La politique étrangère de Trump jumelle de celle d’Obama, pourquoi ?

Ceux qui ont voté pour Trump sur la base de ses affectations de pacifisme et de ses promesses de détente avec la Russie sont bien désappointés : la politique étrangère des USA reste tout aussi agressive, et peut-être même encore plus que sous Obama ou Bush.

Des allures de pamphlet anti-capitaliste, mais pas mal de vérités bien senties dans cet article…


Par Jason Hirthler
Source : Counterpunch

Le rejet du populisme en faveur de l’hégémonie

Dans le film Syriana, il y a une scène superbe dans laquelle des bureaucrates de la CIA prennent leurs distances avec l’un de ses agents, Bob, joué par George Clooney, qui est devenu gênant. Terry, le chef de meute, commence à préparer une raison de le marginaliser pour ses subordonnés. Avec un détachement tranquille, il dit à son équipe « Mettez de la distance entre nous et Bob. Bob a une longue histoire de non-conformisme. Nous ne le contrôlons plus depuis des années. Après le 11 septembre, beaucoup de gens ont eu une trop grande marge de manoeuvre, ils ont laissé leur émotions l’emporter. Ce sont des temps complexes. Il y a déjà une enquête sur les activités de Bob dans… aidez-moi, là. »

A ce moment, le groupe se met à élaborer des détails sur la façon dont ils vont couper la relation de l’agence avec Bob, le dépeindre comme un électron libre échappant au filet de la supervision de l’agence, défiant son protocole et pour finir, se vendant à des éléments louches qui veulent tuer un agent américain. De cette façon, le léviathan recrache un de ses serviteurs loyaux, le rendant obsolète avec une fable calomnieuse sanctifiée par l’imprimatur de la hiérarchie.

Nous devons noter l’importance des médias dans ce scénario fictif. Les artifices de la propagande ne sont pas ouvertement nommés, mais ce sont les pivots de la destruction de la carrière de Bob. Cela semble-t-il familier ? Ça devrait. C’est quasiment mot pour mot le script que la communauté des renseignements utilise comme mode opératoire quand elle doit traiter le cas d’un personnage public encombrant.

Un théâtre de l’absurde

A la suite de rumeurs alarmantes de détente, la machine impérialiste des affaires étrangères anti-russes est passée en mode turbo, avec pour leviers des fuites et la presse pour faire taire les ouvertures de Trump à la Russie. Des fuites envoyées au Washington Post ont été utilisées pour excommunier, le mois dernier, le conseiller en sécurité nationale Michael Flynn. Flynn a été facilement vaincu par une fuite de la communauté des renseignements qui l’a dépeint en affabulateur et, en langage d’expert du renseignement, d’homme « vulnérable à des chantages du Kremlin ».

Après le débarquement sans cérémonie de Flynn, le procureur général des États-Unis Jeff Sessions a été la cible suivante de la mise au pilori des Démocrates pour ses contacts avec l’ambassadeur russe Sergueï Kislyak, qu’il avait omis de mentionner au cours des auditions préalables à sa confirmation. Une troisième interaction a été supposée, avec des rumeurs alléchantes selon lesquelles Sessions était dans la même pièce que Kislyak au cours d’un cocktail. Est-ce qu’ils ont conspiré entre deux canapés ? Échangé des clés USB enveloppées dans du jambon de Parme ? Ou des poivrons de piquillo farcis de codes nucléaires ? Le champ des possibles enfle comme un champignon atomique. Ressentez-vous le frisson de la trahison ?

Bien sûr, le FBI enquête sur d’autres contacts entre l’équipe Trump et Moscou, un projet qui va aboutir soit à la destitution de Trump pour une trahison ou une autre, soit à sa sujétion totale aux caprices de l’establishment des affaires étrangères. Un article du Times a rapporté qu’au cours de ses derniers jours à la Maison-Blanche, l’administration Obama avait posé les fondations de ces enquêtes en disséminant des rumeurs selon lesquelles Trump était sous influence russe. De façon attendue, la section des commentaires saluait le patriotisme d’Obama, comme si ce serviteur sans scrupules de Wall Street avait fait autre chose que s’acquitter de devoirs de concierge de dernière minute et servir une dernière fois la vénalité de son parti.

L’encerclement du président dans une cacophonie de rumeurs résulte probablement d’un effort de collaboration entre le Département de la Justice, la NSA, la CIA et de façon décisive, la presse institutionnelle. Et au-delà des couloirs de Washington DC, des associations de droits civils comme l’organisation de George Soros MoveOn.org et la robuste Organizing for Action (OFA) de Barack Obama fomentent des troubles dans les rues, créant les signes visibles de contestation qui ont fait tomber des gouvernements, du Venezuela à l’Ukraine, sur demande des oligarques occidentaux.

Au cours de ces dernières semaines, la nomination par Trump du néocon déconnecté HR McMaster en tant que conseiller à la Sécurité nationale, son appel à une rallonge innécessaire du budget militaire – 54 milliards ajoutés à un budget déjà pharaonique –, sa demande abrupte de retour de la Crimée à l’Ukraine, ses échos de l’hystérie de l’administration Bush contre l’Iran, entre autres développements belliqueux, peuvent être lus comme autant de tentatives désespérées d’apaisement d’un establishment des affaires étrangères décidé à employer tous les recours des médias pour saboter ou maîtriser ce porte-parole un peu trop indépendant de l’empire.

Domination tous azimuts contre détente rationnelle

Mais pourquoi la Russie est-elle la cible systématique de Washington ? Pourquoi est-ce que les ouvertures pacifiques de Moscou sont méprisées ? Comme l’a découvert l’administration Trump, toute tentative de désescalade rencontre le mur du refus de Washington. La Russie, et la Chine avec elle, sont les cibles majeures de la politique étrangère de long terme des USA. Elles représentent les deux nations qui pourraient sérieusement concurrencer les USA en Eurasie, qui est considérée comme le creuset de l’économie mondiale du XXIe siècle. Faire obstacle à de nouveaux rivaux est la vision de long terme de l’Amérique du Nord. Elle a été explicitement énoncée par Paul Wolfowitz pour l’administration Clinton, au début des années 90. [1]

Rien de tout ceci ne devrait surprendre. Rendons-nous compte des enjeux. Au niveau macroéconomique, l’intégralité du programme pour l’hégémonie mondiale des USA est menacée. Élaboré sur des décennies par des lumières comme George Kennan, Allen Dulles, Wolfowitz et Zbigniew Brzezinksi, le plan général prévoit une domination tous azimuts, à savoir le contrôle des terres, mers et océans, air et espace sur la planète entière, avec un accent sur la « masse territoriale eurasienne », comme le macabre McMaster l’a appelée dans un récent discours anti-russe.

Si nous nous référons à l’histoire, toute détente avec la Russie est inacceptable par un président des USA, sauf si cette détente consiste en une capitulation sans conditions de la Russie. Le démantèlement de l’Union Soviétique et du Pacte de Varsovie par le trop confiant Gorbatchev a abouti à une décennie de pillages occidentaux du pays de Gorbatchev. Depuis, Vladimir Poutine a ramené un semblant de force économique et militaire au pays. Là où Gorbatchev était exploité à merci, Poutine se révèle sourd à leurs chants de sirènes, sauf sur le plan économique où il a apparemment conservé quelques-unes des recettes néolibérales de l’Occident.

De sorte que Poutine pose un problème au progrès des affaires étrangères néocons de Washington. Il a activement soutenu une série de projets de pipelines qui accéléreraient l’arrivée du pétrole et du gaz russes en Europe, sabreraient les profits des multinationales occidentales et mettraient les pays de l’OTAN sous dépendance du sein énergétique russe. Et il a conduit quelques manoeuvres militaires qui ont provoqué la colère de l’élite washingtonienne, qui est habituée à être obéie par les élites compradores des pays à qui elle s’adresse. Ceci est tout autre chose. Or, une nation nucléaire ne peut être envahie ou bombardée jusqu’à ce qu’elle capitule. Et cela se voit.

Après avoir démembré avec enthousiasme la Yougoslavie, le Congo, l’ Afghanistan, l’Irak, la Libye, le Yémen, l’expansion du chaos dans le Moyen-Orient s’est échouée aux portes de la Syrie. Après avoir joyeusement étendu l’OTAN à travers l’Europe de l’Est sans grande opposition, l’expansion s’est heurtée à un mur en Ukraine. Dans les deux cas, Moscou était derrière les obstacles au projet de domination mondiale des USA. C’est pourquoi Poutine a remplacé Hugo Chavez au premier rang des personnalités publiques les plus diabolisées par l’Occident.

De façon inquiétante pour les magouilleurs cupides de Washington DC, il y a beaucoup de nouvelles activités économiques en Eurasie, dont très peu offrent un rôle quelconque aux USA. Ces activités comprennent des plans pour une Union eurasienne menée par la Russie, un développement de l’Organisation de coopération de Shanghai (SCO), et l’avancée rapide de la méga-aventure chinoise One Belt, One Road. Cette dernière serait, de fait, une nouvelle Route de la soie s’étendant de Vladivostok jusqu’à Lisbonne, qui donnerait une influence économique à la Chine et à la Russie à travers les continents d’Asie et d’Europe et développerait les économies de pays comme le Kirghizstan, le Kazakhstan, le Tadjikistan, le Turkménistan et l’Ouzbékistan. Ce scénario est un cauchemar pour Washington, puisqu’aucun géostratège sérieux ne pense qu’une hégémonie mondiale soit possible sans domination de l’Asie centrale. Cette donnée alimente l’hostilité de Washington envers la Chine et la Russie. Elle n’a rien à voir avec des mensonges répétés sur « l’agression russe » en Europe de l’Est et « l’agression chinoise » dans la mer de Chine du Sud. Et elle n’a rien à voir avec les mensonges sur « l’intervention russe dans les élections américaines » qui auraient donné la victoire à Donald Trump, ou avec une possible levée des sanctions par Michael Flynn.

L’État profond contre l’État-nation

L’analyste vétéran du Congrès Mike Lofgren se réfère aux agences louches qui travaillent à s’assurer que le plan planétaire reste sur des rails sous le nom « d’État profond » (« Deep State ») dans son livre du même nom. Il écrit que ledit État profond comprend des éléments-clés de la sécurité nationale, qui s’assurent de la continuité des politiques malgré les changements superficiels des administrations successives. L’État profond est, de fait, une oligarchie belliciste entièrement vouée à la domination planétaire, poussée par un appétit sans frein pour la richesse et le pouvoir, et désireux d’inscrire ses noms dans l’histoire. [2]

Spécifiquement, dit Lofgren, l’État profond comprend le Département de la défense, le Département d’État, les agences de renseignements du pays, Wall Street, l’industrie de la défense et le consortium énergétique, entre autres acteurs majeurs du secteur privé. Ils ont des buts communs, maintiennent des portes tournantes entre secteur public et privé, et partagent le même dégoût envers la démocratie, la transparence et la régulation. L’État profond est le lien entre les interventions militaires et les traités commerciaux, entre les sanctions et les prêts du FMI. Tous ces outils, que ce soient des armes, des prêts ou des structures légales, servent un but unique : le contrôle des ressources mondiales par une communauté mondiale de dirigeants de grandes entreprises. On peut également observer les dégâts que ces trois instruments peuvent infliger à une entité particulière, l’État-nation. [3] C’est l’État-nation qui est considéré par les « élites » comme la seule barrière restante entre les populations des démocraties nominales et leur exploitation sans frein par des multinationales, même si on pourrait objecter que l’État est plus souvent le complice que l’opposant de leur exploitation.

La dystopie à venir

Où donc va tout ceci ? Mis à part le théâtre de la présidence Trump et sa séquestration ou sa suppression. A quoi ressemblerait un domination tous azimuts ? Probablement à quelque chose comme un marché mondial peuplé d’États affaiblis, dirigé par un enchevêtrement d’accords entre investisseurs qui permettrait au capital privé de piller des ressources naturelles sans avoir à craindre de restrictions étatiques, de protections du travail ou de l’environnement, de régimes de taxation raisonnables, de contrôles de capitaux ou de taxes douanières. Des multinationales sans visage pilleraient la planète, avec des employés anonymes inaccessibles et non-élus par la plèbe du bas. Voilà qui concrétiserait le rêve de l’ancien directeur de la planification politique du Département d’État George Kennan, selon qui les USA devaient se dispenser de préoccupations humanitaires et « traiter de concepts de pouvoir brut », pour mieux contrôler et consommer une part disproportionnée des ressources mondiales. [4]

Après tout, le culte du laissez faire de Washington croit sincèrement que la planète prospérerait sans États-nations. Comme nous le rappelle une autre scène du film Syriana, les huiles du capitalisme ont une vision du monde très différente de la majorité des travailleurs, qui continuent de penser que l’État a un rôle à jouer dans la défense de leurs intérêts. A un moment du film, l’homme du secteur pétrolier texan Danny Dalton fait la leçon à l’avocat Bennett Holiday sur la vraie définition de la corruption, « la corruption ? La corruption, c’est les interventions du gouvernement dans les rendements du marché, sous la forme de la régulation. C’est Milton Friedman qui le dit ! Il a eu un putain de prix Nobel ! » Des sorte que les USA pratiquent le militarisme de la libre entreprise, le refus de la reconnaissance des frontières, des contraintes légales ou des juridictions géostratégiques.

La bonne nouvelle est que, dans le monde souhaité par les « élites », si vous pouvez grimper dans les un pour cent de la population des USA, par exemple en tant que parasite à un titre ou un autre, vous pourrez partager des luxes inimaginables et transiter dans des métropoles cernées de barbelés, là où les élites apatrides se côtoieront. [5]

Jason Hirthler est un expert issu de l’industrie de la communication et auteur de ‘The Sins of Empire: Unmasking American Imperialism’. Il vit à New York.

 

Traduction Entelekheia
Les liens d’origine, en anglais, ont été réinsérés dans le texte français à des fins de références.

 

[1] NdT, Et avant, bien avant. Toute la Guerre froide, qui consistait d’abord et avant tout en délimitations de zones d’influence aussi étendues que possible, en témoigne.

[2] NdT, Sous ses dehors complotistes, le livre est tout ce qu’il y a de plus sérieux et bien informé. L’auteur s’est appuyé sur un ample fonds de documents déclassifiés.

[3] NdT, La Grèce est un cas d’école.

[4] NdT, La culture américaine du gaspillage est telle qu’au cours de sa vie, un Américain moyen consomme 35 fois plus de ressources qu’un Indien et 53 fois plus qu’un Chinois.

[5] NdT, Certains pays ont déjà pris cette forme. La Papouasie Nouvelle-Guinée, par exemple, compte des structures étatiques minimales, une force de police presque inexistante (et corrompue) et de beaux ensembles de bâtiments entourés de clôtures surmontées de barbelés et surveillés par des vigiles privés. De l’autre côté, dans la misère des rues et des bidonvilles, les gangs armés font la loi.

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