Comment repérer de la propagande

Librement adapté d’un pamphlet publié en 1937 par l’Institute for Propaganda Analysis (Institut pour l’analyse de la propagande), un groupe de réflexion américain constitué d’experts en sciences sociales et de journalistes qui s’était donné pour mission d’aider la population à détecter et à analyser la propagande distillée par les partis politiques, les groupes d’intérêts particuliers, les multiples églises protestantes du pays, la publicité, les médias, etc. L’institut, qui a publié une série de livres et un bulletin mensuel entre 1937 et 1941, est entré en sommeil pendant la guerre et a fini par fermer en 1950 pour des raisons mal définies.

Ce pamphlet n’épuise bien sûr pas toutes les techniques de propagande existantes, mais il donne toutefois quelques bases utiles.

Qu’est-ce qui est de la propagande, qu’est-ce qui n’en est pas ? Les faits établis, prouvés, n’en sont pas. La transmission de savoir non plus. En revanche, la perception des faits et la façon dont s’opère la transmission de savoir sont hautement manipulables.

S’il fallait définir la propagande en quelques mots succincts, elle consiste en une série de stratagèmes qui en appellent tous aux émotions et jamais à la logique (même si elle peut occasionnellement utiliser l’appel à la raison pour flatter son public-cible en lui donnant un faux sentiment de supériorité). La propagande ne joue, et ne peut jouer que sur les registres de l’irrationnel et de l’émotionnel.

Toute proposition qui ne résiste pas à l’examen critique est de la propagande.

L’Institut pour l’analyse de la propagande définit la propagande comme suit : « Il est généralement entendu que la propagande est l’expression, par des individus ou des groupes, d’opinions ou d’actions délibérément destinées à influencer les opinions et les actions d’autres individus ou groupes dans un but prédéterminé. » Nous sommes trompés par la propagande d’abord et avant tout parce que nous se savons pas la reconnaître quand nous la rencontrons, poursuit le pamphlet. Mais, si nous nous munissons d’un savoir sur ses sept tactiques de base, nous serons un peu mieux à mêmes de la repérer.

Ce sont :

1. L’Injure
2. Les Généralités scintillantes
3. Le Transfert
4. Le Témoignage
5. Les Gens-comme-tout-le monde
6. Les Dés pipés
7.  L’Effet d’entraînement général

Ces tactiques visent à faire croire des choses qui ne seraient pas crédibles si les cibles de la propagande (à savoir nous) y réfléchissaient calmement, sans passion. On peut noter que ces stratagèmes marchent surtout quand nous sommes trop paresseux pour penser par nous-mêmes et que nous déléguons cet effort à d’autres, et aussi qu’ils se raccrochent à la tendance naturelle humaine à être « pour » ou « contre » des nations, des religions, des politiques économiques ou gouvernementales, des pratiques, des clubs de foot et ainsi de suite jusqu’aux voitures, cigarettes, équipements électroniques, pâtes dentifrices, présidents et guerres. En résumé, la propagande exploite des ressorts humains parfaitement normaux pour faire passer ses messages.

L’Injure

C’est une tactique qui vise à imposer un jugement sans laisser la possibilité d’en examiner les prémisses. Le propagandiste en appelle à la haine et à la peur en lançant des anathèmes contre les individus, groupes, pays, races, religions, pratiques, croyances et idéaux de ceux qu’il veut amener son auditoire à mépriser et à rejeter. Les injures consistent souvent en mots stéréotypés ou en clichés qui reviennent de façon obsédante dans les médias ou les débats publics – il s’agit d’imprimer des mots-déclencheurs dans la tête du public pour installer un conditionnement pavlovien, avec ses réponses et comportements-réflexes, et exclure tout examen à froid.
L’injure s’accompagne toujours de railleries et souvent de caricatures, de montages photographiques dégradants, etc.

La tactique est particulièrement efficace puisque la personne/groupe/pays/religion/etc attaqué nécessiterait une longue réfutation pour expliquer qu’il n’est pas ce que l’injure dit, un droit de réponse que le propagandiste n’a pas la moindre intention de lui accorder. En résumé, la tactique de l’injure, basse et déloyale par nature, n’est jamais autre chose que de la propagande.

Les injures de la France d’aujourd’hui comprennent entre autres les mots « populiste, dictateur, stalinien, rouge-brun, réac, facho, régime, oligarchie, nazi, factieux, sexiste, xénophobe, extrémiste, nauséabond, casseur, bête immonde dont le ventre encore fécond, etc » – à votre tour d’en trouver d’autres.

L’usage d’injures sans développement clair des raisons qui les justifient, et souvent sans égard pour leur définition, est la tactique la plus banale de propagande. Tous les bords politiques l’emploient.

Les Généralités scintillantes

« Les généralités scintillantes » caractérisent une tactique fondée sur l’emploi de mots vertueux. Au contraire de l’injure, le propagandiste en appelle à la gentillesse, à l’amour, à la générosité, à la grandeur de vues ou à la dernière version en date de la « morale » dominante (rien n’est plus fluctuant selon les époques, les lieux et les croyances individuelles). Dans ce but, il truffe son message de mots comme liberté, justice sociale, égalité, vivre-ensemble, citoyen, droits de l’homme, progrès, démocratie, dignité, humanité, fraternel, valeurs, etc.
Ces mots suggèrent des idéaux élevés. Tous les humains dignes de ce nom y souscrivent.

Ainsi, le propagandiste, qui relie ces nobles idéaux à ce qu’il essaye de vendre – une nouvelle politique, un candidat, une pratique sportive, l’image d’un pays, la facilitation de l’entretien des voies publiques, une baisse de la vitesse maximale autorisée sur les routes, etc – acquiert son public-cible à sa cause. Par exemple, les mots fédérateurs « lutte contre le chômage » (qui s’y opposerait ?) reviennent souvent pour soutenir le passage de lois sur le travail que la population n’accepterait jamais si elle les examinait attentivement.
Dans les tactiques de l’injure et des généralités scintillantes, les mots sont employés pour éveiller des émotions et obscurcir le jugement. L’une manipule par la haine, le mépris et le rejet, l’autre par l’enthousiasme ou du moins, l’approbation.

Dans son commentaire sur le pamphlet de l’Institut pour l’analyse de la propagande, le scientifique Ronald Standler donne deux bons exemples de généralités scintillantes : d’abord, appeler « scientifiques » des méthodes ou des disciplines sans rapport avec la science. « Par exemple », écrit-il, « en tant que physicien, je peux dire après observation que la dénommée « science politique » n’a rien de scientifique. Un politologue pourrait me rétorquer que c’est une « science sociale », à distinguer des sciences exactes (la physique, l’astronomie, la chimie, la biologie, les mathématiques…) C’est se moquer du sens des mots. Appeler quelque chose une science ne la rend pas scientifique. »

Standler se tourne ensuite vers la nourriture annoncée sous les étiquettes « 100% biologique » ou « 100% naturelle ». (Pour comprendre son propos, garder à l’esprit qu’il se réfère à la définition du dictionnaire du mot « Biologique », soit « 1. relatif à la biologie. 2. qui se rapporte à la biologie », et « Biologie », « 1. science du fonctionnement des êtres vivants. Science de la vie ou étude des êtres vivants, animaux et végétaux, et de tous les phénomènes qui régissent leur vie. » Nous sommes très loin d’un mode d’agriculture qui n’a hérité de cette appellation que parce qu’elle scintille autant que le mot «scientifique») « C’est juste une généralité scintillante », s’agace Standler. « Beaucoup de choses sont biologiques et naturelles, mais n’en sont pas comestibles ou apétissantes pour autant.»
Les plantes comme la ciguë et l’amanite phalloïde sont effectivement 100% biologiques et naturelles, tout comme les algues toxiques invasives ou les vers de terre.

Les mots « 100% naturel » sont donc à étiqueter « 100% propagande ».

Le Transfert

Le transfert est une tactique par laquelle le propagandiste reporte l’autorité, la caution ou le prestige d’une entité que la population tient censément en haute estime sur ce qu’il veut faire accepter. Dans ce stratagème, il annexe des symboles – des drapeaux, des hymnes, des noms d’organisations célèbres et/ou respectées, etc. Par exemple, quand un propagandiste assortit son message de la bannière de l’UE, il crée immédiatement l’impression que l’Union Européenne toute entière valide d’une seule voix le projet qu’il cherche à faire approuver par l’opinion publique. Fausse impression : dans l’UE, l’harmonie entre les dirigeants des pays n’est qu’une illusion, sans même parler des peuples (qui ne se connaissent généralement même pas et n’ont pas une seule publication de presse commune à tous les pays-membres pour commencer à y remédier). L’ONU, l’OMS, la NASA ou des organisations humanitaires comme Amnesty International comptent parmi les cautions préférées de ce type de propagande.

Le transfert est employé « pour » ou « contre ». Par exemple, l’UE est soi-disant unanimement « contre » la Russie ou Donald Trump, « pour » des politiciens comme Barack Obama et Hillary Clinton ou des organisations comme l’Otan, etc.

Le Témoignage

« Plus de médecins fument des Camel que n’importe quelle autre cigarette » –  tactique du témoignage

Il vise à imposer quelque chose ou quelqu’un à travers la caution de personnages estimés par le public. Madonna clamant son approbation d’Hillary Clinton ou tel acteur de Hollywood explosant en une diatribe violente contre Donald Trump influencent les intentions de vote. Ce procédé repose entièrement sur l’irrationnel, puisque le fait de savoir incarner un personnage ou chanter ne garantit en rien une meilleure compréhension de la politique ou une intelligence plus aiguisée que celles de la moyenne de la population. Les stars ont accès aux mêmes informations que le vulgum pecus, ni plus ni moins, et entretiennent autant de préjugés. Et, le talent artistique qui les a amené à leur niveau de célébrité étant une qualité distincte de l’intelligence, peu d’entre elles peuvent prétendre au statut de maître à penser.

Une autre forme du témoignage consiste à acheter la caution d’un expert, d’un érudit ou autre personnage respecté pour son savoir allégué. Parfois, ce « témoin » s’exprime dans un jargon volontairement obscur –  c’est que son message n’est pas énoncé pour être compris, mais pour impressionner le public. Le propagandiste cherche ici soit à embrouiller le sujet et à enlever le morceau par l’argument d’autorité, soit à créer une fausse connivence entre le public et sa cause – « Les gens éduqués du public ou qui se pensent tels, ceux qui ont fait semblant de comprendre le jargon de cet expert ou qui l’ont compris, voteront/achèteront/penseront comme il sied à leur niveau intellectuel réel ou supposé, c’est-à-dire comme je veux ».

Le conte sur les habits neufs de l’empereur décrit impeccablement le processus psychologique à l’oeuvre dans cette forme du « témoignage ».

Les Gens-comme-tout-le-monde

Très répandue chez les politiciens et les PDG d’entreprises, cette tactique consiste à créer un sentiment de proximité et de confiance en affichant des allures de personne « comme toutes les autres. » François Hollande, par exemple, se définissait comme un président « normal », nombre de PDG encouragent leurs employés à les tutoyer et à les appeler par leur prénom, Valéry Giscard d’Estaing jouait de l’accordéon en public, etc.
Le « story-telling » favorisé par les agences de communication politique s’inscrit dans la tactique des « gens-comme-tout-le-monde ».

Les Dés pipés

Autrement dit, la tricherie et le mensonge. Dans ce cas de figure, le propagandiste présente des conclusions basées sur des rapports faussaires ou tronqués, ment, occulte des faits importants, censure, tente de bâillonner ses contradicteurs ou de les ignorer, etc. Les « dés pipés » s’accompagnent souvent des tactiques de l’injure (bien entendu, pour faire taire ou évincer ceux qui pourraient mentionner des faits gênants) et des gens-comme-tout-le-monde, dans ce cas pour éveiller des sentiments de sympathie ou de compassion envers les représentants de la cause du propagandiste. Quand un contradicteur un peu trop instruit du dossier et imperméable à la diabolisation cherche à rétablir des vérités, il crée un écran de fumée pour faire diversion ou devient agressif – généralement en meute (le « Vous êtes avec nous ou contre nous » de George W. Bush).

Cette tactique peut inverser la réalité, entraîner des pays entiers dans un univers d’hallucinations (les « armes de destruction massive » inexistantes de Saddam Hussein, les « bombardements de son propre peuple » tout aussi fantômes de Mouammar Kadhafi ou aujourd’hui du « boucher de Damas » Bachar el-Assad, les « invasions russes » aussi innombrables qu’invisibles de l’Ukraine, etc) ; elle peut déstabiliser des personnes en créant des dissonances cognitives : la réalité ne ressemblant plus du tout au message qu’on leur demande de croire, soit les personnes décrochent de la réalité et se réfugient dans une bulle mentale, soit elles renoncent à penser et répètent mécaniquement le message – c’est « l’esprit de gramophone » dénoncé par George Orwell – soit, et c’est la seule bonne solution, elles comprennent qu’on cherche à les duper et décrochent sainement du message.

Les dés pipés permettent d’inonder les marchés d’OGM dont personne ne connaît les effets à long terme, de faire passer des politiciens médiocres pour des hercules intellectuels et des guerres d’agression injustifiables pour des croisades humanitaires.

Au plan légal, cette tactique porte deux noms : publicité mensongère et escroquerie. Tous deux, dans la vraie vie, sont passibles de poursuites pénales.

L’Effet d’entraînement général

« Plus de gens fument des Camel que jamais auparavant » – tactique de l’effet d’entraînement général.

Également appelé « effet Top Ten » par votre servante, cette tactique consiste à créer de toutes pièces un mouvement de masse. Par peur de prêter le flanc à la critique, nous sommes plus volontiers conformistes que dissidents. Notre quête d’acceptation par un clan, un groupe social, un parti politique, etc, nous oblige souvent à renoncer à certaines opinions pour mieux nous y intégrer. La survie de l’espèce humaine a longtemps dépendu de la cohésion du groupe et l’évolution des espèces demandant des millions d’années, nous n’avons quasiment pas changé au cours des quelques millénaires qui nous séparent de l’âge des cavernes, de sorte que l’appartenance à un groupe reste psychologiquement cruciale pour les humains. Il n’y a donc rien de blâmable à cette réaction, mais elle est pain bénit pour les propagandistes.

L’effet d’entraînement général, moteur des modes vestimentaires (et partant, des fièvres saisonnières d’achats de vêtements), est très apprécié dans d’autres contextes aussi. C’est parce qu’ils ont appliqué cette tactique pour favoriser leur bord que la vaste majorité des instituts de sondages se sont aussi largement « trompés » sur le Brexit et la présidentielle américaine de l’année dernière. (Ils donnaient une avance de dix points au camp du « Remain » et « de 90% à 98% » de chances de l’emporter à Hillary Clinton. On a vu ce qu’il en a été).
Pendant la campagne présidentielle 2016, les instituts de sondage américains admettaient volontiers sur-représenter la population démocrate dans leur méthodologie, ce qui ne les empêchait pas d’afficher une confiance inoxydable dans leurs chiffres – comme les autres formes de propagande, l’effet d’entraînement général exige que le propagandiste ait l’air de croire dur comme fer à son message.

Pour mettre cette stratégie en oeuvre, le propagandiste peut employer tout l’éventail des mots, actions et symboles aptes à engendrer un engouement de masse : il peut organiser des marches (le cas « Charlie »), employer des musiques entraînantes, des drapeaux ou bannières, des slogans et des déclarations fracassantes, publier des faux chiffres comme nous l’avons vu pour les instituts de sondage, etc. Le message sous-jacent est toujours « on fait tous comme tout le monde » et le sous-message, « on est les meilleurs ».

Une variante de l’effet d’entraînement général consiste à souligner « l’exclusivité » d’un produit et à inviter le public à faire partie des privilégiés qui l’obtiendront avant tous les autres. Dans ce cas de figure, le sous-message « on est les meilleurs » prend le pas sur « tous comme tout le monde », mais la tactique reste essentiellement la même.

En gardant à l’esprit ces sept simples bases de la propagande, il est facile d’en trouver des exemples dans n’importe quelle publication de presse ou journal télévisé. La tactique des dés pipés est difficile à repérer, précisément par qu’elle est mensongère et que le public manque des informations nécessaires au rétablissement de la vérité. La solution consiste, bien sûr, à s’inquiéter de l’arnaque possible quand on n’entend qu’un seul son de cloche, qu’un consensus semble s’établir autour de propositions mal étayées, que le ton de ses adeptes n’admet pas de réplique, que les informations données s’éloignent trop du champ des possibles, que les représentants du message (théorie, produit ou candidat) s’énervent à la moindre question précise et que leurs contradicteurs sont injuriés ou marginalisés.
Aucune vérité n’a besoin de ces stratagèmes pour s’imposer.

Les Américains ont un dicton : « If it feels like BS, it probably is » (« Si ça ressemble à des craques, c’est probablement le cas »). Le scepticisme systématique face à des affirmations trop éloignées de la réalité observable et/ou à des contradicteurs muselés est peut-être une attitude irrationnelle, mais c’est la seule défense possible pour tous ceux d’entre nous qui n’avons pas la science infuse. D’autant plus qu’aujourd’hui et depuis des décennies, la propagande est partout. Le plus célèbre des propagandistes américains, Edward Bernays, l’avait résumé par ces mots, « Ce matin, j’ai ouvert comme tous les jours le New York Times. Sur dix articles, huit étaient de la propagande. »

 

Corinne Autey-Roussel pour Entelekheia

Le pamphlet d’origine est ici (lien en anglais).

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