Socrate & moi

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Par Enid Bloch
Paru sur Philosophy Born of Struggle sous le titre Socrates & I by Enid Bloch


Chaque personne ayant vécu à la surface de la planète a commencé par être un petit enfant. Ce fait est si évident qu’il semble futile de le mentionner. Mais c’est le problème. Nous ne le mentionnons pas et nous n’y pensons pas – a fortiori quand nous parlons des plus grandes voix de la philosophie. Nous n’arrivons à les imaginer qu’adultes, et étudions leur pensée philosophique uniquement sous la forme élaborée et mature que nous trouvons dans les livres. Mais comment un petit enfant en arrive-t-il à devenir philosophe ? Et l’influence de son enfance sur ses idées d’adulte a-t-elle une importance ?

J’ai passé la dernière décennie à explorer l’enfance de Socrate. Comment, pourriez-vous vous demander, puis-je affirmer avoir fait cela ? Socrate n’en a jamais écrit un mot, et ceux qui le connaissaient – Platon, Xénophon et Aristophane – l’ont seulement décrit à l’âge adulte. Et pourtant, ces trois auteurs antiques ont présenté Socrate comme une personne, pas seulement comme des idées, et en faisant le portrait de sa personnalité, ils ont également raconté ses habitudes et ses étranges maniérismes. C’est dans ces bizarreries que se trouve la clé, je pense, de nombre d’éléments de l’enfance de Socrate.

J’ai rencontré Socrate pour la première fois il y a presque quarante ans, au cours de ma première année de philosophie à Bryn Mawr College (en Pennsylvanie). Le doyen de l’université m’avait conseillé d’étudier autre chose qu’un cours aussi important jusqu’à ce que je sois plus mûre – par exemple en deuxième année. Mais la description du catalogue promettait la connaissance de Dieu, de la Vérité, de la Beauté et de la Justice. Comment aurais-je pu attendre ?

De sorte que j’ai eu un choc quand j’ai réellement rencontré Socrate dans les pages de Platon. J’avais espéré une bonne et généreuse âme emplie d’amour pour toute l’humanité, une sorte de Jésus en un peu plus intellectuel, je suppose. Mais c’était un petit homme laid, pinailleur, agaçant, qui passait sa vie à errer dans les rues d’Athènes en jouant les mouches du coche envers les autres. Clairement, humilier les autres l’amusait, et même sa propre famille ne semblait pas l’intéresser. Sa seule requête, alors qu’il risquait l’exécution, avait été que ses fils soient « punis » s’ils n’étaient pas à la hauteur. Je ne pouvais tout simplement pas le supporter.

Ma désapprobation est devenue de la répugnance quand j’ai lu, dans la République de Platon, son idée d’arracher les enfants à leurs mères. J’avais toujours voulu un bébé, et Platon, à travers la voix de Socrate, proposait de me voler mon futur enfant ? Et au-delà, de censurer toutes mes pensées et actions dans une société totalement contrôlée ?

Et ça, c’étaient les sages ? Je m’en suis détournée avec consternation, pour ne plus rouvrir les pages de Platon pendant au moins un quart de siècle. Quand j’ai retrouvé Socrate, j’étais une personne très différente, et il me semblait que lui aussi. Je n’étais plus une jeune fille assise au pied des grands hommes de l’histoire, j’étais une femme mûre et une mère. Derrière l’homme adulte, je pouvais voir un enfant en colère, effrayé. « Pauvre homme, comme tu as dû être un enfant triste et malheureux », lui ai-je murmuré à l’oreille.

Je savais, parce que j’avais un mari et des garçons, que tous les hommes restent en grande partie l’enfant qu’ils ont été. Et j’avais appris à remarquer les détails. Des années d’intérêt envers le champ de la psychiatrie m’avaient appris à prêter attention non seulement à ce qu’une personne dit, aux idées qu’il ou elle défend ouvertement, mais à tout ce qu’elle ne dit pas. Car les idées peuvent servir de défenses puissantes contre des sentiments trop douloureux ou effrayants pour les admettre dans la conscience. Mais les défenses ne sont jamais totales, et des indications de ce qui se passe sous la surface filtrent, parce qu’elles sont trahies par des humeurs, un langage corporel ou des aspects étranges du comportement.

Socrate, me semblait-il, laissait inconsciemment filtrer énormément d’éléments, même si lui et ses disciples avaient attribué ses habitudes les plus étranges à son esprit brillant ou à la noblesse de son caractère. Comme j’étais incapable de me joindre à la glorification de Socrate, j’ai cherché à découvrir ce qui se passait réellement.

Par exemple, Socrate restait immobile parfois pendant des heures de rang ; une fois pendant toute une journée et une nuit. Pourquoi ? Qu’est ce que c’était que ce Daïmon, ce compagnon invisible qui l’avait accompagné depuis l’enfance et inhibait continuellement ses actions ? Pourquoi appelait-il les lois « ses parents » ? Pourquoi répétait-il à qui voulait l’entendre que la pire action de la part d’un jeune homme serait de lever la main sur son père, quoi que le père lui fasse ? Pourquoi se sentait-il obligé, jour après jour, d’attaquer verbalement les autres ? Pourquoi avait-il réuni autant de jeunes admirateurs autour de sa personne ? Pourquoi avait-il délibérément défié le jury au cours de son procès, les forçant virtuellement à le condamner à mort ?

Plus je me penchais sur ces questions, plus les réponses arrivaient, jusqu’à ce qu’une image très différente de celle que Socrate avait de lui-même émerge. Il se prenait pour un être de raison pure, avec des passion très fermement contrôlées, et uniquement désireux de mener les autres sur les sentiers de la vertu. Mais j’ai entrevu un homme très différent, quelqu’un qui ne se comprenait pas très bien lui-même, mené par des besoins affectifs dont il n’avait presque pas conscience. Derrière la clarté calme de la logique de Socrate, j’ai vu un homme très en colère, qui ne mesurait pas l’étendue de sa colère. La vie intérieure de Socrate avait été complexe et difficile, et les difficultés devaient avoir commencé dans l’enfance.

J’ai progressivement compris que Socrate avait été un enfant sévèrement maltraité. Cette affirmation n’est ni farfelue, ni impossible à prouver, étant donné que presque tous les petits garçons athéniens étaient maltraités. Comme l’explique abondamment la littérature grecque, les garçons étaient fréquemment battus par leurs pères, ou même par leurs propres esclaves, les pedagogoi qui les amenaient et ramenaient de l’école. Et ils était obligés de ravaler leur colère, parce qu’ils n’avaient aucun moyen de prendre leur revanche. Quand Socrate interdisait de lever la main sur son père, c’était sans aucun doute parce qu’il craignait que lui et d’autres garçons perdent le contrôle d’eux-mêmes et tentent de tuer leurs propres pères. Cette anxiété imprégnait toute la culture ; la mythologie grecque regorge de fils attaquant leurs pères.

Le mâle dominante de la maisonnée exerçait une immense autorité sur sa femme, ses esclaves, et ses enfants. De fait, il lui revenait de décider si un nouveau-né allait rester en vie ou mourir. S’il refusait de recevoir officiellement un enfant nouveau-né dans sa maison au cours de sa première semaine de vie, l’enfant perdait son droit à être élevé et était arraché à sa mère suppliante pour être abandonné à son sort. Socrate aurait été bien conscient du nombre de ces enfants laissés à la mort, parce que sa mère était sage-femme. La proposition de Socrate, dans la République de Platon, d’enlever les enfants à leurs parents constituait la réponse logique à la brutalité de cette pratique.

Au passage, le mère athénienne était généralement plus proche de l’âge de son premier fils que de son mari. Typiquement, à l’âge de trente-cinq ans, un citoyen mâle épousait une fille d’à-peu-près quatorze ans qui n’avait jamais quitté la maison de ses parents. Elle n’avait aucune éducation et ne pouvait en aucune façon être une compagne pour son mari. De son côté, il gardait toutes ses activités extérieures, y compris le recours à des prostituées, à des esclaves, et à ce qu’il préférait, des jeunes garçons libres attrayants pour satisfaire ses désirs sexuels.

Parmi les érudits, la mode est à la minimisation de la pédérastie grecque, qui aurait été une pratique inoffensive, totalement acceptée dans la culture antique et même utile aux garçons, qu’elle initiait à la vie d’homme et à la citoyenneté. Mais dire cela, c’est souscrire aux rationalisations des pédérastes antiques eux-mêmes. Comme j’ai tenté de l’expliquer au cours de mes recherches, [1] nombre de garçons grecs devaient avoir été sévèrement traumatisés par l’expérience, encore plus que des garçons sexuellement abusés de la même façon ne le sont aujourd’hui.

La sexualité grecque reposait entièrement sur la domination et la soumission. Le vrai sexe ne pouvait se produire qu’entre une personne active, supérieure, et une personne passive, inférieure. Deux garçons ou deux hommes du même âge et statut qui auraient souhaité avoir des relations sexuelles entre eux auraient été considérées comme pervers. Le sexe était essentiellement quelque chose qu’on entreprenait seul, pour son propre plaisir, en agissant sur le corps d’un ou d’une autre, et le concept de satisfaction mutuelle n’existait pas. De fait, un garçon qui aurait éprouvé du plaisir quand un homme adulte l’utilisait sexuellement aurait été considéré comme pervers ; il était censé ne rien ressentir du tout.

Le garçon se retrouvait dans une situation périlleuse, difficile et profondément honteuse. La pire chose qui pouvait arriver à un mâle grec était d’être pénétré par un autre homme, parce que cela le transformait en femme. La responsabilité de contrôler les désirs de l’adulte de façon à ce qu’il n’aille pas trop loin incombait au garçon, et s’il échouait, la honte retombait sur lui et non sur l’homme adulte. Et le problème ne s’arrêtait pas à l’âge adulte. Si, en tant qu’enfant, il avait pris de l’argent pour ses services, même si son père l’y avait forcé, et qu’ensuite il avait osé voter à l’assemblée, sachant qu’il avait été transformé en femme, il pouvait perdre non seulement son statut de citoyen, mais la vie.

La honte était moindre si le garçon avait accepté la relation non pour l’argent, mais pour s’améliorer ou gagner une éducation. Il n’y avait pas de hautes écoles ou d’universités à Athènes, seulement des hommes adultes expérimentés à qui des garçons dotés d’ambitions intellectuelles ou politiques pouvaient s’attacher. Rien d’étonnant, donc, à ce que l’érotisme et l’intellectualité aient été aussi mêlés dans la pensée de Socrate et de Platon.

Le garçon était à son summum d’attractivité entre les âges de douze et de seize ans, mais quand son corps commençait à mûrir, l’adulte l’abandonnait pour le remplacer par un garçon plus jeune. Le garçon plus âgé était désormais confronté à la tâche de transférer son identité sexuelle de la passivité à l’activité, et s’il ne s’en acquittait que difficilement, il était là encore considéré comme pervers.

Stèle hermaïque , ca. 520 BC, Sifnos, Grèce

Les décorations des vases grecs montrent souvent un jeune garçon immobile, qui ne bouge pas et ne tente pas non plus de s’enfuir, alors qu’un homme plus vieux tend la main vers son entrejambe. Quelques garçons cherchent à s’échapper, certes, mais d’autres, les plus jeunes sont figés, comme paralysés. Les stèles hermaïques ubiquitaires d’Athènes, ces étranges statues installées aux carrefours et sur les routes de la ville, en sont peut-être les meilleurs symboles. Une stèle hermaïque consistait en un bloc oblong pour le corps, surmonté d’une tête du dieu Hermès et orné d’un pénis en érection. Il n’avait ni bras, ni jambes, aucun moyen de bouger ou de fuir. Qu’est-ce qu’un psychiatre ou un psychologue moderne concluraient si un enfant d’aujourd’hui dessinait une image pareille ?

Beaucoup d’autres traits de la vie quotidienne grecque témoignent d’une rage impuissante chez les hommes. [A] La culture tournait autour des axes de l’honneur et de la honte, de la supériorité et de l’infériorité, de la domination et de la soumission, et les garçons étaient souvent enfermés dans des situations dégradantes. Les périodes d’immobilité de Socrate, la petite voix spectrale qui inhibait ses actes, même son désir d’une mort par la paralysie due à l’empoisonnement par la ciguë, tout cela me semble refléter les traumatismes et les angoisses de l’enfance athénienne, la paralysie de l’enfant violé.

Bien sûr, les jeunes gens d’Athènes s’attroupaient autour de Socrate. Comme ils avait tous subi des abus sexuels, ils partageaient sa colère rentrée et adoraient ses agressions verbales. Car Socrate avait trouvé une sortie brillante au dilemme du garçon athénien. Sans lever une main sur les pères d’Athènes, il pouvait leur faire honte et les humilier à travers des agressions verbales plutôt que physiques. Le symbolisme sexuel de son dard de mouche du coche est évident, tout comme l’est le plaisir qu’il prenait à faire mal aux autres.

Socrate avait également trouvé un moyen de se débarrasser de son corps. Si je vous lisais certains passages de Platon dans lesquels Socrate décrit son âme pure, propre, flottant au plafond et contemplant d’en haut son corps sale, sans vous indiquer ce que vous lirais, vous jureriez entendre les mots d’un enfant actuel sévèrement maltraité. C’est une dissociation entre le corps et l’esprit typique. A travers la haute réalité des idées pures, Socrate pouvait transcender la pollution de son corps, laissant sa saleté derrière lui dans les ombres d’un monde inférieur.

Rien d’étonnant si Socrate a bien accueilli les nouvelles de son procès, puis de son exécution. Au terme de ses jours, cela lui servait de psychodrame à travers lequel il pouvait exprimer les traumatismes de son enfance devant tout Athènes, tout en clamant qu’il obéissait à ses « parents », les lois. Il pouvait abandonner sa famille et ses amis, tout comme il avait lui-même indubitablement été abandonné. Il pouvait même finir paralysé. Et à travers la mort, il pouvait réussir la séparation définitive de son âme pure et de son corps souillé. [2]

Je ne crois pas que j’aurais pu reconnaître ce que Socrate était en train de faire si je n’avais pas vécu des malheurs similaires dans mon enfance et trouvé des sorties similaires. Heureusement, je n’ai pas été sexuellement abusée dans mon enfance, ni battue, mais quelques-uns des assauts contre mes émotions et mon corps ne différaient pas beaucoup de vraies maltraitances, et moi aussi, je m’enfuyais dans un monde scintillant d’idées transcendantes. Les choses ordinaires de la vie s’évanouissaient dans l’ombre, tout comme chez Socrate.

Mon échappatoire avait des rapports étroits avec les nazis. Je suis née en 1941, l’année où Hitler a lancé sa « Solution finale », et je me rappelle que mon père m’avait montré, à trois ou quatre ans, où nous allions nous cacher si les nazis arrivaient. En réalité, nous étions à l’abri, dans un appartement situé au-dessus de la quincaillerie familiale dans une petite ville du New Jersey, mais pour mon père, qui était arrivé enfant dans ce pays et était retourné en Europe prendre part à la Première Guerre mondiale, la menace nazie n’était que trop réelle.

Au coin de notre rue, il y avait le cinéma de la ville et tous les samedis, nous les enfants allions regarder toute une matinée de dessins animés. Les dessins animés étaient précédés de films d’actualités en noir et blanc – c’était avant la télévision – et dans l’obscurité de la salle, j’absorbais mes premières leçons de géopolitique. A quatre ans, j’ai vu pour la première fois les piles de corps squelettiques entassés, alors que les Alliés libéraient les camps de concentration nazis et forçaient les gens des villages voisins à venir regarder ce qu’ils avaient fait. C’est là que ma conscience a été formée, car j’ai pris la ferme résolution de ne jamais devenir le genre de personne qui laisse se produire des choses pareilles.

A partir de ce jour, je me suis sentie personnellement responsable, non seulement de mes propres actes, mais du destin de la planète. Je pensais réellement que c’était à moi, une petite fille, de sauver le monde, et je devais le faire en comprenant comment fonctionnent les sociétés, les gouvernements et la psyché humaine. A onze ou douze ans, j’ai commencé à lire le New York Times tous les jours et à m’imaginer présidente. C’était une lourde tâche, croyez moi, de diriger le monde pendant toutes ces années. J’étais destinée, bien sûr, à devenir politologue.

Nombre d’années allaient s’écouler avant que je réalise que mes préoccupations d’enfant sur les nazis et la politique nationale avaient servi un autre but plus caché : elles m’aidaient à nier ce qui se passait avec ma famille immédiate. Les mauvais traitements, à la maison, pâlissaient à côté des guerres, des génocides et des épreuves de la présidence. Ainsi, je pouvais transcender mes peines d’enfant en me concentrant sur les malheurs du monde.

C’était une solution admirable, même si elle n’était pas très saine puisqu’elle niait les vrais problèmes de ma vie. Sans surprise, peut-être, certains traits de mon caractère en sont venus à beaucoup plus ressembler à Socrate que je ne l’aurais voulu. Car, à mesure de mes études, je me suis retrouvée à utiliser mes capacités non seulement pour comprendre le vaste monde, non seulement pour me dépasser, mais trop souvent pour humilier les autres.

J’ai du mal à l’admettre, mais comme Socrate, je voulais me faire croire que j’étais intellectuellement et humainement supérieure à tous les autres. J’agaçais même les gens autour de moi avec des questions incessantes, particulièrement autour de la table du petit-déjeuner à Bryn Mawr, quand tout ce que voulaient mes compagnes de dortoir était prendre leur café du matin en paix.

J’ai toujours su qu’humilier les autres, même avec de simples idées, était mal. Parce que les corps des camps de concentration reposaient devant mes yeux, avec leur lente agonie qui témoignait qu’en fin de compte, il n’y a pas de supériorité ou d’infériorité. Chaque être humain est une merveille de la création, d’une dignité et d’une valeur infinie, et personne – quel que soit son degré de talent ou d’intelligence, ou simplement de brutalité – ne peut jamais avoir de bonnes raisons de chercher à dégrader ou à dominer quelqu’un d’autre.

Malgré ce savoir, il est difficile de dépasser le besoin d’auto-glorification, particulièrement quand il tire son origine d’une profonde honte vécue dans l’enfance. Je n’y suis pas encore totalement arrivée, mais je continue d’essayer. Socrate, toutefois, n’a jamais compris ces choses. Il est mort en tentant de pointer son dard contre les autres, en continuant de se croire plus intelligent et plus vertueux que n’importe qui d’autre, toujours aussi limité par son traumatisme d’enfant. C’est dommage, non seulement pour lui, mais pour toute la philosophie occidentale qui allait s’ensuivre. Il n’y a jamais eu grande compassion dans la philosophie occidentale, très peu de bonté ou d’attention envers les autres, mais beaucoup d’arrogance intellectuelle.

Nous ne devrions jamais oublier que Socrate favorisait le gouvernement autoritaire, suggérant que les personnes intellectuellement douées étaient seules à même de régner, par dessus toutes les autres. Quelques-uns de ses disciples sont devenus les tyrans d’Athènes, après avoir renversé sa démocratie et ensanglanté ses rues. Comme I.F. Stone l’avait expliqué, cela pourrait même constituer la vraie raison du procès de Socrate.

N’y a-t-il pas une leçon pour nous tous ici ? Après avoir traversé le XXème siècle, le plus meurtrier de notre histoire, il est sûrement temps de reconnaître la facilité avec laquelle le désir de domination se présente déguisé en argumentation rationnelle et en idéaux élevés.

Une grande partie de la vie des cercles académiques est une bataille sublimée, dans laquelle nous nous écharpons au nom du savoir professionnel. Combien d’étudiants et de collègues avons-nous attaqué de nos dards ? Combien en avons-nous sacrifié sur l’autel des idées abstraites – tout en nous disant que nous le faisions pour leur bien ? Peut-être que l’histoire de Socrate peut nous aider à identifier les ressentiments et les peurs d’enfant qui alimentent l’agressivité de notre intellectualité.

« Connais-toi toi-même », commandait l’oracle de Delphes. Socrate a déclaré à son procès qu’il n’avait pas peur des croquemitaines qui effrayent les petits enfants. Est-ce qu’il n’est pas temps de lui dire d’arrêter de se mentir ? Et de démasquer les fantômes et croquemitaines de nos propres passés ?

 

Enid Bloch est professeur de philosophie politique et photographe primée. Elle a enseigné à l’université Johns Hopkins de Baltimore et à l’université d’État de New York à Buffalo

Notes

[1] La pédérastie grecque et ses conséquences sur les garçons font l’objet d’une analyse étendue dans mon article « Sex Between Men and Boys in Classical Greece: Was It Education for Citizenship or Child Abuse? » (« Sexe entre hommes et garçons dans la Grèce classique : une éducation à la citoyenneté ou des abus sexuels ? »). L’article comporte un nombre important de références et de citations, que je n’ai pas reproduites ici.

[2] Pour une discussion complète de ces arguments, voir mon article, « The Psychodynamics of Socrates’ Death » (« La psychodynamique de la mort de Socrate »).

Traduction Entelekheia
Photo Pixabay

[A] NdT : Un autre argument renforce la thèse d’Enid Bloch, la grande banalité des violences contre les femmes dans l’Athènes antique (et des violences tout court). Mais, même en dehors de toute violence particulière, la condition des femmes d’Athènes était misérable. Mariées dès la puberté à des hommes d’une trentaine d’années, éduquées à travailler et se taire, elles passaient leur vie conjugale enfermées dans des gynécées dont elles ne pouvaient sortir qu’accompagnées d’un mâle, parent ou esclave, et voilées. Selon Euripide dans sa tragédie Hécube, les conventions sociales leur interdisaient même de regarder un homme dans les yeux.

Seuls des hommes manquant totalement de confiance en eux, comme peuvent malheureusement l’être des hommes sexuellement abusés au cours de leur enfance ou adolescence, auraient imaginé de compenser leur complexe d’infériorité en imposant de pareilles limitations aux femmes – et en entretenant un hyper-virilisme impliqué par les droits démesurés sur leurs femmes, enfants et esclaves que s’accordaient les citoyens libres d’Athènes.

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