Parce que nous en avons le pouvoir

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Est-il plausible que, comme le suggère le début de l’article ci-dessous, les scandales Weinstein/Spacey/etc soient une tactique de diversion destinée à détourner l’attention du public des ventes d’uranium illégales d’Hillary Clinton à la Russie et du montage d’un faux dossier contre Trump par l’administration Obama, ou que Kevin Spacey ait fait les frais d’une cabale politicienne ? Probablement pas, parce que, comme le dit lui-même l’auteur, les scandales sexuels de Hollywood éclaboussent précisément la dynastie Clinton, qui voit ses possibilités de retour dans la vie publique diminuer comme peau de chagrin à mesure des nouvelles révélations sur les frasques de Bill. Et pas, non plus, parce qu’après des années de rumeurs grandissantes sur des prédateurs sexuels aux plus hauts niveaux du pouvoir politique et médiatique, l’opinion était plus que demandeuse d’un « nettoyage », même partiel. Face à la montée de la pression, une digue devait céder.

Mais après son faux départ, dans la deuxième partie de l’article, l’auteur pointe avec une grande justesse un problème que très peu d’observateurs ont identifié : les abus sexuels généralisés sont une constante des pays impérialistes, c’est-à-dire de pays où l’identification des individus à un pouvoir conquérant et manipulateur est encouragée. C’est le modèle social bien connu du « jeune loup aux dents longues », du « winner » de nos sociétés libérales, un calculateur sociopathe parfois dépeint comme l’incarnation d’un « stade avancé de l’évolution humaine » (alors qu’il en est précisément l’inverse : le sociopathe, vainqueur ou pas vainqueur, est quelqu’un à qui il manque un élément fondamental de la psyché humaine, l’empathie. Il ou elle ne peut donc même pas accéder au niveau de la plus basique humanité, un fait parfaitement mis en lumière par les publications psychiatriques et généralistes dont il fait l’objet).

Les clients de prostituées signataires de la pétition « Touche pas à ma pute », les défenseurs salonards d’auteurs comme Sade ou Nietzsche en France, les pédocriminels issus de la meilleure société britannique qui font périodiquement la Une des journaux du pays (et la structure de domination-soumission des écoles de l’élite britannique elle-même, c.f., le ‘Club Bullingdon’ réservé aux étudiants riches d’Oxford, dont les membres doivent brûler un billet de 50 livres sterling sous les yeux d’un mendiant lors de leur « initiation ». L’ex-premier ministre David Cameron en avait fait partie et avait donc été « éduqué » dans ses « principes »), les violeurs, les sadiques, les harceleurs de tous types partagent un point commun : ils se développent préférentiellement au sein de sociétés conquérantes et cyniques où certains sont considérés comme des pigeons à plumer (des « cibles » dans le jargon du marketing), voire comme des sous-humains ou des objets, par exemple les femmes, les enfants, les noirs, les Juifs, les Russes, les Musulmans, les pauvres, les « losers », les consommateurs, les prostitués des deux sexes, les travailleurs sous-payés des pays où l’Occident délocalise, les populations de ses anciennes colonies d’Asie, d’Afrique ou du Moyen-Orient, etc.

Collectivement, que ce soit hier avec la Bible, ensuite avec « le fardeau de l’homme blanc » ou aujourd’hui avec leur progressisme sociétal, ces sociétés croient pouvoir arguer d’une supériorité morale qui, selon elles, les distingue des « pays arriérés » et leur permet de les envahir, de les bombarder ou de les piller en toute bonne conscience. Mais cela se retourne contre elles, parce qu’un esprit dévoyé est un esprit dévoyé ; il ne se redresse pas sur commande.

Et de fait, en Occident, les agressions sexuelles actuelles ne sont pas des violences de « genre ». Elles sont l’une des expressions d’une volonté de domination des forts sur les faibles  – la quantité de scandales sexuels où dernièrement, des hommes agressés en tant qu’adultes et des ex-enfants de sexe masculin ont accusé d’autres hommes en fait foi. Et de Guantanamo à la crise des addictions aux opiacés déclenchée par la cupidité des compagnies pharmaceutiques aux États-Unis, jusqu’à la cruauté glaciale des ventes d’armes et du soutien occidental à l’Arabie Saoudite dans sa guerre contre les civils du Yémen, les déclinaisons de cette quête narcissique de satisfactions égoïstes, de profits au dépens des autres et de domination sont multiples. Avec un postulat de base : les faibles n’existent que pour combler les besoins, désirs ou ambitions des forts.


Par Robert Gore
Paru sur The Burning Platform et Zerohedge sous le titre Because We Can, by Robert Gore


Salem Abdullah Musabih, six ans, est tenu par sa mère dans une unité de soins intensifs du port sur la mer rouge Hodaida. Photo : Abduljabbar Zeyad/Reuters

La prédation sexuelle n’est que le sommet de l’iceberg de l’abus de pouvoir.

Des vérités sont en train d’émerger dans le sillage des scandales sexuels actuels. Mettez une personne dans une position de pouvoir et vous augmentez sensiblement les chances qu’il ou elle (la plupart des accusations ont été portées contre des hommes) s’impose sexuellement à quelqu’un – homme ou femme, au-dessus ou en-dessous de l’âge du consentement – qui a moins de pouvoir. Les scandales mettent en lumière la banalité de ce type de prédation. Il n’y a aucune raison de penser que les révélations à venir épargneront un seul secteur de la société. Le sexe non-consensuel et, au delà d’un certain point, les avances non désirées sont inacceptables et doivent mener à une responsabilité civile et pénale, particulièrement dans les cas où le prédateur a un pouvoir sur la victime.

La situation actuelle est ce qu’elle devait être. La déconfiture des soutiens dénués d’intégrité de Bill Clinton, alors qu’ils tentent de retrouver au moins un vernis de décence – dont les quelques-uns qui admettent qu’ils s’étaient peut-être trompés dans les années 90 – serait gratifiante si elle n’était pas écoeurante. S’ils possédaient ne fût-ce qu’une atome de décence, ils s’excuseraient publiquement auprès des femmes qu’ils avaient traitées de putes, de traînées, de bimbos et de poubelle de parking de camionneurs à l’époque. Bien sûr, cela ne se produira pas, ce qui invalide leurs « réévaluations » opportunistes de leur répugnant ex-président.

Il y a toutefois deux problèmes potentiels liés aux scandales actuels. Pas besoin d’être un théoricien du complot diplômé pour se poser la question du timing. Les pouvoirs en place ont concocté une histoire d’influence russe sur Trump, sa campagne électorale et les membres de son administration qui s’est spectaculairement retournée contre eux. S’il est évident que les accusations contre Trump n’ont mené à aucun résultat, elles sont revenues à la figure des enquêteurs avec deux affaires très réelles de collusion entre la Russie et Hillary Clinton et l’administration Obama : Unranium One et Fusion GPS. (Voir ‘The Rout Is On’, SLL). Si vous étiez impliqué dans l’un de ces deux nouveaux scandales, vous ne demanderiez qu’à changer de sujet.

Aux USA, la meilleure façon d’attirer l’attention de la population est le sexe. Appelez-en à cette préoccupation et vous tenez une diversion assurée. Harvey Weinstein répondait aux prières des pouvoirs en place : un titan de Hollywood, puissant, et parmi ses victimes, tout un assortiment de jolies actrices. Il ressemble à un porc doublé d’un gangster, ou à un gangster doublé d’un porc : un individu de l’espèce que les Américains adorent détester.

Ensuite, nous avons eu Kevin Spacey, dont les transgressions alléguées sont de nature homosexuelle. Il a pu s’attirer le ressentiment de Washington : son personnage de House of Cards, le président malfaisant Francis Underwood, ternit l’image des 000002% de politiciens du gouvernement qui ne le sont pas. Il y a des gens qui n’ont toujours pas pardonné Mr Smith Goes To Washington à Frank Capra ou Le Parrain à Francis Ford Coppola, deux films qui décrivaient les politiciens comme véreux.

Si c’est une tentative pour détourner l’attention, nous tenons là deux productions à succès. Toutefois, le danger de voir cette prédation détourner l’attention des masses de l’échec du Russiagate, d’Uranium One et du faux dossier contre Trump de Fusion GPS dépasse ces problématiques immédiates. Un jour ou l’autre, les Américains cesseront de s’intéresser à ces accusations, aux accusateurs, aux accusés et à leurs déprédations alléguées. Ce point est peut-être déjà atteint. Les enquêtes, les poursuites et les recours légaux vont durer des années, bien au delà de la capacité d’attention des Américains moyens.

Nombre de commentateurs ont souligné avec justesse que ces scandales ne tiennent pas au sexe, mais au pouvoir. Le leitmotiv de ces histoires sordides est : « Je fais ça parce que j’en ai le pouvoir ». Si horrifiant cela ait-il été pour les victimes, leurs agresseurs ne représentent que le sommet de l’iceberg de l’abus de pouvoir. C’est le début du début, et nous sommes très loin d’en avoir fait le tour. Les pouvoirs en place en Occident ont fait ce qu’ils ont voulu dans le monde depuis des décennies, et pour nombre de leurs victimes, le prix en a été beaucoup plus élevé que des traumatismes psychologiques, même graves.

Regardez la mère yéménite ci-dessus. Elle tient son enfant, qui est en train de mourir de faim et de maladie. Elle sait que les USA, un pays riche qu’elle considérait comme un bon pays, avec de bons habitants, aide l’Arabie Saoudite à détruire le Yémen. Elle sait qu’elle supporterait n’importe quelle indignité, et même la mort, si cela pouvait sauver son enfant.

Les Yéménites morts rejoignent les millions de civils tués au cours des dernières décennies de guerres absurdes des USA. Les morts américains ne dépassent jamais quelques centaines et sont inlassablement pleurés. Les morts des victimes de l’Amérique sont souvent des millions, généralement ignorés, et quand ils sont remarqués, leur mort est hypocritement justifiée comme un sacrifice nécessaire à l’accomplissement d’un supposé but supérieur des USA. Les survivants finissent toujours par comprendre une chose : leurs morts sont « moins que » et ils ont été tués parce que l’Amérique en a le pouvoir.

Quand le cynisme s’installe, ils réalisent quelque chose de plus. Les guerres n’ont pas trait au sang et au pouvoir. Elles ont trait à l’argent. L’Amérique fabrique des guerres sans fin, des armes, du chaos et de la mort de la même façon qu’elle fabrique des voitures et des ordinateurs, et pour la même raison – le profit. La rhétorique est un écran de fumée : ceux qui profitent des guerres ne veulent pas en voir la fin. Y a-t-il pire monstruosité que le meurtre de millions de personnes pour l’argent ?

Ce n’est pas une consolation pour les gens de ces pays, mais la plupart des Américains sont victimes de la même dépravation. Ils sont considérés du même oeil qu’une starlette invitée dans la chambre d’hôtel de Harvey Weinstein : comme des proies à utiliser et abuser. Les « moins que » sont volés comme au coin d’un bois, contraints, escroqués, ballottés de droite et de gauche comme un troupeau de moutons, traités avec condescendance, soumis à des leçons de morale, à une propagande et à des mensonges incessants, et littéralement bourrés d’opiacés [L’épidémie d’addictions à l’héroïne déclenchée par les prescriptions médicales d’opiacés encouragées par le lobby pharmaceutique, aux USA, est devenue si grave que 41 États et plus de 50 municipalités ont entamé des poursuites judiciaires contre les compagnies pharmaceutiques responsables, NdT].
Ceux qui posent des questions sur cet état de choses sont raillés, méprisés, déplorés, harcelés, marginalisés, ostracisés et muselés.

Une tendance émane de cette source du mal et court à travers toutes ses manifestations – sexuelles, guerrières, politiques, néocoloniales, financières, commerciales : la croyance selon laquelle les autres sont inconsciemment des moyens au service de fins. C’est la vision du monde des prédateurs, que cette vision englobe les victimes de leurs violences sexuelles, les gens honnêtes et productifs et les entreprises qu’ils pillent, les pays qu’ils envahissent et soumettent à leur joug ou n’importe quel autre « moins que » qu’ils exploitent. Ils continueront à le faire parce qu’ils en ont le pouvoir… jusqu’à ce qu’ils n’en aient plus le pouvoir, ce qui n’arrivera pas si la critique et les sanctions restent confinées au seul domaine sexuel.

Tous ceux qui prennent le contrôle de votre vie, de votre corps, de votre esprit, de votre travail ou de votre propriété sans votre consentement sont des prédateurs. Les prédateurs parmi nous doivent être traduits en justice. « Parce que nous en avons le pouvoir » soit devenir un inviolable « Non, vous n’en avez pas le pouvoir ». Personne n’est un « moins que ». Il faudra que cette réalité soit comprise par tous pour que l’humanité puisse mettre fin au mal dont naissent tous les autres maux.

Traduction et note d’introduction Corinne Autey-Roussel pour Entelekheia

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