la table dès que les circonstances l’autoriseront.

Vous aimerez aussi...