Pinochet – Thatcher, un héritage à bout de souffle : le néolibéralisme n’a jamais tenu ses promesses de croissance

Par Walden Bello
Cet article est paru dans le Guardian sous le titre Short-lived legacy – Margaret Thatcher, neoliberalism and the global south

L’exemple du Chili de Pinochet met en lumière les nombreuses lacunes de la foi de Margaret Thatcher dans le libre-échange en tant que moteur de croissance.

L’aide du Chili aux forces britanniques dans la Guerre des Falklands de 1982 est censément le socle de l’amitié entre Margaret Thatcher et le dictateur chilien Augusto Pinochet. Toutefois, Pinochet a probablement encore plus influencé Thatcher en tant que pionnier de politiques libre-échangistes radicales pendant les années 70, une période où les politiques keynésiennes régnaient encore en Grande-Bretagne et dans de nombreux autres pays. Au cours d’une rencontre en marge de la conférence annuelle du Parti conservateur de 1999, Thatcher a implicitement admis sa dette envers Pinochet et déclaré que ses ennemis le haïssaient à cause de sa transformation « réussie » de l’économie chilienne entre 1973 et 1990.

Les politiques de libre-échange dérégulé du dictateur chilien admirées par la Dame de fer ont certes transformé l’économie de son pays, mais d’une façon que seuls les adeptes les plus doctrinaires de l’économiste de l’université de Chicago Miton Friedman pourraient considérer comme une réussite. Le programme de Pinochet a entraîné son pays dans deux dépressions majeures en dix ans, d’abord en 1974-75 avec une chute de 12% du PIB, et ensuite en 1982-83 avec une baisse de 15%. Contrairement aux assurances des idéologues sur une corrélation positive entre libre-échange et croissance robuste, la croissance moyenne en 1974-89 – la phase radicale de la révolution de Pinochet – languissait à 2,6%. En comparaison, avec un rôle beaucoup plus important de l’État dans l’économie entre 1951 et 1971, l’économie du Chili avait enregistré une croissance moyenne de 4% par an.

A la fin de la phase radicale de dérégulation du marché, la pauvreté et les inégalités s’étaient notablement accrues. La proportion de familles vivant sous le seuil de pauvreté était passé de 12% à 15% entre 1980 et 1990, et le pourcentage vivant sous le seuil de pauvreté, mais au-dessus du dénuement, avait augmenté de 24% à 26%. Au terme du régime de Pinochet, presque 40% de la population chilienne, 5,2 millions de personnes sur une population de 13 millions d’habitants, était pauvre.

En termes de redistribution des richesses, la part du revenu national allant à la moitié la plus pauvre de la population a décliné de 20,4% à 16,8%, et la part allant aux plus riches a augmenté en flèche, de 36,5% à 46,8%.

Le cocktail de croissance erratique et de libéralisation radicale du marché a donné une « désindustrialisation au nom de l’efficacité et de la lutte contre l’inflation », comme l’a décrit un économiste. La part du PIB provenant de la production industrielle a chuté d’une moyenne de 26% à la fin des années 60 à 20% à la fin des années 1980. Beaucoup d’industries métallurgiques et leurs productions associées ont fermé, à cause d’une économie axée sur l’import-export qui favorisait l’agriculture et l’extraction de matières premières.

Les politiques néolibérales de Pinochet en étaient venues à être codifiées sous le nom « ajustement structurel ». Thatcher, qui devint l’une des plus ferventes adeptes de « l’ajustement structurel » non seulement pour la Grande-Bretagne mais pour le monde, popularisa son approche avec le slogan « il n’y a pas d’alternative ». Avec Margaret Thatcher et Ronald Reagan pour soutiens et la Banque mondiale et le FMI pour bras armé, l’ajustement structurel, ou consensus de Washington, a été exporté dans tous les pays en voie de développement.

Du Ghana à l’Argentine, la participation de l’État à l’économie a été drastiquement réduite, les entreprises d’État privatisées au nom de l’efficacité, les barrières protectionnistes sur les importations éliminées en bloc, les restrictions sur les investissements étrangers levées, et à travers des politiques axées sur une priorisation de l’exportation, les économies locales ont été étroitement intégrées dans le marché capitaliste mondial.

Les programmes d’ajustement structurel, qui ont posé les bases de la mondialisation accélérée des économies en voie de développement au cours des années 1990, ont engendré la même pauvreté, les mêmes inégalités et les mêmes crises environnementales dans la plupart des pays libéralisés à l’exemple du Chili. Comme l’a admis l’économiste en chef pour l’Afrique de la Banque mondiale, « Nous ne pensions pas que les coûts humains de ces programmes seraient si élevés, et les gains économique si lents à venir. » Les programmes d’ajustement structurel étaient si discrédités que le Banque mondiale et le FMI en changèrent le nom en « programmes stratégiques pour la réduction de la pauvreté » à la fin des années 90.

Mais le mal était fait. Deux chercheurs de la Brookings Institution, Laurence Chandy et Geoffrey Gertz, ont décrit le désastre : « À part la Chine, la baisse de 500 millions de pauvres dans le monde s’est transformée en une hausse de 100 millions. Dans les régions les plus pauvres du monde, l’Afrique subsaharienne, le taux de pauvreté s’est maintenu au-dessus de 50% pendant toute la période, ce qui, étant donnée la rapide croissance démographique de la région, s’est traduit par un quasi-doublement du nombre de ses pauvres. De la même façon en Asie du sud, en Amérique Latine et en Europe de l’est, il y avait plus de pauvres en 2005 qu’un quart de siècle auparavant. »

Au début des années 2000 toutefois, des gouvernements à travers les pays en voie de développement viraient casaque, avec pour la plupart d’entre eux un retour au pragmatisme et un abandon des politiques doctrinaires les plus nuisibles. La tendance anti-néolibérale a surtout été marquée dans les pays d’Amérique Latine, où les élites avaient embrassé le néolibéralisme avec la plus grande ferveur au cours des années 1980 et 1990. A travers le continent, au cours de la première décennie du XXIe siècle, une combinaison d’interventions gouvernementales, de nationalisme économique, de politiques populistes de redistribution des richesses axées sur l’égalité et le développement des marché intérieurs, ajoutée au boom des biens de consommation engendré par le développement de la Chine, ont formé un cocktail assez puissant pour inverser la courbe de la pauvreté.

C’était la décennie où Hugo Chavez au Vénézuela, Nestor Kirchner en Argentine, Rafael Correa en Équateur et Evo Morales en Bolivie ont hardiment tiré leur pays hors de l’ajustement structurel pendant que d’autres, comme Luiz Inácio Lula da Silva au Brésil, suivaient plus discrètement la même tendance. Le titre d’un livre du correspondant du Financial Times Hal Weitzman résume tout : Leçons latines : Comment l’Amérique du Sud a cessé d’écouter les États-Unis et a commencé à prospérer.

Mondialement, les résultats du rejet du néolibéralisme ont été éclatants. Le New York Times a rapporté une étude de la Banque mondiale (pdf) selon laquelle « pour la première fois, la proportion des gens vivant dans la pauvreté extrême – avec moins de 1,25 dollars par jour, soit 1,19 euros – est tombée dans toutes les régions en voie de développement entre 2005 et 2008. Et la plus grande récession depuis la Grande dépression de 1929 ne semble pas avoir altéré cette tendance, selon des données préliminaires de 2010. Pour citer le rapport de la banque, « le progrès est si marqué que le monde a rempli les exigences de division de la pauvreté extrême par deux des Objectifs du millénaire pour le développement de l’ONU, cinq ans avant leur date-butoir de 2015. » [Ndt, le rapport des deux chercheurs de la Brookings Institution signale les mêmes données, soit un recul quasi-mondial de la pauvreté dans les pays en voie de développement. Et dans le silence des médias occidentaux.]

À l’époque du décès de Thatcher, en 2013, le Sud s’était pour l’essentiel dégagé de sa « révolution néolibérale ». Dans le monde développé du nord, toutefois, les peuples et les gouvernements avaient encore la tâche massive de s’extraire du désastre engendré par ses perspectives et ses politiques.

 

Walden Bello, membre de la Chambre des députés des Philippines, est l’auteur de plusieurs livres dont Capitalism’s Last Stand (2013) et The Food Wars (2009).

Traduction Entelekheia. Pour leur valeur de références, les liens d’origine (en anglais) ont été réinsérés dans la version française du texte.

 

Ndlr, cet article date de 2013. En ce moment, en Argentine, au Brésil et dans d’autres pays, le néolibéralisme fait son retour et la grande pauvreté avec lui. En France comme ailleurs dans l’UE, notamment en Grèce et dans les autres pays du sud de l’Europe, la tâche de s’extraire de cette idéologie et de ses conséquences calamiteuses reste à accomplir.

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